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Maudsley, ibid

vendent quelquefois pour se procurer le moyen de satisfaire leurs désirs. D'autres criminels ont besoin, pour se révéler, du concours des circonstances. Chez eux, l'instinct est latent^ il dort jusqu'à ce que l'occasion vienne tout d'un coup l'éveiller. A cette classe appartiennent les personnes qui ont longtemps passé pour honnêtes, parce qu'elles ont toujours pu assouvir leurs désirs sans nuire aux autres, mais qui s'emportent subitement aux crimes les plus atroces, quand elles trouvent des obstacles à leurs passions. Il y a ainsi nombre de criminels qui jouissent et jouiront toujours de la plus haute estime. C'est aussi dans cette classe qu'il faut ranger ces personnes atteintes d'anémie morale, qui ne sont jamais elles-mêmes, parce que leur impuissance native les livre sans résistance aux impulsions du dehors. Mais que le type criminel ait besoin ou non de l'action des circonstances pour passer de la puissance à l'acte, il n'en reste pas moins vrai que ce passage est fatal.

Faut-il conclure de là que le criminel soit absolument incorrigible ? Nullement. On peut travailler utilement à l'amélioration du criminel, surtout du criminel qui a besoin de l'occasion pour se déterminer. Bien que dépourvu de cette liberté tant vantée que la science a reléguée pour toujours au

rang des superstitions, le criminel peut s'amender parla crainte et la persuasion; Il s'agit de produire en son être des impulsions qui l'emportent sur celles de sa nature : on le peut dresser comme une bête fauve. Tels sont les principes du nouveau régime pénitencier.

On voit par ces développements l'idée générale qu'il faut se faire du criminel. Le criminel est un monstre qui manque de sentiments altruistes, et ce défaut tient à certaines anomalies de l'organisme. Ces anomalies elles-mêmes sont héréditaires, elles sont un retour plus ou moins complet à l'animalité au-d€ssus de laquelle l'homme a réussi à s'élever. Le criminel est une brute à face humaine. .

Si nous cherchons maintenant ce qu'il faut garder de cette théorie, il nous sera aisé de remarquer que les bases en sont encore fragiles. Elle suppose à la fois l'évolution, l'hérédité, la dépendance absolue du mental à l'égard du physique. Or l'évolution n'est encore qu'une hypothèse. La loi de l'hérédité est loin*d'avoir la rigueur qu'on lui prêté ; et l'aurait-elle, qu'on n'en pourrait rien conclure. Pourquoi la liberté ne se trouverait-elle pas parmi les données congénitales ? La dépendance absolue des phénomènes psychiques à l'égard de l'orga-

nisme est manifestement opposée aux data les plus simples de l'observation intérieure. On comprend à la rigueur qu'elle soit encore défendue par des médecins et des physiologistes. Mais tout psychologue qui s'en tient là, fournit la preuve qu'il est encore profane en son sujet. Il faut donc que. le déterminisme criminaliste rabatte de ses prétentions dogmatistes. Ses représentants Tont d'ailleurs compris; ils sont d'abord partis d'un air triomphal^ à la façon de tous ceux qui croient avoir découvert quelque chose. Mais cet enthousiasme s'est bien vite calmé en face des difficultés de plus en plus justement senties auxquelles on s'est heurté. 11 a fallu ajuster l'idée aux faits et, pour l'ajuster, en affranchir les angles. On s'avancera encore dans cette voie, à mesure que l'anthropologie s'inspirera plus fortement du véritable esprit scientifique, dont elle manque assez souvent. En tout cas, un fait demeure acquis, c'est que les criminalistes contemporains ont mis dans un meilleur jour deux vérités d'une grande importance : 1® ils ont démontré que l'énergie du vouloir moral dépend intimement de l'état de l'organisme. 2» Ils ont fait voir, à la lumière de l'expérience, que l'honnêteté tient beaucoup moins à l'intelligence qu'aux sentiments moraux. Et c'est là une

idée qui n'est pas seulement profonde, mais encore remarquablement opportune. On s'étonne, on s'épouvante de la marche toujours croissante de la criminalité. Mais il y a un siècle qu'on se figure qu'il suffit d'éclairer pour améliorer, il y a un siècle que l'éducation de la jeunesse est exclusivement intellectualiste, il y a un siècle qu'on désapprend l'amour.

Le déterminisme scientifique induit de la matière à Tesprit, le déterminisme psychophysiologique du physique au mental. Dans l'un et l'autre de ces deux systèmes, ou bien l'on n'étudie pas le fait de la volition ou bien on ne l'étudié que pour l'assimiler aux mouvements mécaniques. Le déterminisme psychologique suit une méthode plus directe. Il aborde la difficulté de front ; il la pose sur son vrai domaine qui est celui de la conscience. C'est sur la nature de nos déterminations ellesmêmes qu'il concentre tous ses efforts Et là se trouve réellement le nœud du problème. Tant que les déterministes ne font que conclure du dehors au dedans, des lois qui régissent les manifestations de l'activité matérielle aux lois qui règlent l'activité de la pensée elle-même, ils laissent aux libertistes une forteresse où ils se pourront toujours défendre avec honneur. Quelle raison, en effet, d'induire soit des corps bruts soit de l'organisme lui-même à cette partie de notre être qui s'appelle l'énergie psychique ? Pourquoi étendre à l'âme des inductions qui n'ont qu'une base tout extérieure, quand l'âme observée en elle-même et

par elle-même présente des caractères si originaux que les expériences les pins ingénieuses et les plus patientes ne laissent pas même soupçonner la possibilité de les réduire au travail mécanique ? Pour Savoie si l'homme est libre, c'est sa volonté elle-même dont il faut suivre le jeu. Le déterminisme psychologique a donc une importance toute particulière. S'il a gain de cause, tout est perdu ; s'il a le dessus^ tout est sauvé. Par là même, il faut en observer la nature et le développement avec une grande attention.

Il y a deux sortes de déterminismes psychologiques : l'un ne regarde comme motifs * que les états de conscience qui procèdent plus ou moins directement de l'objet ; l'autre ajoute à ces états de conscience un élément qui vient du sujet luimême, à savoir l'idée de la liberté. Le premier de ces deux systèmes peut s'appeler traditionnel ; car il a toujours tenu quelque place dans l'histoire de la pensée humaine ; et, de notre temps, on n'a guère fait que lui donner une forme plus précise. Le second est récent ; M. Fouillée est le premier philosophe qui en ait fourni l'idée et les raisons.

Commençons par la forme traditionnelle du dé-

1 . Nous entendons ici par motif tout ce qui est capable d^ctionner la volonté.

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terminisme psychologique, en insistant sur les preuves que Tobservation a rajeunies.

Que l'homme ne soit pas libre dans ses déterminations, c'est ce qu'on peut inférer en premier lieu du caractère que présentent les manifestations extérieures de la volonté. L'activité humaine, celle qui vient du dedans, ne se déploie pas au hasard : elle a ses lois, comme tout le reste. Qu'on suive, par exemple, les vicissitudes de l'idée religieuse, et l'on verra que, sauf quelques variantes qui tiennent au milieu, sa fortune est toujours la même. Chez les anciens, elle exerce à l'origine une influence exclusive : elle est tout dans l'état, la société, la famille, l'individu. Mais peu à peu elle se trouve battue en brèche. On la sépare d'abord de l'autorité politique ; puis, une fois livrée à ses propres forces, elle va toujours baissant, jusqu'à ce qu'elle devienne un ensemble de formules que chacun se pique de répéter encore, mais auxquelles on ne croit plus. N'assistons-nous pas depuis plusieurs siècles à la même transformation de la religion dans les sociétés chrétiennes, malgré la supériorité du dogme et de la morale évangéUques. Il en est de l'aristocratie comme de la religion elle-même. A Athènes on a d'abord des rois et autour des rois une brillante noblesse. Mais bientôt viennent les archontes, et

SOUS les archontes s'opère une longue série de révolutions qui sont autant de coups portés à l'aristocratie. Les réformes de Selon, de Clisthène, de. Périclès représentent des concessions de plus en plus larges faites à la 'démocratie, et le mouvement se continue jusqu'à ce que le peuple, maître de tout, renverse définitivement l'ordre social. Ainsi de Sparte et des autres^ cités grecques ; ainsi de Rome elle-même, et la même marche se répète dans les sociétés modernes, en France principalement : c'est la démocratie qui l'emporte de plus en plus, c'est la démocratie qui impose sa volonté. De même qu'il y a une évolution invariable dans L'humanité, il y en a une aussi pour chaque peuple. C'est le sénat et la légion qui ont conquis le monde, comme l'a démontré Montesquieu; et ces deux institutions, dont la force a vaincu à la longue tous les obstacles, n'étaient que des fruits naturels du caractère romain. Peut-on dire, d'ailleurs, que l'historien se demande sans raison quelles ont été les causes et les conséquences des événements? N'est-ce pas dans l'enchaînement rigoureux des faits que se révèle avant tout son talent ? L'histoire n'est-elle pas regardée à juste titre comme une vraie science? Mais alors c'est que les événements se succèdent d'une manière invariable, c'est qu'il exista entre

•eux une liaison infaillible, c'est qu'il ©Y ^ P^ ^® tplace dans leur trame serrée pour IpB interventions

<îapricieuses de la liberté, c'est qqe tout est réglé •dans les manifestations de l'activité humaine aussi bien que dans le cours de* astres, c'est que tout obéit à l'inéluctable loi de la nécessité..

Il y a d^'autre part des données plus précises que ces aperçus génénwix, tirés de l'histoire. On a appliqué la statistique aux actes de l'homme qui émanent de sa volonté, et il en est sorti une preuve nouvelle en ûtveur de la théorie des motifs déterminants, Laplace a formulé cette loi, dont les savants s'accordent à reconnaître la justesse : a les possibilités respectives des événements tendent à se développer ». Or le libre arbitre est une possibilité de changement. Par conséquent, si le libre arbitre n'est pas une illusion, plus nous observerons d'actions humaines, plus nous devrons y remarquer de variations : il y aura des hausses et des baisses dans la somme des mêmes actes observés. Mais c'est précisément le contraire qui se produit. Quételet a démontré que le nombre des vols, des meurtres, des attentats à la pudeur, des crimes de toute nature commis chaque année, est sensiblement le même pour un même pays dans une même période donnée. Tous les ans il y a un tant pour

cent invariable de vols, d'adultères, d'assassinats. Même stabilité dans l^s mariages, les lettres jetées à la poste sans adresse, etc. ; et Ton aboutirait sûrement à un résultat semblable, si l'on observait les autres actions humaines. On trouverait partout la même absence de perturbations, la même invariabilité. Il n'y a donc qu'une illusion dans cette possibilité de changement qu'on appelle le libre arbitre. Le libre arbitré n'est pas.

Si, au lieu d'observer des groupes plus ou 'moins considérables d'individus, on observe les individus eux-mêmes, la conclusion ne change pas : elle ne fait que se préciser. Chaque homme a sa njanière à lui de penser, de sentir et d'agir, qu'il 2é reçue de la nature et qui s'appelle son caractère. Or entre cette donnée primitive et toute la série des actes qui en découlent comme dç leur source, il existe un lien perpétuel que rien ne saurait changer. Entre le caractère de chaque individu et sa destinée il y a un rapport nécessaire. On agit comme on veut, parce qu'on veut comme on est; on ne peut échapper à soi-même : c'est un fait dont l'expérience noué fournit à chaque instant une irrécusable démonstration» Il nous suffit de constater une fois qu'une personne a été gravement malhonnête pour lui refuser à tout jamais

notre confiance. « L'honneur véritable ( non pas l'honneur chevaleresque qui est celui des fous), une fois perdu, ne se retrouve jamais ; la tache d'une seule action méprisable reste inhérente à Thomme, et, comme on le dit, le stigmatise. De là le proverbe : « voleur un jour, volera toujours. » De même encore, si dans quelque affaire importante il a été jugé nécessaire de recourir à la trahison et partant de récompenser le traître dont on a employé les services, une fois le but atteint, la prudence commande d'éloigner cet homme, parce que les circonstances peuvent changer, tandis que son caractère ne le peut pas ». De là découle encore ce fait qu'un homme, « même quand il a la connaissance claire de ses fautes et de ses imperfections morales, quand il va jusqu'à les détester, quand il prend la plus ferme résolution de s'en corriger, ne se corrige néanmoins jamais complètement ; bientôt, malgré de sérieuses résolutions, malgré des promesses sincères, il s'égare de nouveau, lorsque l'occasion s'en présente, sur le même sentier qu'auparavant et s'étonne lui-même quand on le surprend à mal faire ï> *. Nam et luctata canis nodum accipit : attamen illi,

t. Schoptnhauer, Essai sur le libre arbitre, c. un

HISt. DU PROBLÈME AU XIX^ SIÈCLE 215

Eum fugit, a collo trahitur pars longa catense '<Perse).

C'est aussi sur le caractère que se fondent nos prévisions relatives à la conduite des personnes que nous connaissons : de là une grande partie du savoir-vivre, le sens des affaires, l'art de manier les hommes, la politique, la diplomatie.

En somme, plus on a pénétré le caractère d'une personne, mieux on sait prédire vers quel parti elle inclinera dans telle circonstance donnée, quel degré d'énergie ou de faiblesse elle y montrera, jusqu'à quel point elle tiendra pour le devoir en face de l'intérêt ou de la passion . Et cette expérience permet d'inférer que, si l'on connaissait à fond le caractère d'un hommej on pourrait en déterminer la destinée tout entière avec la même rigueur et la même certitude que le diamètre et le poids des roues d'une machine ^ . ce Aucun temps, aucune puissance ne brise la forme em- « preinte qui se développe dans le cours de la « vie » 2^ ,

Il n'y a donc qu'un principe au monde, celui de l'universelle nécessité : tout ce qui arrive, les

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