‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 33 sur 74 · SES VICISSITUDES · texte numérisé non relu

SES VICISSITUDES

La raison, l'humanité, la logique, tout doit contribuer à élargir le cercle de la liberté de conscience. Mais le monde n'est pas gouyemé par la raison , par Thumanité et par la logique. La liberté de conscience est, sans contredit, la plus précieuse au cœur de rhorome. Elle a pour elle l'énergie des convictions individuelles et lardeur des dévoûinents collectifs. Il n'est pas un siècle, il n'est pas une contrée où elle n'ait été défendue avec un courage enthousiaste. C'est d'hier seulement que date la revendication franche et complète de ses droits, et il n'est pas une seule législation qui les ait reconnus sans réserve. Un éloquent écrivain ^ faisait naguère le triste bilan des atteintes qu'elle reçoit encore sur tous les points du globe : ici la persécution ouverte, s'exerçant au profit d'une religion exclusive ou maintenant toutes les religiolis sous la dépendance de l'État, et, si elle ne réclame plus de supplices, du moins dans les pays civilisés, appelant toujours à son aide la prison^ l'amende, la confiscation, la privation des droits civils; là, la liberté admise en principe, soumise en fait aux décisions arbitraires des autorités administratives ; ailleurs, une liberté égale pour toutes les sectes religieuses , mais sans une égale jouissance des droits politiques ; dans certains pays , des questions de dogmes tranchées par un prince ou par uii parlement; dans d'autres, les tribunaux appelés à se prononcer sur des théories philosophiques. Et , au milieu de tous ces empiétements de l'ordre légal sur Tordre moral ou religieux, prêtez l'oreille à toutes ces voix qui s'élèvent contre la liberté de conscience , depuis Rome jusqu'à New- York : voix franchement ennemies, qui la proscrivent absolument; voix faussement amies, qui retendent ou la resserrent, au gré des intérêts de parti ; voix théocratiques, qui subordonnent l'État à l'Église ; voix autocratiques, qui asservissent l'Église à r£lat ; voix politiques, qui cherchent des compromis impossibles entre des prétentions inconciliables. En présence de ces dénégations , de ces restrictions , de ces réserves de toute sorte , il ne faut pas sans doute désespérer de la liberté, mais il ne faut pas

* M. Jules Simon, La liberté de conscience^ i857«

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non plus , avec un imprudent optimisme , croire ses conquêtes tellement assurées qu'il soit superflu de chercher à les accroître et presque puéril de songer à les défendre.

La liberté de conscience aura longtemps des adversaires : d*a* bord au sein des gouvernements, toujours jaloux de leur autorité, toujours, prêts à exagérer leur responsabilité pour exagérer Icui-s droits, toujours portés, malgré de cruels mécomptes, à chercher, dans les religions qu'ils protègent, des instruments de domination ; puis parmi ceux mêmes dont elle est la sauvegarde , parmi les sectateurs des diverses croyances, souvent plus désireux d'assurer leur empire, par l'extinction de leurs rivaux, que d'abriter leurs droits derrière les droits de tous. Quand même toutes les opinions seraient assez sûres d'elles-mêmes pour ne se confier qu'à la force morale que donne la possession de la vérité, elles sont professées par des hommes, mélange de passion et de raison, que la contradiction irrite et pousse à la violence ; toujours enclins, s'ils sont les plus forts, à abuser de la victoire , et, s'ils sont les plus faibles, songeant moins à demander justice qu'à se tenir prêts pour la vengeance et pour les représailles.

Ce qui nuit plus que tout le reste à la liberté de conscience, c'est qu'elle est le plus souvent mal défendue, tantôt appuyée,sur des prémisses fausses ou équivoques, tantôt compromise soit par des prétentions immodérées, soit par d'imprudentes réserves , d'où une logique rigoureuse tire aisément sa condamnation. Il est rare , en effet, que l'idée de la liberté se fasse jour dans l'intelligence, à la lumière de la raison pure. Elle naît le plus souvent d'un mouvement d'indignation, à la vue d'une oppression dont on souffre soi-même ou dont on voit souffrir les autres. Il s'y mêle une sorte de colère qui trouble el obscurcit le regard de l'esprit. Son langage est celui de la révolte , non i celui du droit. Si elle réussit à se dégager de toute passion, i elle reste concentrée sur l'intérêt particulier qui l'a éveillée ; elle ne se présente pas comme la liberté pour tous et à tous les points I de vue, mais comme la liberté de l'Église contre les empiétements de l'Étal, ou comme la liberté de l'État contre les empiétements de l'Église, ou encore comme la liberté de la science contre les prétentions réunies de l'Église et de l'État. Elle prend des armes ou élève des remparts pour la défense des points menacés -, elle

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