‹ La liberté aux Etats Unis Michel ChevalierChapitre 8 sur 9 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De la liberté consfdérée sous le rapport de la consommation et du plaisir. Contre-poids qu’elle a 'dans les mœurs plus que dans les lois.

A côté de la liberté de produire et de travailler sous toutes les formes, il y a celle de consommer et de jouir. Ici la liberté rencontre sur son chemin des Argus vigilants et sévères, qui ont planté des barrières en deçà desquelles, jusqu’à présent du moins, il a fallu se tenir. C’est le sentiment religieux qui veut être respecté, c’est la morale publique qui ne supporte pas d’être violentée, et qui réagit vigoureusement contre qui l’insulte; c’est aussi la loi.

Boston peut se vanter d’être le berceau des franchises du Nouveau-Monde. C’est là que se couva pendant deux siècles et demi, depuis le débarquement des pèlerins sur la plage de Plymoüth jusqu’à la proclamation de l’indépendance, une liberté qui, une fois éclose, devait être irrésistible dans son essor. C’est à Boston qu’est parvenu à son développement le plus complet l’esprit de self government qui remet à l’individu la direction de soi-même. Quand fut venu le moment d’affranchir les treize colonies, ce fut bien le Sud qui fournit à la confédération naissante le plus grand de ses héros, celui dont l’autorité, la modération et l’inébranlable fermeté assurèrent le triomphe des armes américaines; mais ce fut la population de la région dont Boston est le centre qui, plus qu’aucune autre, accomplit de ses mains cette belle révolution, et le palladium de l’indépendance était à Boston. Je ne con-

nais pas d’hommes qui apprécient plus la liberté, qui l’utilisent avee plus d’intelligence, qui fissent plus de sacrifices pour la reconquérir s’ils l’avaient perdue, que la population des six États composant la Nouvelle-Angleterre, qui se résume en Boston autant qu’elle peut se résumer quelque part.

Cependant à Boston, si vous traversez avec un cigare l’espace planté nommé les Commons, qui est un des ornements de la cité, vous serez condamné à une amende, si je m’en souviens bien, de 5 dollars (27 francs). On ne veut pas que votre liberté de fumeur empiète sur la liberté du public, à qui il ne convient pas que sa belle promenade, quoiqu’il la fréquente peu, soit infectéede l’odeur du tabac. Le cigare fait vos délices? fumez chez vous, citoyen.

Ce menu détail, que je prends entre une infinité d’autres, révèle un des caractères propres aux lois américaines. C’est une variété spéciale et définie de l’esprit réglementaire; mais la teinte s’affaiblit à mesure qu’on s’éloigne du Nord. Elle s’affaiblit par l’influence du climat sur les lois, qu’il est impossible de nier, lors même qu’on lui refuse l'étendue indiquée par Montesquieu. Elle s’affaiblit, parce que la population de la Nouvelle-Angleterre, ce type désigné souvent par le sobriquet d’ Yankee, qui, heureusement pour la prospérité de l’Union, a envoyé des essaims de ses enfants, ou tout au moins des sentinelles avancées, dans tous les États, compte moins de représentants dans le Midi que dans le Nord. Elle s’affaiblit parce que, dans les États à esclaves, l’habitude de la domination rend les blancs plus superbes, et qu’ainsi la loi est tenue, pour éviter d’ètre violée, d’ètre plus réservée dans ses injonctions touchant à la personne. Elle s’affaiblit parce que, en dehors de la Nouvelle-Angleterre, danslc Nord même, la philosophie du dix-huitième siècle a pris pied assez pour introduire jusqu’à un certain point le laisser-aller français ; tandis que l’homme de la Nouvelle-Angleterre ne connaît et n’aime de philosophie que l’esprit biblique, qui est peu indulgent, qui est austère et rigide. Cependant la tendance ré-

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glementaire, appliquée à des objets du genre de celui que je •viens de noter, se retrouve à différents degrés sur la totalité du territoire de l’Union , et elle caractérisera l’Amérique tant que l’Yankee y aura l’ascendant. Pour le maintien de la république des États-Unis, il faut souhaiter que ce soit indéfiniment.

Dans l’antiquité, les hommes dont la postérité a fait des modèles républicains ont tous pensé que le luxe et la dé^ bauche étaient les ennemis mortels de la liberté politique, et que l’irréligion en était le poison ; rien n’est plus vrai, et c’est une vérité de tous les temps et de tous les lieux. Voici une population qui subitement se vante d’être républicaine et se prend à crier d’une voix tonnante : Vive la république! Ne vous fiez pas à ces clameurs. Tàtez-lui le pouls et sondczlui les reins. Si vous découvrez qu’elle a perdu la foi religieuse, que le scepticisme l’a gangrenée, que c’est à peine si quelques âmes d’élite ont pour se diriger la philosophie, flambeau dont l’cejil du vulgaire ne perçoit pas la lumière, prononcez hardiment que ces prétentions à la république sont de la jactance. Ou bien, si ce qui vous frappe de prime abord, c’est que les mœurs sont relâchées, que les riches ont le goût des filles d’Opéra, et que, parmi les ouvriers, un grand nombre, ceux-là surtout qui affichent le plus de transports pour la république, vivent dans la débauche ou le concubinage : n’hésitez pas ; affirmez que la république est une chimère ou un mensonge. Et comment celui qui méconnaît Dieu même, source de tout devoir, pratiquerait -il régulièrement ses devoirs envers la patrie avec ce zèle spontané qui est l’essence de la république ? Comment celui qui trébuche sur le grand chemin de la morale ordinaire suivrait-il les sentiers escarpés de la liberté politique, de ce pas ferme et sûr qui est l’allure nécessaire du républicain? De même pour l’amour du luxe et des plaisirs, pour le dédain de l’économie. Comment des hommes qui dépenseraient le dimanche et le lundi tout leur salaire de la semaine seraient-ils les citoyens

d’nne république sincère? Est-ce qu’on est apte à peser d’une manière quelconque sur les affaires de l’État, quand on mène ses affaires personnelles avec la plus parfaite imprévoyance ?

Aux États-Unis donc, c’est un principe bien affermi dans ceux des États qui donnent, le ton, que la république n’a de fondements solides que la religion, la morale, la simplicité.

En conséquence, on exige de chacun qu’il se montre religieux, époux fidèle, qu’il soit simple et modeste dans son existence. Vous voulez être quelque cbotfe dans la cité ou dans l’État, voilà d’abord les gages qu’il faut que vous nous donniez. Vous serez ce qu'il vous plaira : unitairien, méthodiste, anabaptiste, anglican, calviniste, luthérien ou même catholique (1) ; vous aurez la religion naturelle des quakers, nous vous permettrions presque d’être maliométan, jusques à la pluralité des femmes exclusivement ; mais vous honorerez Dieu, vous lui rendrez hommage dans un temple, sinon vous serez au ban de la société. De même vous aurez des mœurs rigoureusement pures ; vous respecterez profondément la femme de votre voisin ; jamais vos mains ne toucheront un jeu de cartes ; vous n’affichercz aucun luxe : sinon il n’y a ici pour vous que l’ostracisme. C’est ainsi que parlerait Caton le censeur, s’il vivait aux États-Unis ; c’est aussi ce qu’y a proclamé jusqu’à nos jours la voix de l’opinion. On assure que, depuis quelques anuées, la rigidité du sentiment public y mollit visiblement, que le luxe y prend pied, que, dans les grandes villes, les mœurs se relâchent.

S’il en était ainsi, le pays deviendrait plus agréable à habiter pour l’opulence et les gens de plaisir ; mais la cause démocratique y serait compromise d’autant , et la république changerait de caractère, si même elle survivait.

La difficulté était de savoir si, pour maintenir l’esprit re-

(1) On verra un peu plus loin pourquoi nous mettons ici, en quelque sorte, le catholicisme à part.

ligieux et les principe» de la morale, la loi devait être l’instrument principal ; en d’autres termes, si l’on aurait des lois somptuaires, des lois qui pénétrassent dans la vie privée, des lois dont la conscience même fut justiciable. Ce fut la détermination qu’on prit à l’époque de la fondation des colonies du INord-Est, et particulièrement dans le Massachusetts. Il ne faut pas s’eu étonner: c’était l’esprit de l’Europe elleinème alors. Les puritains qui, poursuivis pour leurs croyances en Europe, vinrent chercher un asile dans les forêts du Massachusetts et donnèrent au monde l’exemple de la première colonie que la religion seule eût fondée, outraient sur ce point les idées de leur temps, dont ils avaient cependant eu tant à souffrir. Chez ces Ames énergiques et rudes que l’injustice avait froissées, le protestantisme peu conciliant de Calvin fut porté jusqu’aux dernières exagérations. Une fois en Amérique, sur un sol vierge qu’aucune institution politique ou sociale n’encombrait, les puritains s’abandonnèrent à l’impétuosité de leurs penchants de réforme. Ils rejetèrent la tradition dont s’appuyait l’Église romaine pour suivre l’autorité des Écritures, mais non pas à demi. La loi de Moïse pure et simple devint leur loi, non pas seulement religieuse,- mais civile, mais politique. Les règlements qu’un grand homme avait été chercher au mont Sinai pour les imposer au vulgaire grossier des douze trihus qu’il venait d’arracher à l’esclavage des Égyptiens, durent, dans la lettre meme, servir de code à des chrétiens du dix-septième siècle, aussi policés que quiconque l’était alors dans la Crande-llretagne. On eut donc au Massachusetts, dans l’origine, la confusion de l’État dans l’Église, la théocratie, l'intolérance systématique. Quiconque n’était pas des congrégations n’aurait pu se supporter dans le payset n’y était pas supporté. La loi réglementait tout, statuait sur tous les actes de la vie ; elle n’était pas seulement exclusive, elle était im pitoyable.

Quand on lit les anciens documents des deux priuci-

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