‹ La liberté civileChapitre 91 sur 97 · Des oaosea qal entravent la Ubartâ de penser en Franee · texte numérisé non relu

Des oaosea qal entravent la Ubartâ de penser en Franee

Off dit que noblesse oblige. En France, nous sommes la patrie de Descartes. Le monde sommeillait quand Descartes proclama l’absolue indépendance de la pensée. Un siècle après, tonte une génération de penseurs se mit à l’œuvre pour fronder les préjugés, les routines, les grimaces, et pour dire enfin la vérité dans l’art, la science et la politique. L’Europe fut à l’école chez nous pendant le dix-huitième siècle ; les rois même et les empereur» prenaient de nos leçons. Tout n’est pas irréprochable, tant s’en faut, dans les écrits de Voltaire, de Diderot, de Jean-Jacques; mais on y sent la plus parfaite indépendance de l’esprit : c’est ce goût de la liberté qui fait leur nouveanté et leur force. Quand Voltaire nie la grandeur et la moralité da christianisme; quand Diderot, pour rompre avec les trois unités, apporte en plein Théâtre- Français ses théories vivantes, mais barbares; quand d’Holbach et Helvétius insultent l’esprit en haine du spiritualisme chrétien; et quand Rousseau prend toute la société k partie, frondant le bien avec le mal, rendant la propriété solidaire de la tyrannie, et les arts solidaires de la corruption, on s’^étoune, on s’indigne de ces doctrines, et malgré soi on applaudit à cette irruption fougueuse de la liberté d’examen dans tant de vieux sanctuaires si longtemps et si tristement redoutables : ce n’est pas parce qu’étant plébéiens, bâtonnés quelquefois par leurs maîtres, envoyés à l’office, traités en laquais, ils ont pris te haut

du pavé par Tascendant du génie et du caractère, ni parce que, écrivant sous le règne des Ghâteauroux, des Pompadour et des Dubarry, ils ont subi et bravé tour à tour Vincennes et la Bastille; c’est parce qu’au milieu de celte implacable étiquette qui réglait les mœurs, les pensées et le langage, ils ont voulu et su être des hommes. Peu m’importe que Diderot extravague de temps en temps : ce qu’il me donne dans ses lettres, dans ses romans, dans ses drames, et jusque dans son Sénèque, c’est Diderot; ce n’est pas un cent millième exemplaire du dix-septième siècle. On était déshabitué depuis cent ans de l’audace; voilàprécisément pourquoi on ne peut plusse rassasier de Voltaire. Je renferme dans ces trois mots la génération de l’esprit moderne : Descartes a fait Y Encyclopédie, Y Encyclopédie a fait la Révolution, et la Révolution tient tout entière dans la nuit du 4 août. Â partir de Descartes, la France menait les idées; à partir du 4 août, elle fut la maîtresse des législations : c’est par elle que la justice et la liberté, ces deux sœurs immortelles, reconquirent le monde. Nous, contemporains, nous voyons encore les échafauds et les guerres injustes; la postérité de tous les peuples ne verra que l’égalité des enfants dans la famille, l’égalité des citoyens dans l’Êtat, la loi faite par tous, égale et impartiale pour tous, le budget voté par les imposables, la dépense faite sous leur contrôle, la conscience humaine éclairée, la philosophie émancipée. Mais il ne faut pas que nos grandeurs historiques nous cachent nos naisères présehtes.

La société humaine e^ comme cet océan sans cesse agité par le flux et le reflux. Robespierre a beau dire : c Qu’y a-t-il de commun entre ce qui fut et ce qui est ? » Quand huit siècles ont passé sur un édifice, on n’en balaye pas les ruines en trois années. 93 proscrivit tout, le bien comme le mal. Le bien revint, en grande partie du moins, par la force de la vérité ; il ramena avec lui beaucoup de mal, par la force de l’habitude.. Déjà^ pen-

dant la révolution, à chaque pas de fait, on peut voir, après le premier ébranlement, les hommes du passé revenir, avec les doctrines, les lois, les mœurs, s’accommoder à ce nouveau monde, et peu à peu le plier aux anciennes façons. Quand le Comité de salut public sentait cela, il recourait aux grands moyens : le passé avait là un rude jouteur, qui faisait de l’art pour l’art en matière de révolution, et qui voulait être révolutionnaire quand même, partout et toujours. Cela ne lui réussit pas. La mort, après tout, est une mauvaise politique. La révolution à tout prix ne pouvait pas durer longtemps : le lendemain de sa chute la réaction était établie partout, dans le conseil du gouvernement et dans le dernier directoire de district; tant elle était restée prête pour tous les événements. De cette fusion entre l’ancienne France et la France révolutionnaire naquit notre société moderne, libérale et mobile à la surface, monarchique et routinière en dessous. On a beaucoup ri, et justement, de ces républicains à carmagnoles, qui, le lendemain de l’établisse- >

ment de l’Empire, se trouvèrent experts dans l’art des révérences. Ce n’est là que la comédie, la petite pièce; dans le fond, cette révérence si vite apprise, ou si secrètement retenue, c’est notre histoire à presque tous. Nous parlons la langue de Mirabeau, mais nous vivons de la vie que nous a faite Richelieu. Nous nous jouons des constitutions avec une témérité insensée; mais nous sommes en respect et en soumission devant les routines administratives. Si Robespierre n’a pas eu de Bastille, c’est uniquement parce qu’il ne faisait pas de prisonniers de guerre.

Beaucoup de personnes disent que cette facilité à changer de formes politiques, et cette absence d’initiative personnelle dans les détails de la vie civile tiennent à ce que nous avons supprimé toutes les forces intermédiaires entre , l’État et le peuple ; la noblesse, les parlements. Cela est 1 faux, et cela est vrai. Cela est vrai en principe ; car si

l’individu est tout seul on présence de l'État, cette situa> tion conduit tout droit à l’excès de la soumission avec des intervalles de révolte. Gela est faux en fait : car la noblesse n’était plus une force, mais un privilège, et le pouvoir des parlements n’ajamais été qu’une prétention. C’est pourquoi il n’y a pas à restaurer la noblesse, qui détruisait l’égalité sans donner la liberté ; mais à créer la vie communale et l’association libre, qui fondent la liberté et l’égalité à la fois. La liberté politique sans la liberté civile ne sera jamais qu’une théorie.

Dès qu’on regarde atle'^tivement la société française, on est très-frappé de ce double fait, qu’elle est essentiellement ch'angeante dans ses sympathies politiques, et essentiellement routinière dans ses habitudes domestiques. Elle a passé avec une facilité merveilleuse d’un régime à un autre, mais les socialistes n’ont jamais été pour la grande masse de la société française qu’un sujet d’étonnement et d’effroi. On a grand tort, en Europe, de croire que nous menaçons la famille, la propriété, la religion : nous n’avons jamais menacé que les trônes. Nous paraissions changés de fond en comble en 93 ; mais la gros de la nation jouait une comédie, une tragédie pour mieux dire. Les clubistes les plus forcenés trouvaient que la pièce durait trop longtemps, et avaient hâte de rentrer dans la coulisse. On peut en donner pour preuve ce est arrivé à la religion catholique. Pendant deux ou trois ans, une nuée de pillards s’est précipitée sur les églises pour les dépouiller et les incendier; sur les prêtres pour les exiler, les transporter et les massacrer : on aurait bien juré, â ne regarder que l’extérieur, qu’il ne restait pas un seul vestige de la religion dans les âmes. Cependant quand Bonaparte rouvrit les églises, rappela les prêtres, conclut un concordat avec le pape, la congrégation accourut partout au premier son de la cloche. II se trouva que la France était toujours restée chrétienne, et qu’elle avait fait la guerre non à la religion comme religion, mais

à la religion comme institution politique. Daus le fond, si la religion et la politique n’étaient jamais mêlées, la religion, en France, n’aurait pas à craindre de la h^iine, mais seulement de l’indilTérence.

C’est qu’en effet, la routine est persévérance et indifférence. Chez nous la bourgeoisie est plutôt hostile aux prêtres que bienveillante ; elle est, en majorité, incrédule ou indifférente pour les vérités de la foi, et pourtant elle se montre passablement assidue aux cérémonies de l’Église, telles que le baptême, la première communion, le mariage, les services funèbres. Passer sa vie dans l’apathie religieuse la plus profonde> railler le dogme, attaquer le clergé, et en même temps exiger impérieusement des prières pour un mariage ou pour une tombe, et crier à l’intolérance si les prêtres refusent d’admettre dans l’église ceux qui ne sont pas de l’Église ; rien n’est moins sensé, et rien n’est plus commun. Pas de foi, beaucoup de routine, voilà le résumé de notre situation en religion et dans presque tout le reste. La cause psychologique de cette situation est l’habitude d’être protégé et gouverné jusque dans les détails de la vie. Quand on combat pour sa propre main, on a plus de convictions et moins d’obéissance.

C’est donc encore l’excès de la centralisation qui nous rend si dédaigneux pour les questions de liberté en matière de cultes et de libre examen. On ne prend pas ces questions vitales à cœur; on ne voit pas où elles mènent. Nous que transporte si aisément le moindre pamphlet politique, il ne nous a fallu rien moins que ï Essai sur l’indifférence en matière de religion, pour nous arracher un moment à notre torpeur religieuse. Encore nous a-t-il causé plus d’admiration que d’émotion. Si, n’étant pas catholique, je me pâssionne pour la liberté des caüioliques, ou si, étant ennemi du panthéisme, je me passionne pour la liberté des panthéistes, personne ne me comprend, parce qu’il n’y a que la foi qui enseigne le

cespect de la foi, et par coaséqaeot le respect de la libellé. La philosophie spiritualiste est permise, elle est la seule permise dans renseignement officiel ; en même temps elle est menacée par un petit monde ardent et intel- Lgent de novateurs, qui pousse l’originalité et la puissance de création jusqu’à recommencer Helvétius et Condillac après avoir effleuré Spinoza : dans ce péril éphémère, réel pourtant , si l’État voulait protéger les doctrines spiritualistes, qui donc demanderait avec plus d’énergie que nous la liberté du matérialisme ? La vérité ne veut être protégée que par la raison, elle ne veut vivre que par la démonstration. C’est une triste condition pour une doctrine que de devoir sa sécurité à la force. Notre pays aurait besoin de voir les défenseurs de toutes les doctrines autorisées demander la liberté pour toutes les doctrines défendues. Ce lui serait un salutaire spectacle. 11 apprendrait .ainsi que la liberté doit être aimée pour elle-même , au beu d’être prise et laissée tour à tour , selon qu’elle nous est un instrument ou un obstacle.

On demande pourquoi nous n’avons pas l’entière liberté de penser que comporte l’esprit général de notre législation ? C’est parce que nos mœurs nous rendent indiflérents à la liberté religieuse et philosophique. Un peuple n’a jamais que les libertés qu’il veut avoir. On nous enseigne, dès l’enfance, à pratiquer un peu, très-peu, et à ne pas croire du tout. Quand un père fait faire à son fils sa première communion, et que le fils voit, à n’en pas douter, que le père ne croit pas ce qu’il l’oblige d’apprendre, c’est comme si on disait à l’enfant : « Suis la routine sans l’inquiéter du reste. Ne t’astreins qu’aux bienséances. La bienséance de ton âge est de pratiquer; celle de l’âge mûr est de s’abstenir. » Une telle leçon n’est ni chrétienoe, ni philo,' ophique.

Ce que l’absence d’initiative personnelle produit direci temenl dans nos âmes et dans nos mœurs, elle le produit aussi dans nos institutions; et cette cause et cet eü'et sont

pour ainsi dire palpables dans la plus grande fonction sociale, qui est l’enseignement.

11 y avait sous l'ancien régime plusieurs congrégations enseignantes, sans compter TUniversité, et un grand nombre d’institutions fondées. L’enseignement des jésuites n'était pas le même que celui de l’Oratoire ; le collège de Navarre et celui d’Harcourt ou celui du Plessis avaient chacun leurs traditions par liculières. L’Université, corpo- , ration laïque où dominait l’esprit clérical *, formait une sorte de petite république, sous l’administration, ou plutôt sous la présidence d’un recteur électif ; elle avait joui longtemps d’importants privilèges*, et porté le nom fastueux de fille aînée de nos rois. Henri IV avait beau dire que c’était une fille crottée : bafouée à la cour, cette fille c ottée était consultée par les souverains, et même au besoin par des souverains étrangers ; elle rendait des arrêts qui inquiétaient la cour de Rome ; la place de proviseur de Sorbonne était briguée par des cardinaux ; les licences étaient de véritables solennités où les évêques et toute la cour accouraient, pourvu qu’il fût question d’un candidat gentilhomme. Il est vrai que sur la fin, les prérogatives de l’Université lui furent disputées pied à pied par la centralisation déjà croissante. Le parlement, qui avait la po-

4. La Facatlé de théologie était composée d’ecclésiastiques séculiers et réguliers , elle excluait les laïques; la Faculté dé décrets n’excluait personne; la Faculté de médecine excluait les ecclésiastiques; la Faculté des arts, composée de laïques et d’ecclesiastiques séculiers, excluait les réguliers. Le céllliat était imposé aux laïques dans toutes les Facultés. Cependant les membres de la Faeuhé de médecine obtinrent, en 1462 , la permission de se marier. Le recteur était toujours choisi dans la Faculté des arts; mais toutes les Facultés concouraient également é l’élection, qui était à deux degrés. Certaines branches d’indirstrie, dont la librairie était la plus importante, étaient placées sous le contrôle absolu de l’Uiiiversiié.

2 . Une bulle de Grégoire IX, en 1231 , lui accordait le droit de suspendre ses leçons, ses exercices et les sermons, quand scs privilèges étaient violés. Le parlement, dans des cas analogues, cessait de rendra la justice.

lice des mœurs, et qui augmenta sa compétence théologique par suite de la querelle des conslitutionnaires, en vint à régenter et à dominer l’Université. U manda le recteur à la barre, il se fit apporter les livres, il envoya des . commissaires pour faire biffer des délibérations devant eux. L’enseignement subit donc, comme tout le reste, le despotisme de la cour et celui de la justice; mais il n’en fut pas moins puissant, régulier, d’une grande indépendance intérieure, et surtout divers.

La Révolution, en absorbant les biens du clergé, emporta par la force du même principe toutes les dotations particulières, et notamment celles des hôpitaux et des collèges. Non-seulement l’Église disparut pour un temps, mais quand elle lut rétablie par le concordat, les congrégations demeurèrent abolies ; de sorte qu’il n’y eut plus ni oratoriens, ni jésuites. On ne pouvait donc attendre désormais la restauration de l’enseignement que des efforts des particuliers ou de l’action directe de l’État. Les particuliers, on ne le sait que trop, ne font jamais rien en France ; ils s’appliquent tout au plus à leurs affaires privées, dont l’administration les soulage tant qu’elle peut; mais ils se gardent bien de s’occuper des affaires générales : l’État est chargé de le faire.pour eux. Cette disposition malheureuse de nos esprits servait à merveille un pouvoir nouveau, qui, pour se rendre stable, avait besoin d’attirer à lui toutes les fonctions, et de se rendre présent partout, et partout nécessaire. 11 fit donc deux choses: l’une admirable, l’autre excessive. Il créa de nombreuses écoles ; il donna au corps enseignant qu’il fondait le monopole de l’enseignement et lui aseervit tous les instituteurs . privés.

Pour ceux qui regardent la centralisation tomme la forme la plus parfaite de gouvernement', l’Université de France était une création merveilleuse. Trois ordres ^'enseignements distincts, appropriés aux-besoins des diverses classes de la société, et disposés de telle sorte que chaque

enseignement inférieur pût servir de préparation à l’enseignement immédiatement supérieur ; tous les établissements de chaque ordre formés sur le même modèle, soumis aux mêmes règlements, et à des règlements à la fois très-sages, très-minutieux et très-pratiques; une hiérarchie entre les divers établissements et entre les fonctionnaires, savante et exacte ; des agents administratifs sous le nom de recteurs, assez nombreux pour exercer leur surveillance sur toutes les parties de l’enseignement; un conseil su périeur, assisté d’inspecteurs généraux , assez informé par ses inspecteurs, assez plein, par sa composition, d’autorité etde lumières, armé d’assez de pouvoir pour maintenir la discipline, et pour inspirer l’enseignement à tous ses degrés ; enfin, au sommet, un grand maître, qui ne dépendait que du chef de l’État, et qui était, à la tête du corps qu’il présidait, comme un général à la tête de son armée, ou plutôt, car il avait réellement le gouvernement des âmes, comme un pontife au milieu de son clergé : telle était, en gros, l’organisation de l’Université de France ; et pour que tous les esprits fussent imbus des mêmes idées, pourvus des mêmes enseignements, accoutumés aux mêmes méthodes, jetés, en un mot, dans le même moule, les quelques établisseinents privés que le clergé ou des particuliers créaient en dehors des écoles officielles, étaient soumis aux mêmes règlements, surveillés par les mêmes inspecteurs, et forcés dans certains cas, d’envoyer leurs élèves aux cours de l’Université, et dans tous les cas, aux examens de l’Université. Cet enseignement identique par le fond et par la forme, donné par un corps de professeurs qui n’étaient attachés d’une manière définitive ni à une école ni à un territoire, mais qui restaient comme tous les fonctionnaires publics à la disposition de l’autorité centrale, devait produire à la longue une unité plus complète que le fameux décret de la Constituante qui avait brisé les provinces, et créé les départements. Richelieu avait perfectionné l’unité administi'ative,

Louis XIV l’unité religieuse ; Bonaparte tendait à l’unité intellectuelle. Ce grand général voulait conduire les esprits comme il conduisait une armée, c’est-à-dire à la baguette.

On sait assez quels furent les services de l’Université ; la France lui dut de ne pas déchoir en Europe de son rang intellectuel et moral ; mais il faut dire le mal à côté du bien ; elle nuisit certainement à la liberté, et par suite à l’originalité. Elle aggrava le mal dont nous sou lirons. Nous sortîmes de ses mains nourris de bons préceptes, éclairés par de bons enseignements, mais passifs, accoutumés à recevoir d’en haut 1^ direction de nos idées et de nos actes.

A mesure que les nécessités d’ordre et de création rapide, qui préocupaient le gouvernement à l’époque de la fondation de l’Université, devinrent moins pressantes, et que l’esprit de liberté prit quelques faibles accroissements, on commença à sentir le poids du monopole universitaire. Le clergé le sentit le premier, pour deux raisons ; d’abord, parce que sa force est dans le gouvernement spirituel, que l’Université lui prenait ou lui disputait ; ensuite, parce qu’étant un corps, et un très-grand corps, par l'organisation et par le nombre, il avait en lui les moyens de lutter efficacement contre l'Université. Quelques esprits turbulents, comme il s’en rencontre partout, voulant réussir par l’agitation, et n’espérant l’agitation que .du scandale, au lieu d’attaquer le monopole universitaire comme monopole, ce qui eût été juste et n’eût rencontré que de l’indifférence, attaquèrent l’Université comme immorale, ce qui était d’une injustice et même d’une ingratitude révoltante; et, par ce moyen, ils produisirent, avec quelque peine, il est vrai, un mouvement d’opinion. La lutte parut être entre le catholicisme ultramontain et le corps universitaire ; elle aurait dû être entre l’esprit de monopole et l’esprit de liberté. Mais nous n’aimons pas la liberté, nous ne la comprenons pas, nous n’y songeons

pas ; et je n’en veux d’autre preuve que celle-ci : pourquoi les catholiques ont-ils demandé la liberté d’enseignement ? La liberté d’enseignement et la tolérance religieuse' ne sont pas des conséquences de l’esprit catholique. Ils ont demandé la liberté d’enseignement comme un pis aller, parce qu’ils n’avaient plus le monopole et n’espéraient pas le reconquérir. On le leur a dit, on a eu raison; les esprits justes et droits, parmi eux, en sont tombés d’accord. Ce qu’on n’a pas dit, et ce qui était presque aussi vrai, c’est que la liberté en France n’est jamais demandée par personne que dans cette condition. On la demande d’abord, parce que c’est le commencement; et à peine l’a-t-on obtenue, qu’on s’efforce à son tour de dominer. Quand l’enseignement officiel est entre les mains des philosophes, si un catholique demande la liberté d’enseignement, cela ne prouve pas péremptoirement qu’il soit libéral ; mais si un homme, quel qu’il soit, pouvant enseigner tout ce qu’il veut, demande la même liberté pour ses adversaires, voilà enfin un libéral : nous l’avons trouvé. J’ose dire qu’avant de mettre la main sur cet homme rare, sur cet amant de la liberté pour elle-même, on allumera plus d’une fois la lanterne de Diogène. Dans la querelle de l’Université et du clergé, il fallut assez de temps aux intelligences impartiales pour reconnaître la véritable nature de la question, au milieu des efforts tentés d’un côté pour souffler le fanatisme, de l’autre pour ressusciter le voltairianisme. Les lois, qui se succédèrent assez vite il y a quelques années, excédèrent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre; elles eurent pourtant cette importante conséquence, d'émanciper presque complètement l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire. C’est surtout le clergé qui en profite ; mais cela n’empêche pas la liberté d’être bonne. Le clergé aime à faire ; il sait faire ; il excelle à créer des associations : les laïques devraient plutôt songer à l’imiter en cela qu’à le gêner.

Je n’ajouterai qu’une remarque sur les débats parlemen-

taires dont la question de l’enseignement a été l^objet en 1850; c’est que les adversaires de la centralisation excessive n’avaient songé à la détruire qu’au profit des départements, tandis qu’il aurait fallu songer surtout à donner aux écoles un caractère communal ; mais nous ne comprenons pas encore la puissance de la commune, parce que nous n’avons pas la science de la liberté. La loi du 15 mars 1850 avait créé des recteurs départementaux que leur situation soumettait à l’inOuence du préfet et de l’évêque. La loi du 14 juin 1854, en rendant aux académies un vaste ressort, aux recteurs une grande importance personnelle et une autorité étendue, a pourtant distrait de leur compétence, et transporté aux préfets assistés d'un conseil départemental la direction de l’instruction primaire et les affaires disciplinaires et contentieuses qui concernent l’instruction secondaire libre. Le recteur n’est plus chargé, pour ces deux importants services, que d’attributions purement scolaires. Au milieu de ces bouleversements d’attributions et de compétences, dont on comprend aisément le caractère politique, il n’y a qu’un point qui soit demeuré ; c’est la suppression de ce qu’on appelait autrefois le monopole universitaire. Les fonctionnaires de l’Université sont plus gouvernés que jamais ; mais ils ne gouvernent plus les écoles libres, ils ne font que les surveiller. L’émancipation des écoles primaires et des collèges portera-t-elle des fruits importants dans l’avenir ? Donnera-t-elle aux jeunes générations plus d’accent, plus de verdeur, plus d’initiative ? Gela dépend maintenant de nous, puisque la loi ne nous gêne plus. N’oublions pas cependant, comme symptôme de la situation morale du pays, que tout le terrain que la liberté a ôté à l'État a été immédiatement envahi par le clergé catholique.

Pendant qu’on se relâchait de la sévérité des principes centralisateurs en faveur de l’instruction primaire et de l’instruction secondaire, l’enseignement supérieur restait dans le statu quo. L’enseignement supérieur est donné en

France par les Facultés, et par un certain nombre d’écoles de haut enseignement étrangères à l’Université, quoique soumises au ministre de l’instruction publique. Parmi ces écoles, il n’y a que le Collège de France qui ait, en philosophie et en histoire, une importance réelle. Reste donc, pour répandre en dehors de l’enseignement des classes, les grandes théories de la science, et pour donner l’impulsion aux esprits, les seules Facultés. On peut, avec l'autorisation du ministre et celle de l’autorité municipale, ouvrir des cours libres, des athénées, faire des lectures ; mais c'est à Paris seulement qu’il y a de temps en temps quelque tentative de ce genre ; et cela se passe obscurément, sans aucune influence sur le mouvement des idées, et sans aucun profit pour la science. L’usage n’est pas qu’un homme éminent prenne ce moyen pour faire connaître ses idées au public ; et comme cette sorte d’enseignement n’est que tolérée, il est hors de doute qu’un professeur qui s’écarterait trop des idées reçues en religion ou en politique serait immédiatement réduit au silence. Il est donc vrai de dire, malgré quelquesrarissimes exceptions, que le seul enseignement public est celui des Facultés.

Or, c’est un enseignement très-savant, très-honnéte, distribué par des hommes d’une moralité irréprochable, et dont quelques-uns, à Paris et en province, ont un mérite éclatant. Mais c’est un enseignement officiel. U n’est pas libre, il ne peut pas, il ne doit pas l’être.

• C’est une proposition qui paraîtra bien peu libérale ; peu de mots suffiront pour la justifier. Les professeurs de Facultés sont directement nommés par le ministre; ils sont payés sur le budget de l’État ; l’assiduité à leurs cours pendant deux, trois ou quatre ans, suivant les cas, est exigée par les règlements pour l’obtention des grades ; ils sont spécialement et exclusivement chargés d’examiner les candidats, et tiennent ainsi la clef de toutes les carrières. Telle est l’organisation des Facultés; je n’examine pas si elle est bonne : étant ce qu’elle est, je dis qu’elle a pour

conséquence nécessaire et légitime, que les professeurs ne sont pas libres dans leur enseignement.

En effet, supposons un professeur qui enseigne une doctrine condamnée, l’athéisme par exemple. Conçoiton qu’un professeur d’athéisme soit nommé par le ministre et salarié par le budget ? que les jeunes gens soient obligés de suivre son cours pendant deux ans? qu’il ait le droit de les examiner et de les juger ? et qu’on ne puisse, sans sa permission, être ni médecin, ni avocat, ni professeur? Je sais bien qu’il n’y aura pas de professeur athée ; mais s’il s’en présentait un, l’Etat devrait le destituer à l’instant. Est-ce seulement l’athéisme qui doit faire exclure un professeur? Que dire d’un professeur matérialiste ? ou panthéiste? ou seulement empirique ? d’un jurisconsulte attaquant les principes du code qu’il est chargé de commenter, et peut-être les actes du pouvoir qui l’a institué et qui le paye? Chacun peut dire jusqu’où, suivant lui, s’étendent la responsabilité de l’État et la liberté du professeur; mais quelle que soit la limite, il est constant, qu’elle existe, et qu’un enseignement officiel ne peut ni ne doit être un enseignement libre.

Il serait assurément très-intéressant qu’il y eût à Paris une chaire d’histoire occupée par un protestant, et dans laquelle seraient, racontées les origines de la Réforme dans notre pays, ses progrès, ses vicissitudes, les chances qu’elle a pu avoir un moment de remplacer la religion of- . Gcielle, ou du moins de conquérir l’entière liberté des cultes; et je voudrais qu’il pût y avoir aussi, à quelques pas de là, une autre chaire où un catholique défendrait la politique suivie par l’Église, et par le roi de France, fils aîné de l’Eglise, depuis François I" jusqu’à la Révolution. C’est une question digne d’être débattue, que celle de savoir laquelle des deux religions convenait le mieux au caractère français et au rôle de la France en Europe. Je suis convaincu que si les protestants avaient le droit de fonder une chaire libre pour examiner cette question d’his-

toire et de philosophie politique à leur point de vue, il n’en résulterait aucun trouble, aucun scandale ; je dirai même que je suis trop rassuré à cet égard. Je voudrais, de grand cœur, qu’il y eût, dans celte société, assez d’énergie morale pour qu’une discussion purement religieuse y pût produire quelque émotion. Quand on ne s’irrite pas parce qu’on ne sent pas, je n’appelle pas cela la paix, mais la mort. Je regarderais donc cet enseignement comme utile et innocent, s’il était libre. Mais quel est le professeur protestant, régulièrement arrivé à une chaire de Sorbonne, qui voudrait le faire dans ce lieu, avec cette ' attache de l’État, et ce* auditeurs contraints de l’écouter ou de renoncer à leur profession? Il ne peut user de sa liberté comme homme, sans blesser dans ses auditeurs la liberté de conscience.

Cette absence de liberté tient-elle à l’essence de l’enseignement public? Pas le moins du monde. Ce qui n’est pas possible avec la nomination ministérielle , le traitement sur le Trésor, l’obligation d’assiduité et les examens, devient très-possible au contraire si tout cela disparaît, s’il y a plusieurs universités, et si chaque université vit de son propre fonds, se recrute elle-même, n’est fréquentée que par des auditeurs libres, et ne répond de son enseignement que devant les tribunaux du pays.

Maintenant, est-il bon qu’il n’y ait qu’un seul enseignement public, inspiré, dirigé par le ministre ; ou vaut-il mieux que toutes les doctrines puissent se produire à leurs risques? Je n’hésite pas à me prononcer pour le second parti : et je le fais avec d’autant plus d’autorité, ce me semble, que si la liberté existait, il est plus que probable que l’enseignement donné dans les chaires de l’État ressemblerait bien plus à ma doctrine que l’enseignement qu’on entendrait dans les chaires indépendantes. Je ne gagnerais rien à la liberté, si ce n’est la liberté elle-même. Mais la liberté dans la science, c’est la condition de l’autorité, la source de l'originalité et du progrès.

Je sais, et j’affirme que les hommes d’honneur qui occupent les chaires du haut enseignement, n’enseignent que ce qu’ils croient, mais s’ils n’avaient pas précisément cette croyance, on ne les aurait pas choisis pour la fonction qu’ils occupent. Je sais aussi que quand le professeur est un homme d’un talent exceptionnel, le ministre est désarmé contre lui, et ne peut plus user de son droit ; mais le jour où le professeur s’apercevrait que ses doctrinea.sont en désaccord, non pas avec la politique du gouvernement, la politique n'a rien à voir dans cette affaire, mais avec les nécessités de sa position, jl se condamnerait lui-même au silence. En un mot, ce n’est pas sans raisonque l’enseignement tél qu’il est' constitué chez nous porte le nom d’enseignement de l’État; c’est bien réellement l’État qui enseigne par la bouche des professeurs de Facultés. Une modification récente dans la condition des professeurs publics les a en quelque sorte rattachés à leur chef par de nouveaux liens ; ils étaient élus par leurs collègues, et inamovibles ; ils sont nommés par le ministre, et peuvent être révoqués par ordonnance.

On voit donc que le génie de la centralisation et de l’administration n’a pas plus épargné les idées que le reste. Il y a, en France, une administration des idées ; elle a son siège au ministère de l’instruction publique. On y choisit les professeurs, et on y règle, chaque année, les programmes. On s’y fait rendre compte de la teneur de chaque enseignement. La doctrine du professeur y arrive résumée par lui-même, annotée par l’inspecteur d’ Académie, le recteur et l’inspecteur général. On délibère dans les bureaux du ministre pour savoir si elle est orthodoxe, je veux dire officielle. Les délibérants ne sont peut-être pas des académiciens ; mais j’avoue de bonne grâce qu’ils pourraient l’être. Je gage qu’on n’a pas moins horreur des nouveautés dans ce cénacle, que dans les assemblées du clergé. Je ne dis pas que cela puisse être autrement ni que cela soit mauvais. Je trouve excellent que cette in-

stitution réglée et surveillée existe. Elle rend au pays d'éclatants services. Je voudrais seulement qu’elle n’existât pas seule. En un mot, je suppose que l’auteur de l’Histoire de la Civilisation ne soit pas membre de l’Université, et je demande qu’il puisse, sans obtenir une faveur du ministère, enseigner l’histoire dans son pays.

L’objection est que par cette liberté on donnerait carte blanche à toutes les médiocrités et à toutes les perversités. Pour ma part, je n’en crois pas un seul mot. Je sais bien que la liberté est pour tout le monde, et pour toutes les doctrines ; mais il y a pourtant des réserves. Elle est pour tout le monde, avec cette restriction qu’on n’a des auditeurs que quand on a dû talent ; elle est pour toutes les doctrines, avec cette restriction, qu’il n’est pas plus permis de prêcher la désobéissance aux lois, que de désobéir aux lois. L’autorité administrative doit être armée du droit de fermer immédiatement un cours qui lui semble dangereux, sauf à faire juger la question sans aucun délai, parles tribunaux. Il est bien étrange que nous ayons en France si peu d’idées, et tant de peur des idées. Il ne nous naît guère de Spinoza; mais toute notre législation semble faite en vue d’un Spinoza qui pourrait naître. Tous ces règlements et tous ces inspecteurs existent depuis l’origine de rUniversité, pour que Spinoza, si jamais il se produit, ne puisse pas parler.

Si je voulais résumer la situation de l’enseignement à tous les degrés en France, je dirais ; l’Etat d’un côté, et de l’autre les individus, sans aucune force ou puissance intermédiaire. Il en est de même pour toutes les branches d’administration, et c’est ce qui fait que la liberté n’est jamais chez nous que théorique. Je me trompe pourtant en ce qui concerne l’enseignement : outre la force collective de l’État, qui heureusement, est considérable, et celle des individus qui est à peu près nulle, il y a une action collective importante, c’est celle du clergé catholique. Lui seul n’est pas écrasé par l’État, parce qu’il est une asso-

ciation. Je le dis à son honneur, pour que son exemple nous serve de leçon et que nous apprenions enfin qu’en dépit des meilleures intentions et des meilleures lois, il n’y a de liberté pratique nulle part sans de fortes institutions communales, et sans l’habitude dç l’association volontaire.

A défaut de l’enseignement oral, nous avons, en France, l’enseignement écrit, qui se fait par les journaux et par les livres. Nous savons assez combien l’administration française prend de précautions contre les journaux. On ne connaît en Angleterre, ni le timbre , ni l’autorisation, ni le gérant agréé, ni le rédacteur en chef agréé, ni les avertissements, ni la suspension, ni la suppression, ni les procès de presse. Tout le inonde y peut fonder un journal, même politique , à la seule condition de déposer une certaine somme pour répondre des condamnations civiles, et de courir les chances d’un procès, si quelque personne privée ou publique juge à propos de poursuivre les éditeurs devant les tribunaux. La même liberté existe pour les pamphlets et les gravures. Une loi' récente permet de saisir chez les libraires les livres et gravures obscènes exposés en vente . Cette loi, qui était devenue absolument nécessaire, surtout dans certains quartiers, est d’une exécution difficile. Il n’y a, dans les trois royaumes, que le théâtre qui, par une exception assez peu justifiée, soit soumis à des lois préventives*. Cependant, le gouvernement de la reine est, si je ne me trompe, assez généralement obéi dans les trois royaumes; et quoique la première religion venue y puisse bâtir un temple sans la permission du maire et l’autorisation du ministre de l’intérieur, les mœurs n'y sont pas plus dépravées que de ce

I . Aucune pièce ne peut être représentée sans que le manuscrit ait été déposé chez le lord chambellan, qui peut mettre opposition ]ien''ani un délai de quinze jours. Ce droit de censure, qui contraste singulièrement avec les institutions anglaises, n’est que très-rarement eiercé, et toujours dans l’intèrèl des mœurs.

côté-ci de l’eau, etla foi religieuse dansles diverses communions n’y est pas moins vive. Il est juste cependant de dire que si les journaux et mêmes les revues sont surveillés de près chez nous, les livres ne dépendent que des tribunaux. Celte distinction est fondée sur ce que la presse périodique participe à la* fois de la nature des livres et de la nature des théâtres. Elle agit par le raisonnement et par la passion. Or, c’est surtout la passion que nos lois ont eue en vue. Elles respectent le raisonnement, quand il est calme et qu’il se produit, non dans une chaire ni dans une brochure, mais dans un volume de juste épaisseur*.

L’Âssemblée constituante avait formulé la liberté de penser en ces termes : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi*. » Ainsi, d’après la définition même de l’Assemblée constituante, la liberté de penser consiste dans la suppression des mesures préventives et se concilie avec la nécessité de répondre de ses opinions devant les tribunaux. On ne peut affranchir de toute pénalité les crimes écrits. Le bras exécute, mais la tête conseille. L’écrivain qui fait l’apologie du crime en est le complice. Sans contester ces propositions, qui sont évidentes en morale, je ferai sur l’application quelques observations nécessaires.

Écartons d’abord les provocations directes à un crime ou à un délit, sur lesquelles il ne peut y avoir aucune difficulté. Exemple : < Le 5 du mois prochain, les ouvriers en papier peint se rendront à l’endroit qui leur sera dési-

I . « Leg écrits non périodiques traitant de matières politiques ou d’é- .. conomie sociale, s’ils sont publiés en une ou plusieurs livraisons, ayant moins de dix feuilles d'impression de vingt-cinq i trenle-deux décimètres carrés, seront soumis à un droit de timbre de cinq centimes par feuille. » (Décrétées t7-28 février 1852, art. 9.)

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