‹ La liberté civileChapitre 22 sur 97 · Ih., liv, XVII · texte numérisé non relu

Ih., liv, XVII

politique, enseignée sons Louis XIV, par un saint archevêque, à l’héritier nécessaire de la monarchie, peut se résumer en trois mots : des lois somptuaires, des lois préventives, et la loi agraire.

Faut-il s’en étonner? Écoutez Pascal. Il ne va pas demander la loi agraire, ni proscrire la propriété. II l’acceptera au contraire, en l’accablant de son mépris, non comme un droit, mais comme une fiction commode, qui ne vaut pas la peine de se révolter. « Ces biens ont passé de vos ancêtres à vous.... Cet ordre n’est fondé que sur la seule volonté des législateurs, qui ont pu avoir de bonnes raisons, mais dont aucune*n’est prise d’un droit naturel que vous avez sur ces choses. S’il leur avait plu d’ordonner que ces biens, après avoir été possédés par les pères durant leur vie, retourneraient à la république après leur mort, vous n’auriez aucun sujet de vous eu plaindre*.» Il est encore de Pascal, ce grand cri dont on dirait qu’est sorti tout le communisme moderne : « Mien, tien. — Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c’est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l’image de l’usurpation de toute la terre*. »

Le grand promoteur des révolutions sociales, Jean-Jacques Rousseau, n’a pas fait autre chose que de commenter ce passage, dans son fameux Discours sur l’origine de r inégalité parmi les hommes : « le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez- « vous d’écouter cet imposteur; vous êtes perdus si vous

1 . Pascal, Discowi sur la condition des grands, premier discours, éi, Havel, p. LU; éd. Hacheite, I. Il, p. 16.

2. II/., Pensees, arl. 6, n“ 60, Havel, p. 94; Hacheite, t. I, p. 282.

« oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à « personne*..»

U est vrai que Rousseau ne tenait pointa la société.

« Il ne faut point nous faire tant de peur de la vie animale, ni la considérer comme le pire état où nous puissions tomber, car^ il vaudrait encore mieux ressembler à une brebis qu’à un mauvais ange*. » Il a tout autant d’horreur, et plus de verve que Fénelon contre le luxe.

« Ce n’est pas sans raison que Socrate, regardant l’étalage d’une boutique, se félicitait de n’avoir affaire de rien de tout cela. Il y a cent à parier contre un que le premier qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu’il n’eût mal aux pieds. Quant à nous, nous sommes trop obligés d’avoir des souliers, pourn’être pas dispensés d’avoir de la vertu*. »

Je ne veux pas parler de Mably, qui attribuait tous les maux de l’humanité à l’inégalité dans la fortune, dans l’éducation, dans les talents, qui expliquait cette inégalité par la propriété, et la propriété par un abus de la force ; ni de Morelly, auteur du Code de la nature, longtemps attribué à Diderot, et qui, en établissant la communauté des biens, chargeait l’État de donner à chaque citoyen son éducation, sa profession, son travail, sa femme et sa nourriture*. Déjà nous approchons du temps où les théoriciens du communisme pourront rêver la réa-

4. J. J. Rousseau, édit, de Musscl-Pathay, t. IV, p. 278 sq. — Éd. Hachette, t. I, p. <05.

i. J il, J ib., Reporue à M. Bordes, t. I, p. 134; éd. Hachette, U 1, p. 52.

3. J. J. Rousseau, Rèp. à M. Bordes, p. 459 sq.; éd. Hacliclte, p. 66.

4. Extraits du Code de la nature, Art. 4*'. « Rien dans la société n’appartiendra singulièrement ni en propriété à personne. La propriété est déteslahle, et celui qui tentera de la rétablir sera renfermé pour toute sa rie comme un fou furieux, ennemi de l'humanité.

« Art. 2 . Chaque citoyen sera sustenté, entretenu et occupé aux dépens du public, etc. A cinq ans, tous les enfants seront enlevés à la famille et élevés en commun, ans frais de TÉtat, d'une façon nniforme, etc. s

liBatioa de leurs idées, où Marat écrira dans aon iourual, en invoquant la liberté de la preœe, ces lignes Sanglantes :

« Qand les lâches mandataires du peuple encouragent an crime par l’impunité, on ne doit pas trouver étrange que le peuple, poussé au désespoir, se fasse lui-même justice. Laissons là les mesures répressives des lois ; il n’est que trop évident qu’elles ont toujours été et seront toujours sans effet.

•> Dans tout pays où les droits du peuple ne sont pas de vains titres consignés fastueusement dans une simple Déclaration, le pillage de quelques magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs mettrait fin aux malversations*. «

En lisant cette provocation au pillage et à rassaBeinat, qu’auraient pensé ces grands esprits, ces nobles coeurs, adversaires purement théoriques de la propriété, qui rêvaient le communisme pour des sociétésidéales, et plaçaient leur république sur les rivages lieureux de l’Atlantique oa dans l’ile d’Utopie î Et qu’aurait pensé Jean-Jacques Rousseau lui-même, malgré l’indignation qui le faisait révolutionnaire, s’il avait lenteudu Babeuf devant la haute Cour de Vendôme, invoquant le Discours sur l'inégalité et la Réponse à M. Bordes*, pour justifier sa république de* égaux, où nulle différence ne devait subsister que celle de l’âge et du sexe, qxd devait proscrire tous les arts, passer son terrible niveau sur les actions et sur les pensées, ^ par la haine de tonte supériorité intellectuelle, condamner les hommes à la barbaniB: république farouche, dont tou* im étrangers devaient être bannis, selon cette parole

f. Numéro du Tévrier >TT9a. — iQI. l'audieoce -du tribunal icrimiiud extraordinaire du mercredi 24 avril 1793 (jugement deJüarai), réin^eaaion du Moniteur, t. XVI, p. 275.

2. Ualienf prétendit que toute aa doctrine étah coirtenue dana les écrit* de Mably, de Diderot ( le Code de la uatwe, de MoieUf, attribué A Diderot), et de Jean-Jacques. 11 cita surtout la Réponse à M. Bordes, dont il fit une anedyee complète. Haute-Cour de jusUoe de Venddiue, séance d« 15 norëai an v (5 mai 1797).

échappée à la misanthropie du maître : « Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de îaNigritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence, où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier citoyen qui tenterait d’en sortir*. »

C’est quelquefois une terrible épreuve pour une théorie qu’un commencement d’exécution; et le communisme de Platon a été mieux réfuté par Babeuf que par Aristote.

Le communisme a été maître de Paris pendant deux mois; et il l’a brûlé.

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