Corrélation des forces physiques
La science l'emporta et devint le modèle sur lequel on se prit à concevoir tout système philosophique. Or la science, si Ton en excepte les mathématiques, consiste tout entière à rattacher les faits à leurs causes, entendant par cause, non Ténergie nouménale qui produit les phénomènes, mais les conditions empiriques d'où dépend leur production, les conditions qu'il suffit de poser pour qu'ils aient lieu, d'écarter pour qu'ils, n'aient plus lieu. En outre, la cause une fois donnée, la science affirme d'une manière plus ou moins explicite que l'effet ne peut pas ne pas suivre. Si l'on expose du mercure à l'air libre et qu'on le mette par ailleurs en communication avec un tube où l'on fait le vide, il faut qu'il s'élève à 0™,76 ; si l'on met une barre de fer à l'air humide, il ne se peut point qu'elle ne s'oxyde pas au bout d'un certain temps. Il ne se peut pas que les corps célestes, restant ce qu'ils sont, ne s'attirent plus en raison directe de leur masse et en raison inverse du ^carré des distances. Entre la cause et l'effet, c'est-à-dire entre l'antécédent et le conséquent, la science, obéissant en cela à la loi fondamentale de l'entendement, voit une relation nécessaire. Et là se trouve le droit qu'elle s'attribue de généraliser ses observations, de les élendre à tous les temps et à tous les lieux,
d'en faire des lois universelles. Là se trouve aussi le fondement de ses prévisions, et partant de son pouvoir sur l'avenir. Le principe de causalité, en tant qu'il exprime le rapport nécessaire d'un phénomène donné à un autre phénomène qui le précède, est la base de la science. De plus, il n'est aucune expérience qui n'en soit la rigoureuse application. On ne rencontre nulle part dans la nature entière un fait qui surgisse de lui-même, qui jaillisse du fond de la réalité sans autre secours que cette réalité, qui soit un commencement absolu. Un fait donné suppose toujours un autre fait, qui lui-même en suppose un autre, et ainsi à l'indéfini. L'univers entier est une chaîne ininterrompue d'antécédents et de conséquents, qui n'a d'autre lien que la nécessité.
Dès lors, n'est-ce pas une illusion tout enfantine, que de croire à la liberté humaine ? Si tout dans la nature, depuis l'astre qui se meut dans l'espace infini -jusqu'au grain de sable que charrie le vent, obéit à l'inexorable nécessité ; si l'être vivant, aussi bien que la matière brute, n'est qu'une trame de phénomènes qui ne se peut briser, quelle raison pouvons-nous avoir de croire que nous faisons exception dans ce monde immen* se où nous tenons si peu de place ? pourquoi
penser que le cours universel de réternelle actit» vite s'est en quelque sorte arrêté par respect de^ vant l'atome humain? Si tout est nécessaire en dehors de nous, tout est nécessaire en nous : nulle induction n'eut jamais fondement plus large et plus solide.
La science oppose à la liberté l'universelle causalité. De plus, elle lui oppose un autre principe moins fondamental en lui-même, mais dont l'importance métaphysique reste capitale : je veux parler de l'équivalence ou persistance du mouvement. Les savants modernes ne croient plus seulement, avec Lavoisier, que la quantité de la matière est permanente ; ils ne prétendent pas seulement, comme Leibnitz, qu'il y a toujours la même somme d'énergie dans le monde : ils pensent avoir démontré par l'expérience qu'il y a toujours dans le monde Ja même somme de mouvement. Et de là une nouvelle machine de guerre dressée contre la citadelle du libre arbitre. Mais, comme ce principe a pris de nos jours une très grande place dans l'esprit des chercheurs, il est bon d'en donner une juste intelligence en résumant les expériences qui le fondent.
On savait déjà par l'expérience Vulgaire que Te mouvement produit la chaleur . Joule, en 1843, vint dire pour la première fois dans quelle propor-
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tîon il la produit : il détermina, au moins d'une manière approximative, Véquivalent mécanique de la chaleur. Voici les élémeixts de sa démonstration : Soit une masse d'eau dans laquelle une roue se trouve immergée et supportée par un essieu ; imaginez qu'à l'extrémité de cet essieu l'on enroule une corde à laquelle est attaché un poids ; si l'on met ce poids en liberté, il actionne la roue et par la roue la masse d'eau. On remarque alors que, pour produire une calorie , il faut dépenser 428 kilogram mètres ^.
Le même résultat fut démontré un peu plus tard par M. Hirn, à l'aide d'un appareil différent. Hi^rn prenait une masse de bois pesante, suspendue horizontalement à des cordes verticales et nommée bélier ; puis une masse de pierre, suspendue aussi de la même manière et nommée enclume.
Ces deux poids étaient garnis d'armures en fer à leurs extrémités. Entre eux, il disposait une masse de plomb présentant une cavité et contenant un thermomètre. L'appareil mis en état, il faisait tomber le bélier sur l'enclume. Après plusieurs expériences, il trouva que l'équivalent mécanique de la chaleur était de 425 kilogrammètres. D'autres ex-