‹ La libertéChapitre 36 sur 106 · Cours d'hist. de laphil. moderne^ 3* édit · texte numérisé non relu

Cours d'hist. de laphil. moderne^ 3* édit

La philosophie éclectique péchait par sa base ; elle ne péchait pas moins par sa méthode. Les éclectiques partaient de l'expérience, et cette méthode est vraie ; on peut ajouter qu'elle est la seule possible. Mais l'expérience ne donne des résultats sérieux qu'autant qu'on sait, par un labeur patient, en démêler les éléments divers. Or c'est là ce que ne firent ni Cousin ni ses disciples ; ils s'en tinrent d'ordinaire aux données les plus vagues de la conscience. De plus, il ne faut pas entendre l'expérience dans un sens trop étroit. A côté de l'expérience de l'individu il y a celle de la race ; or cette expérience-là, les philosophes de la première moitié de notre siècle la laissèrent à peu prés totalement de côté. Maine de Biran, il est vrai, prit connaissance des représentants du sensualisme pour les réfuter. On s'occupa aussi des Écossais. Cousin, comme nous l'avons vu, fit successivement appel aux Allemands, à Descartes, puis encore aux Allemands. Mais qu'a-t-on pensé avant Descartes ? L'humanité a-t-elle donc commencé à réfléchir avec ce hardi novateur? Voilà ce dont les éclectiques ne tirèrent nul souci ; et ce dédain ne pouvait que leur être fatal. C'est une méthode absolument anti-scientifique de vouloir créer la philosophie de toute pièce ; c'est une erreur fondamentale de

croire qu'il suffit d'un regard jeté sur soi-même pour y trouver à la fois le finietrinfini, le moi et le non-moi, la cause, la substance, le monde et Dieu lui-même; c'est une illusion profonde de s'imaginer qu'on va faire sortir de son cerveau et après quelques instants de réflexion ce que de longues générations de penseurs n'ont encore réussi qu'à prouver imparfaitement. En philosophie, comme dans tout le reste, l'esprit humain n'avance que peu à peu ; c'est en s'aidant dé ce que les autres ont découvert, qu'on arrive soi-même à découvrir quelque chose. Quand on suit le progrès des sciences mathématiques et des sciences naturelles, on est surpris du soin scrupuleux qu'ont mis les plus grands génies à commencer où les autres avaient fini. C'est là ce qui s'impo-, se, et d'une manière bien plus pressante, dans les recherches philosophiques. Sans cela, on n'est que soi-même, et par soi-même on ne voit toujours que la plus petite partie de l'immense réalité.

Cette lacune, Cousin la sentit, et c'est là ce qui explique ses publications et celles de ses disciples. Mais le mouvement qu'il imprima, ne fut qu'imparfaitement Suivi. Ni Cousin, d'ailleurs, ni les continuateurs de sa pensée ne se prirent à fouiller

patiemment le domaine de la tradition pour en tirer un suc nourricier, pour y trouver les bases d'une conception à la fois plus puissante et plus large.. Ils firent un énorme travail d'érudition philosophique^ dont la philosophie ne tira qu'un mince avantage.

L'idéalisme allemand, issu de Kant, n'eut pas une meilleure fortune que l'éclectisme. Comme Tennemann l'a bien remarqué, toute cette brillante métaphysique avait pour base deux immenses postulats : l^^ l'identification du fini et de l'infini ; 2^ l'identification de la conscience et du monde extérieur. Ces deux assertions fondamentales étaient trop visiblement gratuites pour qu'on ne s'en aperçût pas; elles heurtaient trop violemment les données primitives de la conscience pour qu'on les admît. De plus, Fichte, Schelling et Hegel, partis du même point, faisaient chacun pour son compte des constructions fantaisistes qui se contredisaient de plus en plus, à mesure qu'elles s'éloignaient de leur centre commun : si bien qu'en fin de compte elles produisaient le plus étrange cliquetis d'idées qu'on ait jamais entendu. On comprend que l'ironique Schiller se soit amusé d'un tel spectacle. Ce bourdonnement de cervelles philosophiques, qui lui venait de partout, a suscité de sa verve les plus plai-

santés épigrammes ^. En fait, l'idéalisme allemand contenait des vues profondes qu'il faudra ne

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