CONCLUSION
Ainsi se sont poursuivis les efforts vraiment curieux, qu'on a faits du commencement de notre siècle à nos jours pour résoudre le problème de la liberté morale. Aux psychologues de France, aux métaphysiciens- d'Allemagne ont succédé les philosophes- savants; contre les philosophes savants ont réagi les moralistes. Maintenant, le mouvement commence, semble-t-iU à prendre un caractère nouveau. On a étudié tous les points de vue de la ques-
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tion ; sur chacun d'eux on a recueilli comme une riche moisson de faits et de raisonnements. Le temps est venu de réunir dans une idée supérieure ces données diverses dont la contradiction n'est qu'apparente ; le temps est venu de songer à une sorte de synthèse critique. C'est là ce que M. G. Fonsegrive a été le premier à tenter dans son essai sur le libre arbitre * ; et l'on peut dire que sur plus d'un point, particulièrement sur l'idée de nécessité, il a des considérations dont il faudra désormais tenir compte. C'est à cette pensée, toute vivante d'actualité, qu'à obéi Mgr D'Hulst, lorsqu'il a donné en la chaire de Notre-Dame ses lumineuses conférences sur la liberté morale ^ .
Est-ce à dire que la cause soit terminée, après tant d'efforts accumulés par toute une génération sur un même point? Nous ne le pensons pas. Il faut poursuivre l'œuvre de synthèse critique déjà commencée. Une triple tâche s'impose au chercheur qui prend le problème de la liberté morale en
1 . Ouvrage couronné par TÂcadémie des sciences morales et potiques, 1887 .
2. Nous apprenons, en corrigeant nos épreuves, la publication de plusieurs ouvrages où domine la même préoccupation : 1« La causalité efficiente par M. Fonsegrive dont nous venons de parler ; S» la Libertà par Henrico Cenni ; 3o the Psychology by W. James.
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son état actuel : élaguer, harmoniser, compléter.
D'abord, il est bon de ren^ettre en lumière la vraie notion de la liberté. Cette notion, Kant Ta éclaircie, lorsqu'^il a compris Tacte libre comme un phénomène qui n'a pas d'antécédent, et la liber^ té comme une puissance-de commencer par soimême une série de mouvements. Mais ce n'est là qu'un aspect de la question. Après avoir marqué ce qu'il y a de typique dans la liberté, il faut en définir les conditions intellectuelles, et sur ce point quelques observations paraissent nécessaires. En premier Jieu, la liberté ne ressemble pas, dans ses actions, aux atomes d'Ëpicure ; elle ne peut se déterminer elle-même que sous l'influence d'une fin connue : il lui faut un but qui la sollicite et l'oriente ; De plus, il ne suffit pas que ce but soit perçu par les sens ; car !« cycle de l'activité sensible est fatal. Ce but ii'est quelque chose pour la liberté qu'autant que sa marche à travers la conscience peut être enrayée, qu'autant que sa valeur peut être mesurée^ qu'autant que son essence est connue, qu'autant qu'il se pose en face de la raison : la connaissance rationnelle est la condition de la liberté. En outre, elle en est la mesure; On ne choisit
que ce qu'on sait. Entendement et liberté ont les mêmes frontières. Ce n'est pas tout: plus la liberté devient elle-même, soit par le progrès de la connaissance, soit par l'exercice pratique, plus elle tend à se fixer dans son idéal, qui est l'ordre éternel des choses. D'où Ton peut voir que tout n'est pas livré au caprice, que tout ne retourne pas au chaos, par le fait même qu'on admet Ja liberté, et avec la liberté la possibilité de commencements absolus. Il ne peut se produire de commencements absolus ni dans la matière brute, ni dans la matière organisée, ni dans l'être purement sensible. Les commencements absolus ne se comprennent que dans l'être Raisonnable, où ils ont pour loi la raison elle-même.
La notion de la liberté est à redresser et, pour y réussir, on n'a guère qu'à réunir des idées que la discussion a déjà fait naître. Ainsi des preuves elles-mêmes de la liberté. Avec Maine de Bi" ram, Cousin, JoufTroy, c'est le sentiment de l'ef-fort et celui du pouvoir de faire autrement, auxquels on a principalement recours pour démontrer l'existence de la liberté. Plus tard, après l'éclosion du déterminisme, on renonce à cette preuve d'ordre psychologique que l'on croit ruinée, et l'on se rabat sur un argument tout moral. On ne dit
plus : je me sens libre comme je me sens exister ; mais bien : Je dois, donc je puis. Il nous semble qu'il y a quelque chose de trop exclusif dans l'une et l'autre de ces deux méthodes. Il faut montrer que la liberté est un fait de conscience, non point en elle-même, en tant que puissance à l'état nu, mais dans ses manifestations à travers la vie de l'âme. Il faut faire voir que ces manifestations ont un centre commun, d'où elles s'irradient dans tout notre être et par notre être dans la nature elle-même. Loi morale, exercice de la pensée spéculative elle-même, sentiment de la responsabilité, remords, mérite et démérite, louange et blâme, sanctions naturelles et positives, conscience de pouvoir faire autre chose que ce que nous faisons -en réalité, ne sont que des rayons épars à travers la vie individuelle et sociale tout entière d'un foyer central qui est la liberté; et l'acte initial de la liberté est l'effort. Voilà le vrai; et c'est pourquoi on ne peut que regretter les concessions qu'on a faites au déterminisme sur le témoignage de la conscience. Les détenseurs les plus fermes et les mieux inspirés du libre arbitre ont fini par croire eux-mêmes, en vertu d'une sorte d'hypnose, que ce témoignage n'a pas grande valeur : ils n'en ont
parlé qu'avec une espèce de confusion assez ridicule. C'est là une fousse manœuvre. Plus confiant aux données synthétiques de la conscience morale de rhomme qu'aux élucubrations philosophiques, nous croyons qu'il est urgent de remettre sur pied les anciennes preuves de la liberté, en indiquant la solidité de leurs assises.
Si de la démonstration de la liberté on passe à son concept, on peut remarquer que sur plus d'un point la controverse n'a fourni que des vues incomplètes. D'abord, quel est le rapport de l'acte libre au motif? Voilà l'un des nœuds du problème. Or sur ce sujet on a oublié une distinction capitale : la distinction de la cause efficiente et de la cause finale. Sans doute, si l'on admet, avec Schopenhauer et M. Fouillée, que l'idée est cause efficiente, tout est perdu : le déterminisme triomphe et sans remède. Mais où a-t-on vu? quand est-ce qu'on a démontré que l'idée procède à la façon d'une force qui s'applique à une autre force ? La représentation concrète elle-même ne cause pas le mouvement, elle ne fait qu'en provoquer la cause : Et c'est déjà une différence assez notable. Mais on observe quelque chose, d'absolument nouveau, quand on s'élève de la représentation concrète à la représentation abstraite, à
ridée proprement dite. Le propre des idées, c'est de se poser devant l'entendement comme ayant une valeur, et par là même de provoquer un acte qui les apprécie, un phénomène de réflexion, un arrêt. 11 est de Tessence de toute idée de faire entre la pensée et l'action une halte, qui est l'eifet de la liberté. Ce n'est pas dans l'idée, c'est dans la liberté, éveillée par l'idée, que se trouve la cause du mouvement qui suit l'idée. Entre la cause finale, lorsqu'elle est une représentation abstraite, et la cause efficiente, il y a différence radicale : et là se trouve le principe du salut.
Nous ne croyons pas qu'il faille beaucoup s'attarder aux rapports de la liberté aviîc l'organisme, aussi longtemps du moins qu'il ne s'agit que du concept de la liberté. Les nombreuses et délicates expériences qu'on a faites sur ce sujet, les observations et les considérations qu'on a entassées sur cette matière, ne tendent qu'à préciser une croyance vulgaire, c'est que notre liberté dépend de certaines conditions organiques : elle ne s'exerce que ces conditions une fois données. ^
La question des rapports de la liberté avec les lois de la mécanique me paraît avoir une plus grande importance, au point de vue où nous sommes en ce moment. Supposez que la liberté soit
possible en elle-mêiïïe ; ellô n'est encore rien, ou presque rien pour la vie morale, aOflfsi longtemps qu'elle ne peut changer le cours des événements extérieurs. Or à cette puissance dynamique de la liberté, les savants opposent deux difficultés principales : 1« runivefselle nécessité de Tenchaînement des phénomènes ; 2« La permanence de la même quantité de mouvement dans l'univers. Y at-il une réponse à Ces deux objections ? Nous le croyons. La nécessité causale n'a pas la rigueur absolue de la nécessité géométrique; elle est hypothétique. Telle somme de composantes étant donnée, tel mouvement doit s'en suivre, mais à une condition, c'est que les données resteront les mêmes ; or elles sont modifiables. La liaison des phénomènes naturels ressemble aux rouages d'une machine, qui va toujours de même aussi longtemps qu'une addition ou une soustracliôa de force ne vient pas la détraquer. Comme l'a très bien vu Voltaire : tout est enchaîné ne veut dire autre chose, sinon : tout est arrangé. Ainsi la liberté peut être à Torigine; elle peut aussi rester contemporaine à la nature et la modifier. Quant à la permanence du mouvement, au sujet de laquelle on a dépensé tant d'érudition et tant d'esprit, notre avis est que les philosophes se sont un peu pressés dans
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l^Uf enthousiasme pour les hypothèses de la science: ils y ont montré de la naïveté. La permanence dû mouvement n'est pas encore démontrée ; elle n'est peut-être pas démontrable. Dé plu^, supposez qu'on vienne à la prouver, la liberté n'en peut souffrir aucun dommage. Que peut en effet signifier cette loi ? que. dans le monde mécanique, séparé de toute force extérieure et comiTie clos en lui-même, il y a toujours égalité d'action et de réaction, et par conséquent la même somme dé mouvement. Mais, dans un tel système, rien n'empêche qu'une énergie étrangère aux éléments qui le constituent, vienne tirer de ses virtualités un mouvement qui n'était pas encore. La permanence n'est vraie que du monde mécanique; elle ne peut l'être des rapports de ce monde avec l'activité libre. ' "
La grande difficulté n'est pas de concilier la liberté avec la science, mais bien de la concilier avec la métaphysique. Qu'est-ce qu'une faculté qui passe par elle-même de la puissance à l'acte, del'indélerminé à la détermination ? Quelle idée se faire d'une cause qui, dans des conditions absolument identiques, peut produire deux effets opposés? Voilà le fond du problème, et sur ce point capital il faut' faire ;ane distinction que l'on a trop ou-
.TlO LA MHICIITK
bliée : la cause scientifique et la cause mélaphysiques sont choses difTérentes. La cause scientiflque n'est qu'un antécédent, une condition ou un groupe de conditions ; la cause métaphysique est un principe permanent d'action, c'est ce qui produit et l'antécédent et le conséquent. Entre lacause efficiente, prise au pointde vue scientifique, et son efiet, il n'y a qu'invariabilité ; entre la cause métaphysique et son efTet il y a lien dynamique et par là même nécessité. En conséquence, la cause itaphysique ne peut-elle pas passer d'elle-même 'acte, lorsqu'elle se trouve sollicitée du dehors '? tst une question où notre esprit ne fait pas la sine lumière, mais où il ne trouve en définitive cune contradiction. Sans doute, it est impossi- : qu'on fasse sortir d'un contenant ce qu'il ne îitient pas : par exemple, qu'on tire la conscience ce qui n'est que matière, comme le veut Herbert encer. Mais on ne voit rien d'absurde à ce qu'un ncipe concret et vivant d'action se détermine it seul, lorsque ce principe se sait lui-même. r, dans ce cas, on peut dire: 1» qu'il connt éminemment l'acte qu'il produit; 2° que, se shant lui-même, il peut se diriger. Le concept la liberté ne se réduit donc pas au contradicre, mais au mystère. Et en cela, il reste dans
le droit commun. Notre savoir n'est qu'une étincelle au milieu de ténèbres infinies.
Ce sont ces considérations, que nous développerons dans le second volume.
p. LETHIELLEUX, Éditeur, 10. rae Cassette, Paris
niBUOWEQVE PHILOSOPHIQUE
FRANÇOIS BACON par M. Georges-L. Fonsegri\% de rUnis^ersité de
Paris.
Beau volume in-12, orné d'un poi trait 3.50
LE POSITIYISME DEPUIS COMTE JUSOU'A NOS JOURS par le R. P.Gru-
BER, de la Compagnie de Jésus.
Beau volume in-12 3.50
CORPS ET AME. — LES PASSIONS- ET LA YOLONTÉ par M. J. Gardair, professeur libre de philosophie à la faculté des Lettres de Paris, à la Sorbonne.
Chaque ouvrage forme un volume iQ-12 du pnx de 3.50
AUGUSTE COMTE, fondateur du Positivisme, sa vie, sa doctrine, par le R. P. Gruber, de la Compagnie de Jésus. Précédé d'une préface par M. Ollé-Laphuxe, maître de conférences k l'École normale.
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PHILOSOPHIE MORALE par le R. P. G. DE Pascal, missionnaire apostolique Reau volume in-12 3.50
LA LIBERTÉ. — Historique da problème au XIX' siècle par M. l'abbé C.
Pi AT, agi'égé de philosophie, professeur à l'Institut Catholique de Paris.
Reau volume in-12 3.50
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KANT par le R. P. Pesch , de la Compagnie de Jésus. — Traduit de l'allemand.
L'HOMME par M. S' Georges Mivart. Traduit de l'anglais, préface
par M. Second, professeur au collège Stanislas à Paris. In-12« 3.50
LA LIBERTÉ Tome II (Théorie moderne) par M. l'abbé Piat, de l'Institut catholique de Paris.
LA CONNAISSANCE par M. J. Gardair, professeur libre de philosophie, à la Faculté des Lettres de Paris, à la Sorbonne.
Typ. M. Schneider, 185, rue de Vanves — Paris.
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