Arch. parlem, t. II, p
2. Cah, du Tiers de Bordeaux, Arch. parlementaires, t. II, p. 4ao.
3. Tiers Etat de Briey (A. P., II, 211). — Château-Thierry (A. P., IV, 61). — Forcalquier (A. P. III, 334). — Libourne (A. P. III, 509). — Essonnes (A. P. IV, 532). — Saint-Gratiea (A. P. V. 81). — Clermonl-Ferrand (A. P. n, 773), etc.
principes nouveaux, dans sa prétention d'être toute la nation et son orgueil de l'avoir faite, selon les deux formules célèbres de l'abbé Siéyès, la portée de cette manifestation, encore que grande, serait moindre. Mais rien n'est plus singulier que de voir la noblesse s'y associer, et donner à ce vœu du Tiers plus de précision encore, s'il est possible :
« Le droit public, disent les nobles de Touraine, doit faire, après la religion, la base de toutes les études. » Bien entendu, le droit qui, jusqu'ici, a manqué aux Français et qu'ils attendent de la Constitulion prochaine. La noblesse de Bordeaux a précisé : * Qu'il soit formé un plan d'éducation publique dont les principes soient analogues à la Constitution nationale » ; la noblesse de Lyon également, en définissant, avec la nature, l'objet même et la fin de cet enseignement qui doit « inspirer un caractère national ». Et c'est le même langage ou le môme vœu sous d'autres formes dans les Cahiers de la noblesse à Paris, à Dourdan, à Nancy, à Saint-Mihiel, à Saintes*.
Je sais bien qu'il y a un moyen d'expliquer
1. Voir LidiV^, V Enseignement supérieur (t. I, p. 109). — Noblesse de Touraine (A. P. t. IV, p. 42) ; de Saint-Mihiel (cliap. XV, art. 14, 15 ) — Noblesse, de Saintes [k. P. V,699.) — Montreuil-suP-Mep (A. P. 1V,66). — Nemours (A. P. IV, 163). — Orléans (A. P. IV, 278).
8 LA LIBERTÉ D^ENSEIQNSMENT
cette ressemblance des Cahiers de la noblesse et du Tiers État, et ces opinions qui étonnent; il consiste à ne voir dans ces Cahiers que les calques presque inconscients de modèles soumis aux assemblées électorales de tous les ordres par des politiques impatients de nouveautés, et comme le reflet des lumières que les philosophes, par ce moyen, ont fournies à une nation encore aveugle.
Assurément, c'est une idée chère aux philosophes du xviii* siècle que les lois, selon le propos de Montesquieu, « doivent être relatives aux principes de l'État », et que Téducation est une affaire du gouvernement : Voltaire et Rousseau l'ont dit, et Turgot au ministère a essayé d'en convaincre Louis XVI.
Il ne s'en suit pas que les Cahiers soient simplement des abrégés serviles de leurs doctrines, ni la voix de la France un pur écho de la leur. La nation a discuté, examiné, adopté ou rejeté, ce qui lui convenait. Les Cahiers sont des examens de conscience, d'une conscience nationale qui s'éveille, commune à des gens de classes et d'origines différentes, tous Français*.
1. Voir la discussion très imporlante, concluante, a mon avis, d'E. Champion dans son livre : La France (S'après Us Cahiers de 4189; chap. ii: Rédaction des Cahiers,
Et justement, la question d^enseignement est de tontes, peut-être, celle où se révèle le plus la force de cette conscience : prenez le clergé, après la noblesse. S*il repousse avec énergie les idées des philosophes pour leur hardiesse et leur impiété*, il réclame, comme eux, avec le Tiers État, une instruction publique. « Qu'il soit rédigé, dit le clergé de Reims, un plan d'éducation absolument uniforme, que ce plan, examiné et adopté par le Gouvernement, devienne le code national. » C'est le clergé en définitive qui, de ces vœux auxquels il s'associe, trouve et proclame la formule la plus arrêtée, la plus absolue : un code. Tant il est vrai que, pour toutes les classes de la nation alors, Tobligation stricte s'impose à rÉtat et à ses ministres de constituer une instruction publique ! Nulle préoccupation de la liberté nécessaire aux maîtres et aux familles; nul souci de limiter les pouvoirs de l'État, mais au contraire une prière pressante, unanimement adressée au prince et à l'Assemblée de procurer aux sujets les bienfaits d'un enseignement réglé souverainement par leur sagesse. Il y a plus :
1. Clcpgé d'Auxerre[A. p. II, 129). - Mantes et Meulan (A. P. III, 660).— Villeneuve-sur-Berg (A. P. VI, 70.). — Caen (A. P. II, 486). — Châloiis-sur-Marne, par exemple (A. P. II, 585).
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loin de craindre et de proscrire, comme une tyrannie, Tinslruction civique, la nation, en 1789, attend du législateur une éducation nationale dont le fondement doit être les principes de la Constitution, un code dont le premier article sera le nouveau droit public dans lequel elle met ses plus chères espérances. Je ne pense pas qu'on voie dans ces désirs du peuple et du clergé lui-même, antérieurs à la Révolution, les tendances d'un a Jacobinisme étroit et dégénéré». Ce qu'il faut y voir, c'est un grand et noble souci de procurer au corps de la nation, qui se sépare définitivement de la personne royale, une âme préparée, par des leçons méthodiques et sûres, à cette vie nouvelle. Le dessein était aussi haut alors que la tâche était grande, qui paraît à . quelques-uns surperflue maintenant qu'elle est accomplie : notre tâche à nous est jilus simple, de conserver seulement et non de faire la conscience morale de la France. Pour fonder cette entreprise décisive, les Français ne s'en rapportaient pas à l'industrie des particuliers*, ou à la charité qui a d'autres objets; ils en appelèrent à celui qu'ils considéraient encore comme
i.La plainte est expressément formulée par le Cahier du Tiers État de Gourdon, art. 40.
LA RÉVOLUTION FRANÇAISE : LES PRINCfPES U
le grand bienfaiteur, au roi, à la sagesse de ses conseillers convoqués par une première grâce au pied de son trône dans les États Généraux. Au roi, ils adressaient leur prière, aux députés ils confiaient leq^r mandat. Ils n'eurent qu'une crainte, non pas des empiétements, maisdeTabstentiou de l'Élat.
Leur enthousiasme, dira-t-on peut-être avec Taine, pour les systèmes, leur goût de la théorie et de l'absolu, le mirage d'une société nouvelle leur cachaient les dangers de leur vœu. Il ne parait pas cependant qu'ici, en matière d'enseignement, la nation fût déterminée par des théories, mais par des expériences et par l'instinct de ses besoins. Les Cahiers indiquent sans réserve que cette réforme de l'instruction lui est suggérée par rétat de celle qu'elle connaît. Les méthodes sont surannées, et les maîtres insuffisants : c'est une plainte générale*.
Je ne discuterai pas les thèses, appuyées sur des statistiques patiemment établies, de Tabbé AUain
1 . Il faudrait, pour enregistrer ici cette plainte, trop et trop longuement citer. Je renvoie le lecteur à Pétude de M. Cliampion précédemment citée. Grâce à des références très précises, elle lui permettra de connaître au vrai, d'après les Cahiers, l'état des études primaires, secondaires et supérieures en France, jugé et formulé par la nation.
12 « LA LIBERTÉ D*£NSBIGNBMEMT
et d'autres savants aussi consciencieux S sur le nombre et la valeur des écoles de l'ancien régime. Les curés qui ont rédigé les doléances du clergé de Saintes, d'Armagnac, de Paris, de Cbâlons-sur- Marne, de Dourdan, de Beauvais et d'autres en grand nombre fournissent à l'histoire des témoignages plus brefs, il est vrai, mais d'une bien autre valeur. Ils sont unanimes à déclarer que les études étaient, à la veille de 1789, « dans un élat déplorable ». — « Il n'est pas un bon citoyen qui ne désire une réforme dans cette partie », dit le clergé de Saintes*. Après une telle affirmation, n'est-il pas un peu surprenant que des livres entiers, et qui • ont sans doute coûté beaucoup de peine, aient pu être consacrés aux mérites de l'instruction que l'Église distribuait avant 1789? Les railleurs, après tout, diront peut-être que ce n'était pas trop d'eflforts, pas même assez pour diminuer
1. L'abbé Allain, V Instruction primaire en France avant la Révolution^ Paris, 1881. — A. Sicard, les Études classiques avant la Révolution, Paris, 1887. — Sil^vy, les Collèges en France avant la Révolution, Paris, 1885. Les nombreuses brochures citées par ces auteurs donneront une idée de l'effort de recherches et d'éludés tenté depuis trente ans pour soutenir cette thèse que « la Révolution a détruit, sans les remplacer, les institutions scolaires, encore bonnes, de Pancien régime ».
2. Clergé de Saintes, art. 21, d'Armagnac, de Paris, de Châlons-sur-Marne.
l'autorité des témoignages inscrits dans les doléances des curés.
Mais passons : c'est bien certainement l'étendue du mal, à cette heure décisive, qui a inspiré aux Français, comme à toutes les heures pareilles, le recours à un remède seul assez puissant pour le guérir sans retard. La conscience du danger, Timpatience du salut, le désir d'une intervention efficace et rapide, justifient et expli-. quent l'appel pressant de la nation à un gouvernement qui la consulte et promet de lui venir en aide : Instruisez-nous ! « L'éducation nationale est peut-être l'objet le plus important qui puisse être oflTert aux États Généraux. » La noblesse de Saint-Mihiel a dit là ce que tout le monde en France pensait alors.
Et la raison, la voici. Pour mettre un terme à ses maux, résultats de l'arbitraire et de l'inégalité, la nation a cherché une règle, une loi ; elle a donné à ses députés un mandat antérieur à tout autre vœu, un vrai mandat impératif, l'obligation d'établir sans délai une Co^istitution, pour qu'à l'avenir consciente d'elle-même et de ses droits elle devînt sans obstacle et légalement l'ouvrière de son propre bonheur. Elle se forge avant tout l'outil essentiel : les consti-
14 LA LIBERTÉ d'bNSBIGMBMBNT
tuants jurèrent de ne se séparer qu'après avoir donné uue constitution à la France.
Encore fallait-il le moyen de s'en servir, « et que les Français de quelque rang quMIs soient puissent savoir ce qu'ils doivent à leur patrie, que chaque citoyen soit capable de s'occuper de la chose publique ». Avec l'instrument, l'éducation indispensable à son emploi, des maîtres et des leçons. « La régénération de l'enseignement aura pour objet d'enseigner aux enfants la Constitution. » Voilà, très nettement formulés, la fin que se propos^ la nation, les motifs de la réforme qu'elle réclame, inspirés de cette doctrine de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre que sans « éducation nationale il ne peut y avoir aucune espèce de législation et de patriotisme durable ». Nous SDinmes loin des colères contemporaines contre les manuels et les programmes d'instruction civique : qui les demande en 1789 avec le plus de conviction? Après la noblesse, le clergé de Caen et du Bourbonnais*.
Il est vrai qu'alors, ni pour ce clergé, ni pour la nation catholique autant que royaliste, la question ne se posait d'un conflit possible entre l'Église
1. Cahiers du clergé de Caen (A. P. U, 486) et du Bourbonnais (ch. iv, art. 3).
et l'État, en matière d'enseignement. Les Cahiers qui déclarent comme celui d'Herblay que le « progrès de l'instruction a été ralenti pour avoir été soumis aux ecclésiastiques exclusivement* » ; ceux qui réclament, comme à Ventabres, la sécularisation des écoles et des congrégations enseignantes sont fout à fait exceptionnels'. En général, le Tiers et la noblesse se montrent disposés à laisser aux prêtres un rôle important dans l'instruction nationale, une place à leurs disciplines dans les programmes. Mais en retour, l'Église de France ne se montre pas moins prête à servir, sans réserve, des principes qu elle a depuis condamnés. Elle se détache, avec toute la nation, de l'ancien régime; elle se déclare prête à former, sur un plan nouveau qu'elle attend des États-Généraux et du Gouvernement, des consciences de citoyens, à donner aux âmes, selon l'expression de Rousseau, « une forme nationale ». L'influence que les Français lui laissent volontiers, volontiers elle l'emploie alors à la création, au succès d'un enseignement d'État. C'est justement le contraire de ce qu'elle tentera plus tard, avec la Révolution de 1848, profitant