Évangile selon saint Jean, chap. l, v. 6, 40 et
au milieu des flammes du Sinai ? Elles sont l’œuvre de nos pères; elles sont encore toutes trempées du généreux sang de nos pères. Il n’y a pas un des principes que nous tenons d’eux qui ne soit fondé surla raison, qui ne soit l’expression du droit naturel. Le monde qu’ils ont justement renversé avait sa grandeur; il reposait sur la tradition, sur l’autorité; c’était son principe, sa force, sa logique; il appuyait tout sur cette base. Il existait par la grâce de Dieu, et par la volonté révélée de Dieu. Il pouvait imposer une croyance, car il était sorti, tout entier d’une croyance. Il pouvait poser des limites aux lumières naturelles de la raison, puisqu’il invoquait une révélation surnaturelle. Mais aujourd’hui qui s’armera contre la raison? Qui viendra lui dire où expire son droit et sa force? Ce peuple, ce monde qui s’est livré à la raison, peut tout par elle; mais contre elle il ne peut rien. S’il l’ébranle, tout ce qu’on croyait solide s’écroule en même temps, puisque rien n’est debout autour de nous que ce qu’elle a fondé» Je comprends ceux qui veulent effacer la date de 1789, qui adhèrent à la foi imposée et au droit divin, c’est une hypothèse régulière et complète, un système. Mais garder les conséquences de la Révolution, et en renier le principe ; vivre de la liberté, et tuer la liberté dans sa source; parler d’égalité, de suffrage universel, de liberté civile, et remettre sous le joug la pensée ; remplacer la domination d’une Église sainte, savante et croyante, par une commission de censure et un commissaire de police ; ce n’est pas seulement un sacrilège; c’est une folie.
Sous l’ancien régime, l’État, catholique, pouvait s’adresser aux évêques catholiques, aux conciles, au pape, à la Sorbonne, à tous les déiiniteurs de la foi. Mais chez nous, mais aujourd’hui, avec nos lois, avec les soixante • dernières années de notre histoire, avec nos habitudes d’esprit, que sont des magistrats civils devant un dogme ? Où peuvent-ils prendre le droit d’imposer ou d’interdire une religion, puisque l’État s’est déclaré indifférent à
toutes les formes religieuses? On ne commande pas la foi, on ne la gêne pas, au nom de l’indifférence. En se substituant au pouvoir religieux, le pouvoir civil ne peut pas avoir hérité des conditions et de la nature du pouvoir qu'il remplaçait.
Le pouvoir religieux, là où i! existe, a "pour caractère l’immobilité, puisque son symbole est complet dès le premier jour : la science a pour essence la recherche indéfinie de la vérité, puisque le champ de la connaissance est infini, comme la curiosité humaine, et que la science humaine sera toujours bornée. Le pouvoir religieux est nécessairement exercé par une autorité établie, puisqu’il s’agit de conserver et de maintenir : le pouvoir scientifique n’appartient à aucun corps ni à aucun homme, il n’appartient qu’à l’idée ; et tous les membres de la famille humaine ont le droit égal, le droit absolu de chercher l’idée nouvelle, et, quand ils la possèdent, de l’exposer à tous les yeux et de l’entourer de lumière, pour qu’elle prenne son rang dans le gouvernement intellectuel. Le pouvoir religieux, qui ne souffrait ni changement dans la doctrine, ni recherches au delà de la doctrine, voulait, avec raison, rester maître des méthodes : la science cherche l’inconnu par tous les chemins ; l’impuissance est, dans le monde de la science, le seul châtiment de l’erreur. La croyance religieuse est le fruit de l’éducation, de l’habitude ; elle se produit par la démonstration quelquefois, mais plus souvent par la persuasion ; elle se prêche plus qu’elle ne s’enseigne; la beauté des temples et la splendeur des cérémonies est un de scs arguments; la prière pour elle n’est pas seulement la consécration de la foi, elle en est la source, la source la plus féconde. Pour arriver à croire quand on ne croit pas, ou pour ne pas chanceler dans sa croyance, il est bon d’étudier, il vaut encore mieux prier, pratiquer. ! La pratique introduit la foi en disciplinant l’esprit, en • l’adoucissant, en le mettant sous le joug des sentiments affectueux, et quelquefois en le détournant de la réflexion.
La curiosité, dans la religion catholique, s’appelle une tentation; ce seul mot donne le caractère de la foi. Le désir de se rendre compte, d’approfondir les preuves, est bon en lui-même; et, pourtant, selon l’Église, il n’est pas licite pour toute nature d’esprit indifféremment. Il est voisin de « l’orgueil; il peut être, pour certains, une tentation. Au moyen, âge , la lecture des livres saints n’était permise qu’au* forts. On refusait cette nourriture vivifiante à la foule, on combattait les aspirations trop ambitieuses de la pensée par une vertu qui est chère, à juste titre, à l’Église catholique, parce qu’elle est le fruit de ses entrailles, et la dernière conséquence de'sa morale, l’humilité. Humilité, confiance, obéissance, foi imposée, tous ces fantômes d’un monde aboli ne doivent pas être ramenés, ne peuvent pas l’être sans folie, au milieu de notre monde moderne, gouverné par la raison , et de notre politique, dont le premier et le dernier mot est la souveraineté du peuple.
On veut combattre le scepticisme ; rien de mieux; mais il faut le combattre avec les armes qui nous sont propres ; ce^ armes sont celles de la liberté. La tendance de l’esprit humain laissé à loi-même n'est pas le scepticisme; il est né pour la foi et la vérité. Nous ne songeons qu’à le conduire, quand il n’y a pins rien à tenter que de l’émanciper, et nous voulons le conduire avec des instruments qui ne sont plus à notre main, dont nous ne savons plus user; qui blessent à chaque instant ceux qui s’en servent, qui se rapportent à un état de choses aboli, qui supposent des principt^s auxquels nous avons renoncé, une foi qui n’est plus la nôtre. Je ne parle pas seulement des théoriciens de l’absolutisme qui voudraient effacer la Révolution et le dix-huitième siècle, mais de ceux d’entre nous qui se résignent à être de leur temps, qui tiennent aux grands souvenirs de la Révolution, qui en sont fiers, qui croient aimer la liberté, qui croient la connaître. Tous ou presque tous, nous mêlons des instincls de despotisme, des habi-
tudes de compression, de domination, à un désir de liberté sincère, mais inintelligent. On le voit bien à nos lois qui,*, depuis soixante ans, sont libérales dans leurs préambules, sans réussir à l’être dans leur dispositif.
Si nous n’avons plus de croyances, ce sont ces contra- ' dictions qui en sont c^use. La foi ne saurait se soutenir • au milieu de toutes les contradictions dont se compose ce ’ qu’on appelle aujourd’hui complaisamment le sens com- , mun. Le bon sens ne change pas avec les époques, majs l’opinion des hommes sur le bon sens. Sous Louis XIV, , •
on n’était pas de bon sens, quand on doutait de la religion , catholique, et sous Louis XV, on n’était pas de bon sens • quand on avait, étant dans le monde, les opinions d’un • “ religieux. Aujourd’hui nous avons fait à notre usage’ 'un bon sens qui consiste dans toutes sortes d’incrédalités, couvertes de toutes sortes de grimaces. Croire une religion, et. • la pratiquer sérieusement, en homme droit et intelligent •
qui ne ruse pas avec Dieu, c’est exagérer, selon nous, c’est * sortir du bon sens; ne rien croire, et en convenir tout haut, c’est exagérer encore. La première condition de notre nouvelle sagesse, c’est de fuir toute originalité et de n’aller jamais au fond des choses ; c’est ce qui nous permet de porter enseigne de vertu sans qu’il nous en coûte rien, et de sacrifier à tout moment la justice et la liberté, sous prétexte d’habileté pratique et d’obéissance aux usages. Nous avons trouvé un art nouveau de concilier le fanatisme avec le scepticisme. Nous admettons très-difhcilement la sincérité d’une conviction que nous ne partageons pas. Nous exigeons des prêtres qu’ils soient tolérants, non- seulement en matière civile, ce qui serait trop juste, mais en matière de dogme, ce qui est absurde ; et nous exigeons des libres penseurs qu’ils soient intolérants, comme si la tolérance la la plus absolue n’était pas la condition essentielle, et * comme le .fond même de la philosophie. Il n’est pas rare * d’entendre le même publiciste soutenir que la loi doit êtfe
athée, et que le concordat doit être maintenu. Nous vdu-
Ions vivre en esprits forts, et être enterrés en catholiques. Nous demandons bien haut la liberté des cultes, et nous la limitons à trois religions. II. nous arrive de prétendre, comme autrefois les inquisiteurs, qu’il y a des questions qu’il ne faut pas soulever, des opinions qu’il ne faut pas tolérer, quoique au fond elles ne blessent aucune loi. Nous vivons de bienséances (c’est le doux mot, Pascal aurait dit de grimaces); et nous voulons transporter nos bienséances jusque dans le monde de la pensée, comme si notre petite diplomatie, nos petites ruses, nos arrangements égoïstes avaient quelque chose à démêler avec la vérité et la science I
8..Tqata restriotlon inutile à la lU>ertô de penser eA un attentat à la dignité hiunaine.
• « Un livre n’est point une chose absolument inanimée. Il est doué d’une vie active comme l’âme qui l’a produit ; il conserve même cette prérogative de l’intelligence vivante qui lui a donné le jour. Je regarde donc les livres comme des êtres aussi vivants et aussi féconds que les dents du serpent de la fable, et j’avouerai que, semés dans le monde, le hasard peut faire qu’ils y produisent des hommes armés. Mais je soutiens que l’existence d’un bon livre ne doit pas plus être compromise que celle d’un bon citoyen; l’une est aussi respectable que l’autre, et l’on doit également craindre d’y attenter. Tuer un homme, c’est détruire une créature raisonnable; mais étouffer un bon livre, c’est tuer la raison elle-même. Quantité d’hommes n’ont qu’une vie purement végétative, et pèsent inutilement sur la terre ; mais un livre est l’essence pure et précieuse d’un esprit supérieur; c’est une sorte de préparation que le génie donne à son âme, afin qu’elle puisse lui survivre. La perte de la vie, quoique irréparable, peut quelquefois n’être pas un grand mal; mais il est possible
qu’une vérité qu’on aura rejetée ne se représente plus dans la suite des temps, et que sa perte entraîne les malheurs des nations*. »
Je n’étudie que pour obéir à l’instinct le plus impérieux, le plus noble, le plus nécessaire de ma nature; pour arriver à savoir ce que je suis, où je vais. Le monde ne m’éclaire que sur le monde. Il me dit ce que je dois éviter de faire pour échapper au châtiment; il règle ma propriété, mon travail, il règle mes relations sociales, et même il règle tout cela à l’excès. Mais si je crie que tous ces secours et toutes ces lois vont m’abandonner à la mort, et que la mort n’est pour le croyant que le commencement de la vie^ et, pour les hésitants, qu’un problème, la société civile n’a plus rien à me dire ; cette pierre du tombeau arrête la loi humaine, qui n’envisage plus rien au delà. Si je crie que ce monde ne remplit ni mon cœur ni ma pensée , que la science dès les premiers pas, m’ouvre des horizons où le corps disparaît, et me met en rapport avec ce monde invisible qui est la durable et définitive patrie, la société civile m’abandonne encore, parce qu’elle n’a plus de symbole à m’imposer, et qu’il n’est ni de sa compétence, ni de son droit, ni de son pouvoir de me convaincre. Je lui échappe alors; j’entre seul dans ces plaines enchantées où le travail est un bonheur, où chaque effort conquiert un secret, où Dieu, dégagé de ses voiles, se fait sentir de plus près, où les préjugés et les vieilles traditions et toutes les chimères humaines s’effacent pour laisser à la pensée toute son^ indépendance, et, si j’ose le dire, toute sa virginale énergie. Qui viendra me chercher si haut et si loin pour décourager mon essor, pour sa placer entre moi et le trésor que mon âme pressent, entre moi et la vérité dont je veux me repaître; entre moi, esprit vivant, déjà presque débarrassé du monde, et le Dieu tout-puissant qui m’ap-
4. Paasage de VJieojiagetica de Millon, traduit par Mirabeau.
pelle et qui m’accueille? Voilà la liberté de la science, voilà la société religieuse.
La foi dans son essence est la complète et tranquille adhésion de l’esprit à une doctrine. Il ne faut pas que l’esprit conserve un doute, car alors il n’a pas la foi : il l’aperçoit devant lui, il la touche; il ne l’atteint pas. Quand le dernier doute s’évanouit, la foi est entière. Cet état heureux de l’âme est souvent produit par la volonté ; mais la volonté peut agir de deux façons : ou bien, aspirant au vrai et ne le connaissant pas, elle force l’esprit à travailler pour le trouver, et à douter jusqu’à ce que l’évidence le terrasse ; ou bien, se proposant une foi, et résolue à l’adopter, elle empêche la pensée d’examiner, de douter; elle étouffe sa curiosité, elle la détourne, elle l’occupe ailleurs, elle l’émousse, elle l’éteint. Ces deux procédés, dont l’un glorifie et exalte la puissance humaine, et l’autre l’ai)at, arrivent à deux résultats différents, quoiqu’ils engendrent l’un et l’autre la croyance ; car, dans le premier cas, l’homme s’empare en maître de la vérité, et dans le second, il s’y soumet en esclave. Le procédé de l’abêtissement, que l'on impute à tort au catholicisme comme un fruit de ses entrailles, est connu dans toutes les écoles; le bonze l’emploie comme le fakir; toute doctrine, vraie ou fausse, morale ou dégradante, peut être inculquée par ce moyen. Vue du dehors, une conviction ainsi formée n’est qu’un état passif de l’esprit ; elle n’a aucune garantie : si elle est vraie, c’est par hasard. Au fond, elle ne produit la tranquillité dans l’âme qu’en diminuant et en supprimant la vie. L’homme s’humilie et se dompte ; et quand il s’est enfin rendu méthodiquement incapable, il est en paix : le doute ne le tourmente plus, parce qu’il a perdu jusqu’à la force de douter. Il y a une autre foi, une foi virije qui résulte, non de la diminution de l’homme, mais au contraire du développement le plus énergique et le plus complet de ses facultés : c’est l’adhésion à une doctrine dont on
comprend le sens, dont on connaît la preuve, qu’on a librement cherchée, librement discutée; avec laquelle on a contracté cette sainte et solide alliance qui s’établit après examen entre une proposition vraie et un esprit juste. Cette foi est la vraie foi; cette fonction est la véritable fonction de l’intelligence. On se trompe sur tous les points et de toutes les façons, quand on dit qu’il faut empêcher l’homme d’étudier, de penser; lui ôter la curiosité, et la liberté ; le décourager du raisonnement, Ten rendre incapable ; tenir son esprit, son cœur et sa volonté en tutelle, l’attacher, en un mot, à la vérité par des procédés qui seraient tout aussi efficaces pour l’attacher à la superstition et à l’erreur. Le Créateur n’a pas si mal fait sa besogne qu’on soit obligé de mutiler l’homme et de le dégrader pour le sauver. Non-seulement la liberté nous est douce, mais elle nous est salutaire. Elle va au bien, c’est-à-dire au vrai, comme toutes les puissances que nous tenons de Dieu. La raison et la vérité ont été faites l’une pour l’autre.
« La religion est dans le cœur de l’homme le sommet des devoirs, des pensées et des affections. Elle est la justice à son plus haut degré, la lumière dans toute sa splendeur, l'amour dans son plus pur et son plus ardent foyer; et, par cela même, elle a besoin, pour vivre, de toute la liberté de notre âme. Quiconque impose à notre âme un joug arbitraire, y afiaiblit ou y étouffe la religion, parce qu’il est impossible de dégrader notre nature sans la rendre moins capable de ses élans vers Dieu. Pour aimer Dieu, il faut être doué d’un cœur chaste, généreux, sympathique, emporté facilement dans les sphères de l’invisible, et la servitude, en courbant l’homme sous la loi de la crainte, l’incline ordinairement à la bassesse des vues et des aspirations. Mais restât-il fidèle aux traditions de sa conscience, cherchât-il dans le Dieu de ses pères la consolation de l’esclavage, cette ressource ne lui demeurerait pas assurée. Tôt ou tard la tyrannie, après
avoir. anéanti le citoyen, s’attaque à l’homme loi-même; elle veut pénétrer dans l’inviolable asile de ses sentiments les plus chers, et lui imposer, au nom d’une souveraineté impie, la religion qui convient à ses maîtres. La liberté de conscience n’a survécu nulle part à la chute des libertés civiles ; toutes les servitudes s’appellent l’une l’autre par la logique inhérente à tout, et qui fait que chaque chose se développe inévitablement dans le cycle entier de sa nature. L’esclave espère en vain sauver sa religion et s’y retenir ardemment, comme à une ancre de sainteté et d’élévation ; la main qui l’opprime ne saurait lui laisser ce recours intérieur à la majesté de son âme ; elle a trop d’intérêt à le corrompre et k l’avilir pour ne pas le poursuivre jusque là. C’est pourquoi la liberté est nécessaire à la religion^... >
Concluons que, dans la société moderne, la liberté de penser doit être absolue. Comme le monde du droit divin, pour être conséquent, avait à sa tête des conciles, il faut que le monde de la science, pour être conséquent, se garde d’attenter à la liberté et à la souveraineté de la science ; c’est la science qui l’a fondé, et c’est elle aussi qui le répare, qui l’améliore, qui l’entraîne à sa suite. Le temps de .l’immobilité n’est plus : le monde appartient sans retour à la raison, à la liberté, au progrès. On dirait, à entendre les ennemis de la liberté, que l’objet propre de la raison n’est pas la vérité, que la condition fondamentale de la liberté n’est pas la loi naturelle, que rien ne doit être stable dans nos lois, nos institutions et nos mœurs, si on ne s’empresse de déclarer que la société est dès k présent parfaite, et qu’on ne peut, sans imprudence, songer à la modifier. Ils ne voient pas que la raison porte en elle-même ses axiomes, qu’elle se développe suivant des lois inflexibles; que dans ses applications
1 . M. Lacorduire, Discours sur le droit et le devoir de la j/ropriété, (Voy. le Corresjiondant du £4 sepleDibre <868, p. H.)
aux actions humaines, elle est guidée par les faits et gouvernée par les principes;, que de tous les établissements qui nous entourent, ceux-là seuls ont besoin de stabilité, je dirais presque d’éternité, qui dépendent directement de la loi naturelle, comme la propriété et la famille, la justice et la liberté ; que le progrès qu’on appelle, la liberté qu’on invoque, n’est que pour les méthodes et non pour les principes; qu’il n’est pas plus possible à une société libre de changer la morale, qu’à la raison de changer les axiomes; qu’en demandant l’éternité pour des conventions arbitraires ou maladroites, ils commet tentla faute d’enchaîner l’homme à de mauvaises lois, et le crime de compromettre les principes sacrés dont ils confondent la cause avec celle de leurs créations éphémères.
Est-ce qu’on n’a pas opposé l’éternité de la loi à Turgot, quand il abolit les jurandes; à Malesherbes, quand il tenta d’abolir les lettres de cachet; à Louis XVI quand il abolit la mainmorte dans ses domaines*; à la Constituante, quand elle abolit la noblesse et les parlements; à Louis-Philippe, quand il abolit la religion d’Etat, le double vole, le vote au chef-lieu, les grands collèges, la pairie héréditaire, les cours prévôtales; au gouvernement de 1848, quand il abolit l’esclavage, et ia peine de mort en matière politique? Le monde avance plus parles institutions qu’il abandonne, que par celles qu’il édifie, semblable à un vaisseau qui accroît sa vitesse en jetant ’ son lest. Il est fort heureux vraiment que la prétention • de faire les lois éternelles ne soit qu’un vain et ridicule mensonge, et que nous ne soyons pas obligés aujourd’hui d’obéir aux lois de nos ancêtres barbares. Nous-mêmes, quand nous letons les yeux autour de nous, avons-nous tant sujet de nous applaudir, et de souhaiter l’éternité
<. Dans la séance de l’Académie française du 25 aoùl <782, d’Alcmberl fil connaiire au public que l’édii de <779 par lequel Louis XVI al)olissail la serviiude dans ses domaines, n’était pas encore enregistré au parlement de Besançon.
pour nos conventions et nos établissements? Sommesnous bien ravis de nos sociétés anonymes, de nos actions à primes, de nos préciputs industriels, de nos jeux de bourse , de l’argent ôté à l’agriculture languissante et jeté dans la spéculation; de nos myriades de fonctionnaires, de nos ouvriers mal nourris, mal logés et mal élevés; de notre luxe sans frein, de nos écoles impuissantes, de nos livrets, de nos lois prohibitives, de nos tarifs, de nos taxes, de nos mercuriales, de notre stupide admiration pour le sabre, de nos armées d’un demimillion d’hommes en pleine paix, de nos chemins de fer ruinés avant de naître, de nos diplômes et de nos patentes; de nos passe-ports, de notre concordat, de nos lois sur la liberté de conscience et sur la presse? Quand on se dégage de l’éducation et de la routine, est-ce qu’on ne voit pas dans nos grandeurs de profondes misères, dans nos créations des causes de ruine, et des ruines déjà croulantes; dans nos règlements des entraves gothiques, qui prouvent notre force et causent notre faiblesse, semblables à quelque merveilleux cachot qu’un architecte aurait construit avec tout son art tout exprès pour s’y enfermer lui-même? Pour que la loi humaine fût éternelle, il faudrait que la science ne fût pas la maîtresse de la loi, ou que la science fût stérile. Chaque forme est un temps d’arrêt, un provisoire. On s’arrête, . • on met à part quelques vérités suivant le principe de Descartes; et, pendant qu'on est ainsi abrité, on cherche en avant. La mine est féconde, et chaque jour, oui, depuis un siècle, chaque jour on entend les pionniers crier : « Victoire 1 » La société aujourd’hui ne se comprend plus sans un pouvoir législatif constamment à l’œuvre, et sans les écoles. L’école est la rançon du présent et l’atelier de l’avenir.
L’humanité est-elle capable de créer des institutions et des lois parfaites? Non, elle n’en est pas capable; elle doit donc toujours s’efforcer d’améliorer ses institutions
et ses lois. Les besoins de rhomanité sont-ils les mêmes à toutes les époques de l’histoire ? Non ; ils se développent, ils se transforment. Donc le système de l’immobilité est à la fois injuste et contre nature. Donc il faut permettre à. la pensée de travailler aux améliorations nécessaires. 11 faut mettre les questions à l’étude, pour que le progrès se fasse sans secousse et sans tâtonnement, avec maturité, avec sécurité. Il n’y a pas de milieu : il sera l’œuvre de la science, ou celle de la passion. Il viendra d’en haut par l'accroissement des lumières, on d’en bas, par l’excès du mal et le besoin de vengeance. Les vrais, les intelligents conservateurs doivent se montrer les défenseurs les plus jaloux de la bberté de penser. Àimeriez-vous mieux une révolution ^ I «
Est -ce à dire que, parce que nous soutenons la légitimité et la nécessité du progrès, nous jetons l’interdit sur toutes les lois d’application? Âu contraire, en faisant dépendre leur améliorations des progrès de la science, nous leur donnons la seule immutabilité dont elles soient susceptibles. Les conservateurs aveugles veulent les ren- * dre étemelles dans le mouvement de l’histoire ; les révo- * lutionnaifes veulent les briser; au hasard d’entraîner de sanglantes catastrophes. Nous disons qu’il faut les respecter et les améliorer. Plus nous voulons de liberté dans l’école, plus nous exigeons de respect pour la loi subsistante, expression de la volonté commune. Ainsi se concilient l’ordre et la bberté, la paix et le progrès. Le res- • pect des lois, qui est le fondement de l’ordre, ne coûte rien à la liberté, parce que la science demeure maîtresse de chercher à rendre les lois meilleures, ou à les rendre inutiles.
Quant aux lois étemelles « que les hommes ne font pas, et qui font les hommes, •» la science et l’État doi-
i . Revendication de la liberté de penser, discours par J. H. Fichte. (Traduction de M. Iules Bami, p. 6.)
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vent s attacher, d’un commun accord, à les promulguer avec clarté, à les maintenir avec fermeté. Elles sont le phare que Dieu nous accorde pour nous guider au milieu de l’instabilHé des choses humaines. Ni le scepticisme, ni les révolutions ne peuvent les entamer. Il sera éternellement vrai qu’il n*y a qu’une seule morale, souveraine de nos consciences et de la conscience des nations ; que la liberté de l’homme n’est pas moins sacrée que sa vie ; que les lois humaines ne sont légitimes qu’à condition' d’être nécessaires, et dans la mesure de leur nécessité; qu’elles ne peuvent ni troubler l’ordre. des aSeoticms de la nature, ni créer des privilèges, ni s’opposer au progrès, c’est-à-dire à la science, ni se placer entre l’homme et Dieu, par un attentat sacrilège et inutile.
Ces lois primordiales sont à la législation ce que les axiomes sont à la science de penser. Elles restent immuables, pendant que nous nous efforçons sans relâche d’améliorer les lois d’application, et de rendre ainsi chaque jour les méthodes plus simples, et la liberté plus entière. En un mot, il n’y a de solide et d’éternel dans la législation que la morale.