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De rintoléranoe rellgiense et de l’intolëranoe civile

La liberté religieuse n’est pas le relâchement du dogme et de la discipline dans l’intérieur d’une Église; c'est la séparation absolue du spirituel et du temporel.

On blesse également la liberté de conscience quand, ne faisant pas partie d’une Église, on entreprend de la réformer, ou quand, faisant partie d’une Église, on entreprend de contraindre les dissidents à y entrer.

Tout ce que les prêtres d’une Église décident, dans l’intérieur de cette Église, en matière de dogme et de discipline, est étranger à l’autorité temporelle, qui ne peut intervenir que quand ses propres lois sont violées. Une

Église doit être parfaitement libre d’imposer ses conditions à ceux qui demandent sa communion; et comme elle repose, par définition, sur la parole de Dieu qui ne peut se tromper, c’est une inconséquence de lui reprocher l’immutabilité de son dogme et l’inflexibilité de ses lois. *

La doctrine de l’Église catholique est exprimée dans l’Évangile, résumée dans le symbole, commentée par les conciles et par les Pères ; les fidèles sont tenus de l’accepter tout entière dans sa forme littérale, sans rien ajouter ni retrancher ; ils n’ont pas le même droit d’interprétation, ce droit n’appartenant qu’à l’Église universelle, dont les décisions doivent être reçues par toute la chrétienté avec une foi d’enfant.

La discipline n’est pas moins immuable que le dogme. Elle est fondée, d’une part , sur les commandements de Dieu, qui résument la morale universelle, de l’autre sur les commandements de l’Église. La liturgie elle-même est minutieusement réglée, sévèrement imposée. Toute nouveauté dans la foi, toute irrégularité grave dans la discipline, met le coupable hors de l’Église jusqu’à ce qu’il ait obtenu sa réconciliation. Gomme par la clarté de la révélation, et par l’autorité toujours présente de l’Église, aucune erreur involontaire n’est possible, l’Église ne tolère ni dissidence dans la foi, ni écart dans la règle. Cette inflexibilité est la conséquence légitime du dogme de la révélation. L’Église, en l’exerçant, est dans son droit et dans la logique. Je suis libre de ne pas être catholique, et l’Église est bbre de dire à quelle condition je pourrais l’être.

Mais si, contractant une alliance avec lo pouvoir civil, elle transforme en délit punissable par des peines temporelles la négation de ses doctrines, la désobéissance à 3es lois ; en un mot, si au lieu de définir les conditions du catholicisme pour ceux qui veulent bien être catholiques, elle impose la profession extérieure du catholicisme

à ceux qui rejettent la révélation, alors, loin d’exercer le droit, elle le viole ; elle en devient l’ennemie, car elle attente à la liberté humaine. Telle est la différence entre l’intolérance religieuse et l’intolérance civile, la première, légitime, la seconde, criminelle.

On peut définir ainsi les deux sortes d’intolérance :

L’intolérance religieuse consiste dans le soin jaloux avec lequel les chefs d’une Église maintiennent dans son sein l’intégrité du dogme et de la discipline. Cette into- * lérance n’a pas d’autre sanction que l’excommunication prononcée par l’Eglise elle-même.

L’intolérance civile a pour caractère l’immixtion du pouvoir temporel dans les affaires spirituelles , soit pour contraindre ceux qui ne sont pas dans une Église à y entrer, soit pour contraindre les fidèles à persévérer dans la foi et dans l'obéissance aux commandements ecclésiastiques.

2. Les Romains ne connaissaient pas l'intolêranoo religieuse. La persécution du ohristlanisine ne fut, à leurs yeux, que la répression d’une révolte.

La religion chez les anciens était surtout une institution politique : le menu peuple était seul à prendre an sérieux l’existence des divinités mythologiques ; les classes éclairées en jugeaient comme nous pouvons le laire nous-mêmes*. L’État ne laissait pas d’entretenir chèrement les temples et les pontifes, et d’obliger, par des lois, les citoyens à un respect de commande pour les cérémonies du culte. Non-seulement on les considérait comme un moyen de gouvernement *, mais on attachât è ces fables et à ces cérémonies, dont il ne fallait pas presser

<. Cicéron, De la divination, 2*|)arlie, cliap. in et:r, trad. de M. J. V. Le Clerc, t. XXVI, p. 169 sq. — Cf. Id., ib., cbap. x, p. 185, 187.

2. Je trouve celte diUéreiice entre les législateurs romains et ceux des

le sens littéral, une vague idée de religion et de piété. A Rome, c’était la patrie elle-même, la forme de la civilisation romaine, qu’on honorait sous le nom de Romulus et de Vesta :

Di patrii indigetes....

Les Romains portaient dans tout l’univers leurs dieux, leurs lois, leurs mœurs, propagande politique plutôt que religieuse, religieuse en apparence, mais profondément politique en réalité ; ils acceptaient à leur tour les dieux des vaincus. Cette alliance entre les dieux n’était que le symbole du rapprochement des peuples. Les Romains se souciaient peu de théologie et de philosophie ; toute leur doctrine était dans leurs codes.

3. L'intolérance rellgiense est un caractère particulier à la religion Juive , à la religion égyptienne et à la religion chrétienne. L'indépendance de toute nationalité, ou l'esprit de propagande est un caractère particulier au christianisme.

Au reste, les anciens n’avaient pas une idée nette de ce que nous appelons aujourd’hui une religion. Ceux qu’ils appelaient pieux croyaient k un dieu très-bon et très-grand, à des peines et à des récompenses futures : c’était là tout le fond de leur théologie. Les récits des poètes, les temples, les sacrifices, acceptés comme symboles, laissaient l’Olympe toujours ouvert pour toutes les théogonies futures*. Le christianisme, entre autres

autres peuples, que les premiers firent la religion pour l'Ètst, et les' autres, l'État pour la religion.

* Quand lea législateurs romains établirent la religion, ils ne pensèrent point à la rérurmalion des mœurs, ni à donner des principes de morale. Ils n’eurent d'abord qu’une vue générale, qui était d'inspirer à un peop'e^ qui ne craignait rien, la crainte des dieux, et de se servir de cette crainte pour le mener i leur fantaisie. • (Montesquieu, Distertatio» sur hx politique des Romains dans la religion, éd. Hicbette, t. 1, p. 4 to.)

4. Comme le dogme de l'immortalité de l'Ame était presque univrr*

grandes choses qu’il apporta dans le monde, apporta aussi l’idée d’une religion. Parmi les cultes de l’antiquité, la mythologie n’était qu’un symbole éminemment compréhensif du panthéisme; le culte juif et le culte égyptien étaient attachés à deux nationalités. Le monde, qui n’avait pas daigné connaître les Juifs, qui connaissait à peine ■ les Égyptiens, reculés au fond des mers, entendit parler pour la première fois d’une vérité religieuse, absolue, indépendante des races et des nationalités, et d’une forme de religion intolérante.

Ce fut cette intolérance qui le frappa. L’unité de Dieu et l’immortalité de l’âme n’étaient pas des nouveautés.

Les magistrats romains n’étaient guère en mesure de distinguer, sur ces grandes questions, la doctrine platonicienne de la doctrine chrétienne ; mais ils furent frappés et troublés de la prétention affichée par ces nouveaux venus, de ne croire qu’à leur Dieu, de ne servir que lui, et de mépriser toutes les idoles. Ces sénateurs, indifférents ou incrédules, s’écrièrent : « Ce sont des athées. »

En effet, les chrétiens étaient athées, ils ne croyaient pas aux dieux de Rome ! Ils se mettaient, par cette intolérance, en dehors de la loi. S’il n’avait été question que de faire place à Jésus-Christ dans le Panthéon, la politique

Bellement reçu, et que l’on regardait chaque partie de l’anivers comme un membre vivant dans lequel cette ïrae était répandue, il semblait qu'il était permis d’adorer indUTéremment toutes ces parties, et que le culte devait être arbitraire comme était le dogme.

« Voilà d’od était né cet esprit de tolérance et de douceur qui régnait * dans le monde païen. On n'avaii garde de se persécuter et de se déchirer les uns Ica autres : toutes les religions, toutes les théologies y étaient également bonnes ;'les hérésies, les guerres et les disputes do religion y étaient inconnues : pourvu qu'on allât adorer au temple, chaque citoyen était grand pontife dans sa famille.

« Il est vrai que la religion égyptienne fut toujours proscrite à Rome : c'est qu’elle était intolérante, qu’elie voulait dominer seule et s’établir sur les débris des autres ; de manière que l’esprit Je douceur et de paix qui régnait chex les Romains fut la véritable cause de la guerre qu’ils lui firent sans rclàciie. » (Montesquieu , Distertation tur la politique des Romains dans la religion, éd. üachette, t. I, p. 121.)

du sénat n’aurait pas refusé une si légère satisfaction à la province de Judée.

La persécution religieuse, sous Dioclétien, eut pour caractère d’être exercée contre des croyants par des incrédules. Ce fut une persécution exclusivement politique. Dioclétien n’entendit réprimer que des rebelles, une nouvelle doctrine sociale. Lorsque, dix ans après, Constantin se convertit, il apporta l’empire avec lui dans le christianisme, comme par une conséquence nécessaire.

Une fois au pouvoir, le christianisme contracta promptement l’alliance la plus étroite avec la politique. C’est un fait; ce fait s’explique par des passions humaines, par l’intérêt commun de deux royautés, dont l’une était absolue et l’autre voulait l’être : cependant, rien n’était plus contraire à la logique.

4. L’intolérenctt religieuse devrait avoir pour oonBë<iuence la tolérance civile.

Si la logique gouvernait les hommes, ou du moins, si elle les gouvernait immédiatement, l’intolérance religieuse aurait été, dès le premier pas, le fondement de la tolérance civile. Les païens , qui ne comprenaient pas l’intolérance religieuse, c’est-à-dire, l’inflexible détermination du dogme, avaient une raison d’être civilement intolérants contre les chrétiens, en les voyant refuser d’adorer les dieux de l’empire; mais les chrétiens, dont la foi, fondée sur une révélation directe, était renfermée dans des termes précis, et par conséquent exclusifs, devaient à leurs sujets la liberté. Oh les païens, indifférents , incrédules , ne voyaient qu’une soumission , les chrétiens, éclairés par le dogme de l’intolérance religieuse, auraient dû voir une hypocrisie sacrilège. Il n’était pas possible aux païens, avec . leur religion compréhensive et

ouverte, de se faire une idée de l’apostasie : il eût été digne des chrétiens de préférer, dès le premier jour, la conversion à l’apostasie, et la persuasion à la violence.

Mais l’Ëglise chrétienne se trompa longtemps sur ce point; elle ne comprit pas qu'il lui appartenait, à elle qui avait donné au monde l’intolérance religieuse, de fonder sur cette base la tolérance civile. Elle ne se contenta pas de prêcher la foi, comme elle l’avait fait glorieusement par les apôtres et par les martyrs ; elle voulut l’imposer. Elle entreprit de sauver les homm°s malgré eux.

5. li’intolérance civUe a deux sources ; eUe peut être tbèologique ou politique. *

L’intolérance civile, exercée par elle, revêtit donc un caractère tout nouveau. Elle avait été politique sous Dioclétien ; désormais, sans cesser d’être politique, ejiie fut surtout théologique. Quand Dioclétien livrait les chrétiens aux bêtes, c’était pour mettre une bonne police dans l’État; quand l’inquisition entassait les juifs sur le bûcher, c’était pour sauver des âihes. Les proconsuls n’envisageaient que ce monde, et les inquisiteurs ne songeaient qu’à l’autre. Ils croyaient sincèrement avoir reçu de Dieu même la mission de faire régner ici-bas son Église pour le salut des hommes et la gloire de Dieu ; et, ne voyant dans les dissidents que des ennemis de la foi et des obstacles au salut, ils les immolaient saintement, par piété et par humanité. Il ne faut pas s’étonner que l’Église en possession d’un dogme religieux dont la pro- , fondeur est admirable, douée d’une organisation trèsforte et très-savante, simple malgré ses complications, une malgré son étendue , très-civilisée, ou du moins très-intelligente et très-politique dans des siècles barbares, soit parvenue à se servir de la masse de ses protecteurs contre chacun d’eux, et à les dominer ainsi par ses promesses,

RAP. iv. LA LIBERTÉ DE PENSER.

]»ar ses menaces, par ses lumières, et par ses alliances temporelles. Il y eut un moment de l’histoire où le pape vil tous les rois à ses pieds, où le monde fut en silence et en terreur devant les dépositaires de la foi universelle. Tel était alors l’ascendant de la pensée chrétienne, qu’il ne venait à l’esprit de personne de la mettre elle-même en question. Les dissidents ne couraient au martyre, que parce qu’ils se croyaient dans la foi catholique. Les juges et les victimes différaient sur une interprétafion. Ils partaient du même principe. Ils sentaient avec le même cœur. Le mourant ne reprochait à ses bourreaux qu’une erreur de théologie. Le fanatisme régnait également sur l’estrade des juges et sur le bûcher.

Quand, avec le progrès des temps, de grands et solides établissements politiques furent fondés en Europe, ces nouvelles puissances voulurent compter avec la puissance de l’Église. Les petits États restèrent pays d’obédience, les grands firent leurs conditions, comme l’Empire, comme la France. L’accroissement de la culture intellectuelle donnant des forces et de l’audace à la pensée, des schismes naquirent, résistèrent aux persécutions, devinrent des puissances politiques, et, par ce moyen, des établissements religieux. En un mot, la pensée chrétienne fut divisée et diversifiée sans périr. La pensée humaine ne fut pas émancipée, mais la domination devint multiple, de simple qu’elle était d’abord.

On peut dire que l’intolérance chrétienne affecta deux formes principales, selon qu’elle fut surtout politique ou surtout théolügique.

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