‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 32 sur 74 · VI. 1" Dans l'ordre civil et politique · texte numérisé non relu

VI. 1" Dans l'ordre civil et politique

VII. Impossibilité d'une séparation absolue de l'Église et de l'État. Vin. Les concordats ; leur légitimité.

IX. Principes qui doivent présider aux rapports de l'Église et de l'État.

X. Liberté du prosélytisme.— Dans quelles limites le prosélytisme peutil être légitime à l'égard de l'enfance?

Nous avons déjà discuté , eu traitant de la liberté d'enseignement, la plupart des questions que soulèvent les autres libertés de Tordre moral : la liberté de conscience, la liberté de la presse , la liberté d'association. Il nous sera donc permis d'exposer plus brièvement les principes sur lesquels elles s'appuient et les garanties qu'elles réclament.

La liberté religieuse n'est pas toute^ la liberté de conscience. L'une se rapporte proprement aux croyances et aux devoirs qui ont Dieu pour objet ; l'autre embrasse tous les devoirs , et , pour en assurer le libre accomplissement, toutes les opinions, toutes

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les manifestations de l'&me. La première éveille surtout Ildée d'une association de croyants, d'une Église défendant, contre d'autres Églises ou contre l'État, l'indépendance de ses dogmes et de son culte. Les opinions isolées, les doctrines indiTiduelles, invoquent plutôt le nom de la seconde.

Toutefois, ce n'est pas sans raison que ces expressions de liberté de conscience et de liberté religieuse sont prises généralement pour synonymes. La conscience et la religion s'enveloppent réciproquement. La révélation et la foi supposent la conscience et s'appuient sur elle. L'obligation d'obéir à Dieu est un de ces devoirs quifse révèlent naturellement à la conscience : la foi ne fait que déterminer la matière de cette obligation. Les sources des croyances humaines peuvent varier, suivant les différentes religions ; la foi a toujours le même caractère : c'est une adhésion intime delà conscience aux devoirs qui lui sont présentés au nom de Dieu, et qu'elle s'approprie pour les imposera la volonté. Une religion révélée fait croître , en quelque sorte , de nouvelles plantes sur le sol de la c<Miscienoe ; mais elle ne se crée pa9.an nouveau domaine; eUen'a pas à revendiquer d'autres libertés que celles de la conscience elle-même.

Toutes les religions ne reposent pat sur une révélation surMtureUe. Leur fond commun,c'est la croyance en Dieu ou, du moins, en quelque chose de divin. Or, cette croyance, dans sa généralité, appartient à la conscience naturelle; elle est impliquée dans toute idée de devoir.

La morale édt^elle possible en dehors de toute conception métaphysique ou religieuse? (Test une question vivemeât débattue aujourd'hui , et dans la^fuelle il ne faut voir qu'un malentendu. Pour la plupart d^ ftmes, le devoir se présentef comme un commandement non de h rateon pure, mais d'une volonté suprême , c'est-à-dire d'une tolonté divine. C'est sfiMsi qu'il faut l'annoncer aux enfants ; c'est sous cette forme seule qu'ils en sentent la nécessité. Plus tard, ils pourront sans doute dégager l'idée d'obligation de l'idée de Dieu ; ils pourront même rqetor eptlèrtfmcttil cbttè deniière idée sans rejeter touf devoir BSfet die. Hais, ^'on- ne s'y trompe pas, si le déitte croit que Te devoir puise toute sa force enlm*^même ou dans rassentimetft de la raison,iLne refuse pa» cependant de le papporteir& Dieu oonme

son inumii âvw i«à umbiA asufiiBoss. 119

kwm (trincipe età ss flovetwqttand il recMBttt^ve tonardene pcatiepuBor d'une WKtidD, Fexittcace éé Dieu de^oA poor loi, caannc pour Kant, un potéuM nèeesaiive de le rat^ên pvutique. Quant au panthéiste^ à FidéalMe , eif poiîtmslevàrathée diécltfé hii«aièine, à feus cenK» en un wM^ qui ne voient denvun Dieu personne qu'un Dieu fait à rimage de rfaomnMv eetfeid6e du ievoir, qu'ils continuent à invoquer comme une loi <fue Tbomme simpose à lui^méflie^M peut garder pour eux seo earactère 2d»(du^sani retenir » nème feiips queh|iie eliose de son ettence divine. SUe devient kur Dieu, et kur donne, quoi qu'ils fassent, me feî religieuse. Les uns ne viMenli rie» au delà;, les «itres sralentlebesoindekiréntiser ansrâi detainalarediviusfe;^ aï quelfnea-nfis osent s'feri», avec le Prométhée de Qcethe 4

irest<;e pas toi-môme qui as tout fait, cœur brûlant d*aQ fëu sacrô ?

<fc8l qv'iis placent dans tenr osMir la divinité qv^ils nient audehors. Religion de la nature, religion de l'idée, reÛgiM du devoir, (fest toujours nnerefigioa, une foi eaqueiqueehose d'absous et d'onivesnA. Or, la libarté rdigiense est le conHoaun droit de toutes tes formes de la pensée du divin ; die n'eidnt ancnne des crejances qui sounettenl Fkomme à une ki obligMnre : eUe protège donc, en réafilè, toutes les oj^nions qui, par kur empire sur k volonté, se présentent eomne des maidfestatîons de k conscience.

Nous l'èlendrone même k ces opinions négatives qui rejettent, anse ridée de Dieu;, tout principe absoki de meeale. S'û est des doctrines qui pkee«C k rè^ de la conduite humaine non dans le devoir, mais dans l'intérêt ou dans k passion, soue cette aUération de k vétfitfr uKirale, cm reconnaît ^core une foi etune loi, c'est-è-direkeconditieneeitérieures d'une croyance reUgieuse. Ces doctrines ont en teuce sectateurs, comme ks rdigsone proprement dites, et, dè& que cnux-ci ont vouln réunir kurs efiorts penr k propagattdn de kudr» opûaionss ik- ont affaeté le même dogmatisme, lnniènieintelérance, la même ardMr de proséAj^tîsme;, ils ont fondé,, en ua met, de vArlt^ks Églises» N'estnte pas k spectack qu'ont offert,, dans notre siède, le» saint-dmomeos et d'aur très sectes sodaUsIeaf Le posUivîsroe lui*-même,qtti prosent toute recherche métaphysique, n'a-t-il pas voulu être une Église, avec un sacerdoce et tous les dehors d'un culte ?Geux-là> même qui

pratiquent à la lettre la religion de la matière et le culte du plaisir, le langage populaire les caractérise naïvement, mais avec vérité, quand il dit qu'ils se font un Dieu de leur intérêt, un Dieu de leur argent, un Dieu de leur ventre.

Mais n'est-ce pas profaner le nom de religion que d'en revêtir toutes les sectes, toutes les opinions qui se parent du nom de Dieu, ou qui lui substituent n'importe quelle idole? Dieu ne peut avoir qu'un langage, qu'une loi, qu'une volonté. C'est le Dieu jaloux de rÉcriture. Il n'y a donc qu'une religion vraie, qu'une seule religion, à parler rigoureusement. Les autres ne peuvent invoquer les droits du souverain mattre, qu'elles offensent par leurs impostures, pour s'attribuer une liberté qui est la négation de son autorité même. Ces mots de liberté et de religion ne peuvent être accouplés sans contradiction, sans une sorte de délire, comme Font déclaré, à deux reprises, en face des prétentions de notre siècle , les chefs de l'Église catholique ^ Parler de liberté religieuse, c'est nier qu'il y ait une vérité religieuse.

On pourrait dire , avec la même apparence de raison , que , parler de liberté de conscience, c'est nier qu'il y ait une conscience. La conscience est une et universelle, comme Dieu même. Entre ces opinions opposées qui se produisent sous son nom, une seule peut être vraie ; les autres sont des erreurs ou des mensonges; elles ne sont pas la conscience ; elles usurpent ses droits, quand elles revendiquent, à leur profit, la liberté qui lui est due.

La contradiction tombe, si l'on distingue, dans la liberté religieuse ou dans la liberté de conscience, le point de vue moral et le point de vue légal. Moralement, l'erreur n'a pas de droits contre la vérité, pas plus que le mal n'a de droits contre le bien. Ce sont deux ennemis acharnés, qui ont le droit de se combattre, même jusqu'à l'extermination. Dieu et la conscience n'ont qu'un empire, au sein duquel ils ne souffrent pas de rivaux. La foi sincère, la foi sûre d'elle -même ne peut être qu'intolérante. Elle ne peut voir dans la liberté religieuse , au profit des croyances ou des illusions qu'elle condamne, que la liberté de l'irréligion, c'està-dire d'une révolte ouverte contre Dieu même. Une conscience pure éprouve la même indignation à l'égard des doctrines qu'elle

» Encycliques de Grégoire XVI et de Pie ÏX.

SON IDENtni AtEC LA LIBERTÉ RELIGIEUSE. 221

|age immorales et funestes ; loin de les admettre à partager ses droits, elle se fait un devoir de les repousser , de les flétrir, de chercher, par tous les moyens, à les déraciner.

La guerre, la guerre à outrance, tel est donc l'état naturel de la vérité, de la conscience, de la foi en face des opinions rivales. Mais avec quelles armes? Avec les armes propres de l'esprit, avec la discussion raisonnée ou passionnée , mais sans recours à la force. Nous l'avons établi dans les précédents chapitres : la force ne détruit pas l'erreur dans les âmes que l'erreur aveugle ; elle n'ajoute rien à l'empire de la vérité dans les Âmes que la vérité éclaire. £lle protège tout au plus les âmes neutres et indécises, en écartant d'elles les doctrines qui pourraient les corrompre ; mais à quel prix T en les laissant dans leur indifférence, en leur retirant, avec les dangers de la lutte , les bénéûces de la discussion, en 7 greffant des doctrines mortes, incapables de porter des fruits, et que le plus léger souffle fera tomber en poussière. Et il faut supposer encore que la force sera toujours au service de la vérité, et qu'elle ne s'emploiera jamais pour la combattre ou pour l'étouffer. La vérité peut toujours disposer de ses armes naturelles : le raisonnement, la persuasion, le sentiment du bien ou du beau. La force est pour elle une arme d'emprunt , que la fortune lui prête ou lui refuse. C'est un auxiliaire perfide, sur lequel il est dangereux de se reposer , car il est toujours prêt à passer du côté de l'ennemi.

La force au service du droit, c'est Tordre légal, qu'il faut accepter avec reconnaissance , malgré la possibilité de ses erreurs , quand il s'agit d'opposer un frein aux violences individuelles. Nous devons sacrifier aux exigences des lois une portion de notre activité pratique, pour assurer au reste la liberté et la sécurité. Mais nous n'avons pas le droit de faire un semblable partage, quand il s'agit de notre activité intellectuelle. La vérité ne doit être à la merci d'aucun pouvoir étranger ; et, comme il n'appartient qu'à ellade vérifier ses titres et ceux de ses adversaires, elle doit, vis-à-vis des lois, réclamer la même indépendance que pour elle-même i. Cette indépendance légale assurée à toutes les opi-

» Jure îgitur agetidi ex proprio décréta unusquisque tantum cessit, non autem ratiocinandi et judicandi ; adeoque> salvo summarum poiçs*

Stt U UBmtt W CONSCIBRCI.

mom^w o'est pis rindifférence pour la yénté, c'est, atteontnûre, le respect de la vérité, afiranchie k la fois d'une proteetton iwirieuse et de toute chance d'oppression.

Ainsi ontendue et iMunéeèrordre légal, la liberté de conscieDce a toutàgagner à se confondre avec b liberté religieuse. Le aom de conscience n'est qu'un termeabstrait.Lareligion.c'estleroyaiune de Die» même, élevé au-dessus des royaumes humains, leur refusant tout droit sur lui, et repoussant leur concours pour la défense de ses droite. Or, on a beau idéaliser Dieu, il se personnifie, quoi qu'on fasse, dans la conscience eC dans le langage. C'est une puissance réelle , qui se pose en face de ceUe de l'Ëtat « et qu'il sufBt de nommer pour comprendre qu'elle ne peut souffrir ni partage ni dépendance. Que la force ne touche pas à l'esprit ; que l'ordre légal n'envahisse pas l'ordre moral ; que le dooâaine de la conscience reste en dehors de celui de l'État : oe sont là des formules qui peuvrat convaincre une intelligence édaicée, mais où beaucoup ne verront que de vagues antithèses. « Rendez à César ce qui appartient è César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu : » voilà qui est clairet net, et s'empare aussitôt des esprits les plus rebelles.

La liberté religieuse , par son caractère éminemment social, s'appuie partout sur des sociétés organisées, et , d'abord, sur la famille. La mission de la &mille, c'est de former l'homme <iu devoir. Or, quel que soit le lien métaphysique de l'idée morale et de ridée religieuse, il est permis d'affirmer, en fait, que le devoir n'a jamais parlé clairement à l'&me d'un enfant, sans le secours du nom de Dieu. Rousseau ne se passe de Dieu, dans l'éducation de l'enfance, qu'en ajournant jusqu'à l'adolescence tout appel à la raison et toute instruction purement morale. Toute famille, même celle de l'athée, quand elle ne renonce pas à former le cœur de

tatiun jure , nemo quidem contra earum decretum agere potest , at omnino sentire et judicare, et consequenter etiam dicere , modo sim* plictter tttitam tfieal val doeaat atscàa tatime, aon w^tem 4a1o, ira, pdio. (Spinon; TrasL théol.paiU., c. xx.)

€A&iGTÂRE ^PCIAI. W U UWMXk BBUftlEirSB. S23

ses plus jeunes loembreSy est une %lise en petit Aussi la persécution religieuse est forcément un attentat contre la famille. Fermer les temples, frapper de terreur les réunions clandestines, exiger des abjurations publiques, confirmées par des actes sacrilèges, élever des potences ou des bûchers pour les récalcitrants, tout cela n'est rien ; le sang des martyrs est une semence de fidèles : s'emparer des enHemts, les arracher à leurs parents et à leurs proches, sans se fier à des conversions forcées; les remettre eu mains sûres, c*est*jt-dire en des mains fanatiques, se charger, en un mot, de pétrir, au gré des opinions persécutrices, ces limes encore neuves, voilà seulement ce qui peut étouffer, dans leurs germes, les croyances qu'on veut détruire.

Hais cette violation de la famille rencontre une résistance désespérée dans les sentiments naturels de la famille. Ceux qui craignent le martyre peuvent cacher leur foi au fond de leur cœur, ils ne cacheront pas leurs enfants : il faut les livrer ou les défendre. Le plus faible trouvera du courage pour les disputer aux ravisseurs. Le plus indifférent à sa foi ne souffrira pas qu'elle soit violée dans son enfant. Et il faudra compter, non-3eulement avec les familles auxquelles on fait violence, mais, du cOté même des persécuteurs, avec la conscience de toutes les autres, si le fanatisme n'a pas fait taire en elles la voix de la nature. On peut différer de religion, on ne diffère que par le 4wré dans l'amour paternel ou maternel. Chaque famille est un sanctuaire pour toutes les Êimilles.Chacun se sent frappé dans quelqu'un des siens, quand il entend des cris dans Rama.

La liberté religieuse trouve dans la famille une orgauisation toute faite ; elle s'en crée une dans chaque Église. Les opinions philosophiques, môme quand elles sont professées par une école ou une secte, gardent toujours un caractère individuel. On n'est philosophe qu'à la condition de penser par soi-même. Une religiim, au contraire, est la mise en commun de certaines croyances ; elle suppose toujours une association dans le but de les conserver et de les répandre, un culte extérieur et collectif, en vue de les manifester publiquement ; en un mot, une Église constituée. La persécution philosophique ne prend pour ses victimes que les chefs d'école : Anytus n'accuse que Socrate. La persécution religieuse est entraînée irrésistiblement à sévir, non sur des individus

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isolés, mais sur des masses de croyants, unis dans une foi commune , dans un égal attachement aux mêmes doctrines et aux mêmes pratiques. Ses victimes portent des noms communs : ce sont les chrétiens, du i««- au iv« siècle ; les albigeois, au xu* ; les huguenots, au xviV Ses annales n'enregistrent pas seulement des supplices, mais des massacres.

Mais, si l'intolérance frappe ses ennemis en masse, c'est en masse qu'ils lui résistent ; c'est contre des armées qu'elle est forcée de combattre : armées d'insurgés ou armées de martyrs, aussi redoutables les unes que les autres à leurs persécuteurs. Après le massacre de Wassy , les protestants soutiennent une lutte de dix ans contre l'intolérance catholique, tour à tour vainqueurs ou vaincus , mais toujours assez forts pour dicter les conditions de la paix. Après la Saint-Barthélémy, après la formation de la Ligue , leurs forces semblent croître encore. Ce n'est plus dix ans , c'est vingt-cinq ans que dure la guerre civile , et le traité qui la termine consacre la victoire des dissidents. Les chrétiens des premiers siècles n'ont pas eu besoin , pour vaincre, de la rébellion et de la guerre civile. Ils courent au devant de leurs bourreaux , et , à chaque persécution , leurs bourreaux les retrouvent plus nombreux et plus fermes ; et , après la dernière, la plus sanglante, la plus générale, la mieux organisée , le christianisme est maître de l'Empire. Cette nécessité et, en même temps, cette impuissance des persécutions générales, quand on veut abattre une secte religieuse, plaide la cause de la tolérance , auprès de toutes les &mes sages et modérées, avec plus de force que tous les arguments des philosophes.

Du moment que la tolérance est conquise par les religions, la logique veut qu'elle profite aux doctrines individuelles. Si l'on respecte une secte organisée, que craindra-t-on d'une opinion isolée? Si l'on a le droit de changer de religion, comment n'aurait-on pas celui de rester sur un terrain neutre, en attendant qu'on retrouve assez de lumières pour revenir à la foi qu'on a perdue, ou, s'il est possible, pour en embrasser une nouvelle?

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