‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 39 sur 74 · VII. La presse périodique · texte numérisé non relu

VII. La presse périodique

VIII. Les délits de presse.— Compétence nécessaire du jury. —Publicité des procès de presse.

La liberté de la presse n'est qu'une forme indirecte de la liberté de la pensée. Elle ne fait que lui assurer le concours d'un procédé artificiel, dont Thumanité a su se passer pendant des mil liers d'années. La pensée, de quelque façon qu'elle se manifeste^ tire d'elle-même tout son prix. Un siècle de l'histoire d'Athènes, sans rimpriraerie, compte infiniment plus, pour l'esprit humain, que dix siècles de l'histoire de la Chine. D'où vient donc que cette liberté accessoire, subordonnée, contingente, tient un rang égal, dans les préoccupations des peuples, à celui de ces vieilles liber-

tés, qui sont ihi besoin de notre nature morale, un besoin de tous les temps, jamais méconnu, quoique jamais entièrement satisfait? La presse n'est qu*un instrument; mais, comme la langue dans la légende d'Ésope, il n'en est pas de plus puissant et pour le bien et pour le mal. Aussi ne se lasse-t-on pas de refaire son panégyrique et d'instruire à nouveau son procès ; et, bien que ce soit, des deux parts, le thème le plus rebattu , c'est toujours le plus propre à passionner les esprits. Il ne peut, en effet/rien perdre de son à-propos, tant que les hommes n'ont pas appris soit à se désintéresser des bienfaits de la presse, soit à conjurer ses dangers, sans la tenir plus longtemps en dehors des garanties nécessaires de la liberté légale.

La presse, si elle ne crée pas la pensée, lui prête, en quelque sorte, une vie infinie, en l'affranchissant, dans sa diffusion, des bornes de l'espace et du temps. Cela même, c'est concourir véritablement à la faire naître. Quel stimulant plus énergique, pour une intelligence active et féconde, que cet espoir de se faire entendre partout où un livre pourra pénétrer, partout où il pourra se conserver et se reproduire? Espoir généreux de contribuera l'amélioration intellectuelle et morale des autres hommes, ou simplement à leurs jouissances les plus délicates et les plus pures ; espoir intéressé, mais également légitime d'une gloire étendue et durable et d'une fortune acquise par le seul travail de l'esprit. C'est seulement depuis Timprimerie que les livres ont pu enrichir, en même temps qu'illustrer leurs auteurs. La consécration des droits des auteurs sur les produits de leurs œuvres n'a pas sans doute eu le pouvoir de susciter des hommes de génie : le génie se fait jour par sa propre force, en dépit des en* traves que lui opposent l'injustice et la misère ; mais elle a, sans contredit, multiplié le nombre des écrivains utiles, qui, dans une sphère plus modeste, se donnent pour mission d'éclairer leurs semblables, et qui ne sont pas moins dignes de reconnaissance et d'estime , parce que la perspective d'une rémunération pécuniaire n'a pas été étrangère à leurs efforts. Nous sommes loin

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d'accepter rassimilation de la production littéraire à une industrie et de l'esprit à un fonds de terre ^ ; mais, si la dignité des lettres n'a pas toujours gagné à Taccroissement de leurs profits, elles y ont trouvé, en somme, de nouvelles garanties de sécurité et d'indépendance.

ITonblions pas une autre action plus délicate et non moins féconde de Fimprimerie sur la pensée de l'écrivain. L'influence du signe est un des lieux communs de la philosophie. Par cela seul qu'il donne à l'idée une forme arrêtée et précise , le signe a la puissance de la faire éclore. Penser, c'est déjà revêtir sa pensée de mots ; c'est, proprement, la parler à soi-même. Mais la parole intérieure est encore trop vague et trop fugitive ; la parole extérieure elle-même est entraînée par une sorte de mouvement presque fatal, que nous ne dirigeons qu'à moitié et dont nous avons à peine conscience. C'est la parole écrite qui fixe surtout la pensée, qui la présente à l'esprit tout ensemble comme une matière extérieure, qu'il peut façonner à son gré, et comme une création intérieure, comme une inspiration personnelle et spontanée; c'est elle qui introduit dans le travail de l'intelligence la méthode et la mesure, sans affaiblir son énergie productive, ou plutôt en lui prêtant de nouvelles forces par le point d'appui qu'elle lui donne. Toutefois l'écriture elle-même garde, comme la parole, quelque chose de trop personnel. Ces signes que nous avons tracés avec précipitation ou avec lenteur, suivant le mouvement de la composition^ ils sont à nous, ils sont nous-mêmes; la pensée y conserve l'empreinte de l'inspiration, bonne ou mauvaise, qui l'a mise au jour, et il faut un effort, toujours difficile, pour la juger avec impartialité. Les caractères d'impression sont impersonnels; ils revêlent notre pensée d'une forme générale, où nous la voyons non-seulement telle qu'elle est sortie denotrecervcau,maistellequ*elleapparaîtraàrespritdesautreshommes.G'est un effet familier à tous ceux qui se sont fait imprimer : on aperçoit son œuvre, en quelque sorte, sous un autre angle que lorsqu'on l'avait écrite. Les qualités et les défautsse manifestent avec une netteté nouvelle; la correction devient plus facile et plus sûre. Pour quelques-uns, la correction des épreuves donne lieu à un rema-

* Voir plus loin les considérations sur la propriété intellectuelle.

niement complet ; pour la plupart, elle est l'occasion d'henrenses et importantes retouches.

n en est, sous ce rapport, de l'impression comme de la représentation dramatique. Des corrections, dont l'idée ne s'était pas présentée dans le cabinet, qu'aucun ami, qu'aucun critique n'avait suggérées, paraissent souvent indispensables, quand Tauteur a pu voir sa pièce à travers le jeu des acteurs , à travers l'indifférence ou l'émotion du public. Que si un auteur expérimenté, habitué à écrire pour la sci'^ne, échappe en général à cette nécessité des corrections ultérieures, c'est que, dans son cabinet môme, il se représente le théâtre ; il entend, il voit les acteurs ; son imagination fait l'office du décorateur, non pas en s'abandonnant à sa libre fantaisie, mais en se pliant aux exigences de Tillusion scénique; enfin, il a devant lui le public, etson àme, sans cesser d'être elle-même, entre en communication directe avec Tàme impersonnelle de la foule. De même pour l'influence de la presse sur la pensée écrite: il n'est pas besoin que le livre revienne àl'écrivain des mains du compositeur. On acquiert insensiblement l'habitude de se représenter les pages que Ton écrit sous la forme de l'impression, comme celui qui compose de tète se représente déjà sa pensée sous la forme de l'écriture. L'imagination va au-devant des épreuves typographiques ; la main prépare le travail de l'imprimeur; l'esprit s'abstrait de lui-même pour se voir dans cette image plus nette et plus distincte, qui doit assurer son action sur les autres esprits. De là, ces habitudes d'ordre méthodique et de clarté qui ont rendu plus facile et plus fructueuse la lecture des ouvrages. C'est depuis l'imprimerie que l'orthographe a cessé d'être capricieuse, que la ponctuation, dont on trouve à peine des traces dans les anciens manuscrits, s'est imposée comme nn usage général et rigoureux; enfin, que l'alinéa a introduit dans l'évolution de la pensée un repos nécessaire entre la brièveté de la phrase et la longueur du chapitre.

Petits détails, dira-t-on, peu dignes d'être mentionnés, et qui n'ont rien ajouté à la puissance créatrice de l'esprit : ils ont certainement ajouté à Tefficacité générale de ses œuvres. On ne traitera pas, du moins, de petits détails ce caractère de plus en plus analytique qu'affectent toutes les langues modenies,

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