‹ La liberté civileChapitre 21 sur 97 · Séance de la Convention, du <7 mars · texte numérisé non relu

Séance de la Convention, du <7 mars

tempe, ont essayé de se passer db la propriété iQdiTidueJle. Les lois de Crète, la constitution de Lycurgue, qui, tout en maintenant la propriété, prescrivaient cependant la vie en commun*, et autorisaient le vol, comme aujoiird’àul chez les Tcherkesses*, pourvu qu’il restât ignoré, aboutirent en peu de temps à un extrême appauvrissement de r£tat, et eurent pour condition nécessaire la séparation des habitants en citoyens et en esclaves. C’est à tort qu’on a prétendu que la propriété n’existait pas chez le peuple juif, ou qu’elle n’y avait que le caractère d’un usufruit. Elle y était au contraire héréditaire dans toutes les tribus à l’exception de celle de Lévi* ; mais diverses institutions restrictives, celle surtout de l’année jubilaire^, la rendaient incomplète, insuffisante, et furent cause de k constante misère de k race juive, et de son infériorité dans les arts et l’industrie 11 paraît que le communisme a été pratiqué de toute antiquité dans l’Inde et en Égypte par la caste sacerdotale, et plus tard par les esséniens et les tJhérapeutes. Ces derniers l’ont transmis directement aux divers ordres religieux qui se sont formés dans le sein du christianisme dès sa naissance, et qui, pour la plupart, font vœu de pauvreté et vivent d’aumônes, ou du produit d’un travail manuel, ou d’un fonds commun administré par les supérieurs, sans aucune appropriation individuelle. La pauvreté, dans les ordres religieux, n'implique nullement

*. JkxiSL Ut. U, chap. m, § 21. Tr. fr., t, I, p. 175.

S. Kocli, Foyage dans Visthme du Caucase, L I, 370 «q.

a. Le Beignenr dit i la race d’Aarün « Tu u’Ii/érilerM jUM, et il B’f auna paa de part pour loi au milieu de œoa peuple; c'est moi qui âuis ta part «tloD Uériiage au milieu dee enfants d’Israël. » {Kombret, xem, 20.)

4. A l’époque du jubilé, qui revenait tous les ciaqnante ans, les ventes d’immeubles cessaient d’avoir leur effet. CeUe disposition , qui réduisait les propriétaires A ne vendre qu’un usufruit plus ou moins long, savait pour bot et pour efCet de concentrer la possession de Is terre dans un certain nombre de famiUes.

5. Vopez on excellent article de M. Franck , Le communisme jugé par l’histoire, dans la Liberté de penser, t, II, p. 307 , ,

la négation du principe de la propriété. C’est un dépouillement volontaire que les moines s’imposent par esprit de pénitence, et pour éviter les tentations*. Le christianisme enseigne à la fois le respect scrupuleux de la propriété dans autrui, et le plus absolu détachement des richesses terrestres. Il fait de l’aumône un devoir strict ; mais la pauvreté volontaire est une vertu de surérogation pratiquée seulement par ces âmes d’élite qui n’ont d’autre préoccupation que de gagner le ciel, et de mener, selon l’expression d’un philosophe, la vie d’un ange dans le corps d’un homme. Saint François d’Âssise, pour citer un exemple illustre et décisif, a fondé, comme on sait, un ordre de mendiants; et il a interdit à ces mendiants de recevoir des aumônes en argent, afin que chacun d’eux et l’ordre luiméme fussent toujours pauvres. « Que la pauvreté soit votre partage et votre viatique sur la terre des vivants, disait-il à. ses frères; et, pour le nom de notre Seigneur Jésus-Christ, ne désirez jamais de posséder autre chose sous le ciel. » Le même saint, fondant une confrérie qu’il

1. Il en était déjà de même chez les thérapeutes. Voyez Philon, Delà fie contemplative, init. s Le désir d’une vie immortelle et bienheureuse a tant de pouvoir sur eux, que, se regardant comme morts à ce monde, ils abandonnent leurs biens à leurs enfants ou d leurs autres parents, ou, s'ils n’ont point de parents, à leurs amis. Ils croient que pour posséder les richesses qui éclairent l'àme, il faut quitter celles qui l’aveuglent, et les abandonner à ceux qui demeurent encore dans les ténèbres, s Du reste les thérapeutes ne ressemblaient guère à nos communistes modernes, qui doivent vivre dans les délices quand leur utopie sera réalisée. < Dans leurs banquets, on ne présente point de vin, mais seulement de l’eau très-claire, fraîche pour le commun, et chaude pour ceux des vieillards à qui leur caducité permet cette délicatesse ; jamais de viande : c’est le pain qui en fait l'oflice, et le sel l’assaisonnement : i quoi, pour les friar.dj, on ajoute quelquefois de l’bysope. » Ce régime même n’est pas celui des saints. « Ceux qui sont les plus pénétrés d’amour pour cette sainte doctrine, demeurent jusqu'à trois jours sans manger. Il s’en trouve même qui sont si remplis, ou pour mieux dire si rassasiés de la vraie sagesse, qu'ils passent fort aisément jusqu’à six jours sans prendre aucune nourriture, accoutumés à subsister du chant seul des hymnes, à peu près comme on dit que les cigales vivent de rosée. »

Digilized by Coogle

appelle le tiers ordre, et qui n’est qu’une association laïque de bonnes œuvres, veille à la conservation de la fortune des affiliés, et leur fait, dans le chapitré ix de ses Constitutions, une obligation stricte de faire leur testament et de disposer de leurs biens, trois mois après être entrés dans la confrérie*. Dans plusieurs sectes protestantes, telles que les moraves ou herneutes et les baptistes, la vie en commun a un autre caractère, et paraît fondée sur la négation de la propriété. Telle est évidemment la tendance du mormonisme, l’un des plus singuliers phénomènes du dix-neuvième siècle et peut-être de l’histoire. Si la république de rUtah se soutient, et si le principe de la communauté des biens y est rigoureusement appliqué, il y aura là pour les moralistes une démonstration toute faite, et qui certainement confirmera leurs doctrines par une douloureuse et sinistre expérience.

La communauté des biens n’existe pas en Turquie et en Égypte ; mais le sultan y est maître absolu de la propriété denses sujets, comme de leur vie. La propriété n’y est donc pour le propriétaire qu’un accident heureux, qui peut cesser à chaque instant. En fait, la propriété existe chez ces peuples, quoique précaire; en droit, ils sont soumis au communisme. II en résulte que chacun se hâte de jouir, épuise la terre. Cette loi antihumaine condamne à la stérilité les deux pays les plus fertiles du monde. Voilà la part, la faible part du communisme pratique.

Quant aux théoriciens, ils n’ont rien inventé depuis la République de Platon’ qui soit plus rigoureusement conforme à la donnée du communisme. Les femmes communes , les enfants communs ®, les repas com-

ConiuUez un admirable petit livre de M. Fréd. Morin, inlituld : Saint FrançoU iT Assise et les franciscains,

2. Platon avait été lui-méme devancé par Pbaléas de Cbalcédoine.

3. « Les femmes des guerriers seront communes toutes i tous; aucuns d’elles n’habitera en particulier avec aucun d'eux : de même les enfanta seront communs; et les parents ne connaîtront pas leurs enfants, ni

82 LA LIBERTÉ aTILE.

itrans*,>s femmes traitées ea «eut comme les bemmespour tes droits et ponr les devoirs*, les charges tirées aiisort, voilà cm idéal complet. Ronsseaa reproche à Platon de n’avoir su que faire des femmes après lenr avoir ôté tous les caractères de leur sexe, et d'avoir entrepris àten faire des hommes. (Test en effet lapins grossière dès absurdités où l’a conrdnit la prétention do refaire Fhoaïanité en partant d’un principe unique’ sans tenir autun compte de la nature humaine mais il s’en faut que cw soft la seule’. Il ne peut Être question die la liberté dans un pareil système, où l’on n'a pas même la liberté de s'attacher à une femmes d’aimer nn enfant ou de vivre dans sa maison. Oni s’attendrait au moins à l’égalité, puisque l'auteur va jusqu’à, livrer au sort la désignation des magistrats, et à incorporer tes femmes dans la milice; cependant il n’en est rien, car au-dessous de ces guerriers égaux entre eux, il y a le peuple des artisans et des laboureurs qui est esclave*. 11 faut

cenx-ci leurs parents.» (Platon, Répubf., Itr. T. Trad. de M. Cbusfir, t. IX, p. *83.)

4 . a Je Teus qn’ils rivent ensemble comme des guerriers au camp, assis à des tables communes. » (Platon, la République,, lir. II, ad cale, Ti’ad. fr., t. K, p. 4 9t.)

3.. a Groyone-oous que Us femelles des ebienv dbivent veiller comme eux i la garde dee troupeaux, aller i la chasse avec eux, et faire tout en commun , ou bien qu’elles doivent se tenir au logis comme si la nécessité de faire des petits er de les nourrir les rendait incapables d’autre chose? » Ib., liv. V, t. IX, p. 35&>.) — c Les hommes chauves et les hommes ebevelos ont-ils la même nature, ou une nature' dilTérente? Et al les chauves font le métier de cordonniers , l’interdirons -nous aux chevelus? » {Ih., p. S6I.) — « 11 faudra donc appliquer les femmes à la musique et i la gymnastique. Us former au métier de lia guerre, et les traiter en loalde même que les hommes. » [Ib-, pi.. 356.) — c Ainsi les femmes de nos. guerriers devront quitter leurs vêtements, puisque la vertu leur en tiendra lieu ; elles devront partager avec leurs époux les travaux de 1 » guerre eV tous fes soins qui se rapportent à la garde de l’État , sans s’occuper d’autre chose ; seulement la faiblesse de leur sexe devra leur Taire attribuer de préférence In part la plus légère dans le même service. > (iî., p. 368.)

3 . Le mut d’esclave est bien dur; Platon, en plusieurs endroits de son livre X , défend de réduire les Grecs en esclavage. 11 parle des artisans,

dire, à la décharçe de Platon, que sa pensée pratique est surtout dans les Lois, et qu’il n’a jamais considéré sa République que comme nnento^ie; de même que, dans sa théologie, il s’arrêtait au Démiourgos, au Dieu père et providence, et reculait effrayé devant l’Unité absolue, TUnité supérieure à l’être, Dieu immobile et impuissant de la dialectique.

L’Ulopie de Thomas Morus’ n’est qu’une imitation assez faible de la République de Platon. « C’est une débauche d’esprit qui lui échappa dans sa jeunesse, ditdom Tabarand*. On y trouve de bonnes vues et un grand zèle pour le bonheur public ; mais il y propose des opinions assez bizarres sur le suicide, le partage égal des biens, la tolérance des religions et plusieurs autres chimères. » A vrai dire, les communistes de Morus ne sont pas des stoïciens comme ceux de Platon, et leurs esclaves, car ils en ont, leur servent tous les jours, dans leur île bienheureuse, des repas dignes de Lucullus.

Campanella, l’auteur de la Cité du Soleil, n’admet pas d’esclaves dans sa république. Aussi le communisme n’y est-il pas absolu. Les biens sont communs, mais la jouissance en est inégalement répartie suivant les mérites. Cette concession à l’inégalité rend le communisme inutile, mais elle ne le rend ni juste, ni agréable, ni raisonnable. Le chef du peuple solarien est à la fois roi et pontife. Il règne sur les pensées et les sentiments comme sur les corps ; ü a trois ministres aux départements de la sagesse, de la puissance et de l’amour. Ces puérilités ne sont pas plus étranges

as commencement dn second line et aillenrs, comme s’ils étaient des citoyens. Cependant il est ecriain qu’il ne fait sa constitution que pour ses guerriers ; qu’eux seuls ont des droits et du pouvoir dans l’État et que les artisans sont toujonrs gouvernés. (Voyez la République , passim, et notamment, liv. V. Tr. fr., p. 288 .)

De optimo reipublicm statu deque nova insula ütopia. (Louvain, tBie, et naie, ibis.)

s. Art. Thomas Morue, dans la Biographie universelle.

que les inventions du fouriérisme, que nous avons vues de nos jours, et ce sont les bons logiciens qui arrivent à des conséquences de cet ordre, en parlant de la négation de la propriété.

Nous mettons tous les jours Télémaque entre les mains de nos enfants ; il ne s’en faut guère que ce soit un livre communiste, et d’autant plus dangereux qu’il est orné de toutes les grâces du style, qu’il respire partout la douceur et la vertu, et que le nom de Fénelon partage avec celui de saint Vincent de Paul le beau privilège de rallier toutes les opinions dans une admiration commune. Fénelon, je l’avoue, n’enseigne pas, comme Platon, l’égalité absolue ; au contraire : il y aura sept classes de citoyens, depuis les grands seigneurs vêtus de blanc, et portant au cou une médaille d’or, jusqu’aux derniers du peuple, vêtus d’une couleur mêlée de jaune et de blanc. Ma’s la loi réglera les habits des citoyens, leur nourriture, leurs maisons, l’éducation de leurs enfants. Des magistrats seront chargés de veiller sur les familles et sur les mœurs des particuliers. « C’est une clémence que de faire d’abord des exemples qui arrêtent le cours de l’iniquité. » Il ne sera permis à chaque famille, dans chaque classe, de pouvoir posséder que l’étendue de terre absolument nécessaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle sera composée. « Cette règle étant inviolable, les nobles ne pourront point faire des acquisitions sur les pauvres*. » On proscrira sévèrerement la monnaie, invention fatale à l’agriculture, et propre seulement à exciter l’ambition, l’avarice*, et le luxe qui ne va qu’à corrompre les mœurs. « On dit que ce luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches ; comme si les pauvres ne pouvaient pas gagner leur vie plus utilement en multipliant les fruits de la terre, sans amollir les riches par des rafhnements de volupté*. » Cette

<. Télémaque, liv. X. — 2. Ih., liT. XIV.

Page 1