‹ La liberté d'enseignement: histoire et doctrineChapitre 9 sur 103 · PT · texte numérisé non relu

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2 LA LIBERTÉ D'BNSEIGNEMENT

Jusque-là, selon l'expression de Mirabeau, « enseigner était un genre de commerce » ; la science, un capital parfois bien maigre qui faisait vivre le maître d'école, le professeur de collège et d'Université à leurs risques et périls, aux dépens souvent d'enfants que les familles leur confiaient, avec l'intention de constituer à ceux-ci, en retour, un capital bon à placer en offices de robe ou en bénéfices d'église. Bref, les leçons et les études étaient une marchandise que l'on vit parfois se débiter dans les foires du Midi et du Sud-Est, comme toute autre, souvent à plus vil prix qu'aucune autre.

Gomme l'Église pourtant jugeait la science, pourvu qu'elle fût docile, utile à son recrutement, à sa discipline,' à sa propagande, les papes, les évéques, les curés, des personnes pieuses ou des communautés avaient créé, pour subvenir dans cette industrie aux défaillances de l'ofi're ou delà demande, Universités, collèges, bourses dans les collèges, petites écoles de villes ou de villages. Ce régime est celui qui se pratique aujourd'hui en beaucoup de pays, notamment aux États-Unis, C'est ce qu'on pourrait appeler l'enseignement par le commerce et par la charité : enseignement libre de nature et par définition. La Uberté est l'âme

même du commerce, comme la condition des inspirations charitables. De quel droit, et surtout par quel intérêt l'État, étranger, sinon indifférent, à l'éducation des jeunes gens, aurait-il restreint ' un marché, ou des libéralités qui le dispensaient de tout effort et de toute charge ?

Il est vrai que le prince avait accordé à TÉglise ou aux Universités un pouvoir de contrôle sur les chefs et les maisons d'instruction. Nul ne pouvait ouvrir et tenir une école élémentaire sans Tagrément des curés et des évêques qui parfois se disputaient le privilège, ni enseigner en dehors de leur surveillance. Nul, pas même les évêques, ni les congrégations, à plus forte raison les particuliers, ne devait établir de collège secondaire, malgré l'exception faite par les rois en faveur des jésuites, qu'avec l'autorisation des Universités et des parlements, gardiens de leurs droits et statuts. Dans leur ressort, les Universités avaient un vrai privilège de grades, d'investiture et de surveillance. Mais il ne faut pas oublier qu'elles étaient comme les évêques des personnes d'Église, chargées au même titre, mais pour un autre objet, de la discipline ecclésiastique. C'étaient, au régime de libre enseignement que la nation pratiquait, des restrictions importantes : elles s^im-

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posaient aux pères de famille c^\x\, pour choisir un maître commun à leurs enfants, avaient besoin de l^agrement du curé, aux maîtres à tous les degrés, aux congrégations mêmes et aux évéques obligés de solliciter Tautorisation des Universités. En somme, cette surveillance et ces droits étaient à peu près ceux que le parti catholique s'est refusé plus tard à laisser au pouvoir de l'Université impériale.

: Nul, avant 1789, ne les eût qualifiés de monopole, parce qu'une nation catholique trouvait ^^4out naturel qu'en fav,orisant les études par la liberté des maîtres ou la générosité des fondateurs, on prît des garanties en faveur de la doctrine et des mœurs, du respect dû au roi très chrétien et à l'Église. Les protestants en' souffraient ; les jésuites s'efforçaient et parfois se félicitaient de les restreindre à leur profit. Mais, en général, les Français ne réclamaient pas un A enseignement plus libre, les seules restrictions que la coutume eût mises à la fondation ou au développement des maisons d'instruction leur paraissant, en droit et en fait, justes et salutaires. Aux approches de 1789, ce fut tout autre chose qu'ils songèrent à réclamer à leur prince. Leurs réclamations sont inscrites sur le grand registre

des Cahiers^ aa milieu de toutes celles qui ont inspiré surtout, quoi qu'on en dise, la Révolution française, au nouibre des réformes sur lesquelles repose la France moderne^ ^ Il faut feuilleter ce registre de très près, avec une grande attention, pour y trouver un vœu en faveur de la liberté d'enseignement. C'est le seul. Le Cahier du' Tiers de la^ Rochelle propose de modifier le régime de nos. collèges. qui,>«^ en assujettissant indistinctement au culte catholique tous les jeunes gens qui les fréquentent, en éloigne nécessairement ceux qui professent un culte étranger »*. La grande cité protestante ne demande pas le droit d'ouvrir des écoles réformées, mais la neutralité de l'école simplement, et rien que de Técole secondaire.

En revanche, à côté de ce vœu unique et timide, combien de voix s'élèvent, fortes et décidées, dans tous les milieux, de tous les points de la France jusqu'à la royauté pour lui demander la grâce d'une éducation nationale et moderne! Le c oncert ici est imposant : on n'en peut méconnaître ni le caractère, ni la portée.'

1. Champion, VInBtruction publique dans les Cahiers. (Revue internationale de r Enseignement, 15 juillet 1884.)

2. €ah. du Tiers de la sénéchaussée de La Rochelle. (Ârcà. parlent. 1. 111, p. 483.)

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« Qu'il soit fait, ditle Cahier du Tiers à Auxerre, un plan d'études communes à tous les collèges et Universités*. » — « Qu'il soit formé par lesÉ tats Généraux un nouveau plan d'éducation nationale, établi des maisons d'instruction où la religion, la morale, les belles-lettres, les langues, les sciences, l'histoire, le droit des gens et le droit naturel trouveraient les enseignements qui conviennent au temps présent et à la chose publique^. »

Ces vœux du Tiers ^ traduisent en 1789 des {préoccupations nouvelles, dominantes alors en matière d'enseignement, l'idée surtout que l'instruction, jusque-là affaire d'échanges entre les parents et les maîtres pour le succès des enfants, affaire d'Église, importe à la chose publique ; que a nation ne peut s'en passer; que ses mandataires

t le roi doivent par cette raison l'organiser et 'approprier, à ses besoins. La conscience natio-

ale réclame de l'État les mêmes soins que es consciences catholiques de leurs pasteurs. Si le Tiers État seulement avait formule ces

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