SES BIENFAITS
même celles qui, comme Taliemand, ont un génie éminemment synthétique, et cet art de la composition, par lequel les moindres ouvrages modernes l'emportent, sans conteste, sur les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Je ne parle pas ici de la composition proprement littéraire,* soumise aux lois du génie et du goût, mais de l'exacte distribution des matières, en vue de l'ordre et de la clarté, dans un livre d'histoire, de philosophie ou de science. Sous ce rapport, il n'est aujourd'hui si mince historien qui ne compose mieux que Thucydide, et le savant le moins exercé en remontrerait à Âristote lui-même. Ce n'est pas un progrès dont il faille faire honneur à l'esprit allemand, ou à Tesprit anglais, ou à l'esprit français, mais à l'esprit moderne dirigé par l'imprimerie.
Si l'imprimerie a fécondé le champ de l'esprit, chez ceux dont elle propage et perpétue les travaux, combien n'a-t-elle pas été plus bienfaisante encore pour la masse des intelligences 1 LeUvre, voilà le véritable instituteur du genre humain. S'il n'a pas la vie de la parole, il n'est pas fugitif comme elle. 11 donne à la pensée une forme fixe,sur laquelle l'esprit peut s'arrêter; il attend patiemment l'examen et la réflexion ; sans avoir besoin de se répéter, il se laisse relire, et, quand on est fatigué, il souffre qu'on le ferme, pour le reprendre dans un meilleur moment. Il faut, pour la parole, d'un côté, des auditeurs réunis et attentifs, de l'autre, un orateur disposé à parler et capable de bien dire. Avec le livre, des hommes dispersés, choisissant chacun le moment qui leur plaît, choisissant également l'orateur qu'ils préfèrent, assistent à un même discours, et ce discours, ils peuvent le demander aux meilleurs écrivains de tous les pays et de tous les temps. Telle était déjà la puissance du livre, dès l'antiquité, quand la parole semblait suffire à tout. Ce sont les livres, bien plus que les discours, qui ont fait et qui ont propagé la civilisation de la Grèce et de l'Italie. Si le public s'éclairait en écoutant les orateurs, les orateurs se formaient par la lecture des historiens, des philosophes et des poètes, et ils sentaient eux-mêmes le besoin de se créer un auditoire plus vaste et plus durable, en écrivant et en publiant leurs discours. Or, qu'est-ce que la publicité du livre manuscrit auprès de celle du livre imprimé? C'est comme l'assemblée du peuple d'Athènes ou de Rome auprès d'une immense réunion
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qui embrasserait dans sou sein, non tous les citoyens d*une ville ou d'une province, mais toute la population d'un des grands États modernes.
La comparaison est d'autant plus exacte que la presse a pu seule réaliser la liberté politique, hors des proportions de la cité antique. De toutes les parties d'un vaste empire, chaque citoyen peut suivre et contrôler la marche de son gouvernement, assister aux débats qu'elle soulève, se faire juge de toutes les opinions comme de tous les actes, et, sans sortir de chez lui, sans se soustraire aux devoirs de la vie privée, revendiquer sa part d'action dans la direction des intérêts communs. C'est ainsi que l'idéal démocratique a pu se réaliser au sein de grandes nations, en substituant aux assemblées directes du peuple entier, devenues inutiles en même temps qu'impossibles, un système électif, qui n'exige pas l'abdication du peuple entre lesmainsxie ses représentants, mais pour lequel son choix et sa surveillance peuvent toujours s'exercer en connaissance de cause. Et il n'est pas même besoin d'une constitution purement démocratique. Cette puissance indéfinie d'expansion qui appartient à la presse, assurera toujours, si elle est libre, sinon le règne, du moins le contrôle de l'opinion générale, et l'opinion générale, quand chacun peut s'éclairer, ce n'est pas l'opinion d'une classe, c'est l'opinion de tout le monde, même des plus ignorants, même de ceux qui ne savent pas Urc. La presse répand la lumière partout où elle trouve accès ; la parole, même réduite aux conversations particulières, mais partout vivifiée par les livres, les brochures et les journaux, suffit à faire le reste.
La publicité de la presse n'a pas été moins féconde pour la liberté religieuse. Des superstitions invétérées, des traditions que nul ne songe à discuter , des dogmes vrais ou faux, acceptés sur la foi des prêtres, voilà la religion des peuples ignorants. Quand la lumière commence à se faire jour, tant qu'elle est réduite à la parole et à l'écriture, elle ne fait que susciter une aristocratie intelligente , qui s'élève au-dessus des superstitions vulgaires, et, si elles répugnent à sa raison, au-dessus des croyances elles-mêmes. Quant au peuple, rivé à son ignorance, il laisse peut-être s'affaiblir sa foi religieuse par la contagion des exemples partis de haut ; mais ses superstitions , auxquelles |l tient d'autant plus qu'elles sont siennes en quelque sorte, e
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lâchent pas aussi aisément la prise. Pour chasser la superstition de ses derniers asiles, il faut l'action toute-puissante de la presse. C'est l'œuvre qu'elle accomplit depuis quatre siècles, et, quoiqu'elle soit loin de l'avoir achevée, elle a plus fait, dans ces quatre siècles, auprès des masses ignorantes, que n'avait pu faire, auprès des esprits les plus éclairés, dans toute la durée de l'antiquité païenne et du moyen âge chrétien, l'esprit philosophique privé de son secours.
En provoquant l'examen sur les superstitions, elle Ta appelé aussi sur les croyances. Elle a mis à la disposition des fidèles ces livres dogmatiques, dont les prêtres seuls étaient presque forcément dépositaires, et, du moment qu'on a pu les lire, on a voulu les comprendre, on a voulu remonter soi-même à la source de sa foi et substituer le choix raisonné & l'adhésion aveugle. La publication de h Bible en langue vulgaire, et sa propagation par rîmprimerie, tel a été le grand instrument de la Réforme, et c'est, en même temps, ce qui lui donne son caractère particulier dans l'histoire des dogmes chrétiens. La Réforme, en effet, ce n'est pas, comme les hérésies qui l'ont précédée, un changement plus ou moins radical dans les dogmes reçus ; c'est, en dépit des réserves de Luther et de Calvin eux-mêmes, l'examen personnel pris pour mesure des croyances ; c'est l'autorité religieuse se réduisant à la persuasion et s'inclinant devant la liberté des consciences. Or, ce principe, que la presse n'a pas introduit dans le monde, mais dont elle a pu seule assurer le triomphe, n'est pas resté la propriété du protestantisme; il a, sans toucher à ses dogmes, transformé le catholicismelui-même. Le catholicisme n'a jamais exclu la discussion : elle est nécessaire avec les hérétiques ; elle a toujours été permise entre les orthodoxes sur tous les points qui n*ont pas reçu une solution dogmatique. Mais, tant que les livres, qui pouvaient seuls l'éclairer, n'avaient qu'une publicité restreinte, la discussion n'était possible qu'entre les théologiens de profession. Quand tout le mondeapuHre, il a fallu discuter avec tout le monde et devant tout le monde, tantôt pour consolider l'orthodoxie, tantôt pour faire prévaloir des opinions particulières, auxquelles on tenait d'autant plus qu'on les avait embrassées par raison et par choix. Il faut voir quel intérêt passionné prennent aux controverses théologiques les gens du monde
même les plus frivoles, du xyi« au xyiii« siècle, et comme l'examen raisomié s'y fait de plus en plus sa part, à mesure que s'élargit le cercle des champions et des juges du camp.
Si ces controverses ont perdu aujourd'hui presque tout leur intérêt, c'est que d'autres, infiniment plus graves, les ont remplacées, non plus entre des opinions également orthodoxes ou entre l'orthodoxie et Thérésie, mais entre les prétentions de la science humaine, se confiant dans Tordre naturel, et les efforts.réunis de toutes les religions et de toutes les sectes dans l'intérêt de l'ordre surnaturel. Sur ce terrain, la discussion ne peut plus être purement théologique : contre des adversaires qui ne reconnaissent que la raison, la foi ne peut se servir que des armes de la raison elle-même; et, comme le procès se vide devant le public, à qui la presse en communique sans cesse toutes les pièces, on ne peut espérer de retenir ou de regagner les âmes qu'en les éclairant et en s'assurant de leur libre adhésion. Aucune Église n'a jamais professé, d'une manière absolue , le principe de la foi aveugle ; mais l'absence de lumières en a souvent fait une nécessité. Le progrès des connaissances, dont l'imprimerie a été le plus puissant instrument, doit amener partout le règne de la foi raisonnable, qui appelle naturellement avec elle, au lieu de la contrainte, la persuasion ; au lieu de la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, toutes les garanties de la liberté de conscience.
Enfin, la liberté de la science et particulièrement la liberté de renseignement n'ont pas moins ressenti les bienfaits de la presse. La liberté de l'enseignement, c'est, avant tout, pour les familles et pour les maîtres, le libre choix des méthodes et des doctrines. Un père de famille soucieux de ses devoirs, et qui peut les accomplir sans obstacle, continue à s'instruire pour veiller à l'instruction de sesenfants. Ilsetientaucourantdes discussions littéraires ou scientifiques ; il se rend compte des méthodes nouvelles et de toutes les réformes qui tendent à s'introduire dans le système des études; il se met, en un mot, en état de juger-de la capacité des maîtres qu'il investit de sa confiance, et des progrès que ses enfants font sous leur direction. De même, un maître qui ne veut pas rester au-dessous de ses fonctions ne se contente pas de reproduire pour les autres l'enseignement qu'il a reçu lui-même ; il sel'assi-
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mile, en le modifiant d'après ses réflexions et son expérience personnelles ; il met également à profit Texpérience d'autrui ; il n'est étranger à aucun des essais tentés pour élargir le cadre des matières qu'il enseigne ou pour perfectionner la façon de les enseigner. Or, ce n'est que par la lecture que les familles et les maîtres peuvent s'éclairer efficacement. Si des écrits sans cesse renouvelés et accessibles à tous par l'étendue de leur publicité et la modicité de leur prix ne portent pas partout la lumière , la routine régnera nécessairement dans l'enseignement, les écoles rivales ne chercheront à se distinguer que par leur régime extérieur et malériel. Ce seront les yeux du corps et non de l'esprit qui choisiront entre elles.
Toutes ces universités qui couvraient la face de l'Europe au moyen âge portent dans l'histoire un nom collectif: on les appelle VÉcole.Uais, dès que llmprimerie se met au service de la Renaissance, VÉcoleest battue en brèche sur tous les points : théologie, médecine, philosophie, lettres anciennes, tout se renouvelle. Les réformateurs s'entendent d'un bout de l'Europe à l'autre ; ils se communiquent leurs lumières, en quelque sorte à haute voix, par un commerce épistolaire qui n'avait jamais été ni si étendu ni si actif. Livrées à la presse, qui les réclame avec impatience, les lettres d'Érasme, de ses amis et de ses rivaux, deviennent des livres, que tout le monde veut lire et dont tout le monde fait son profit. Les vieilles doctrines sont mises en déroute, et avec elles les vieilles méthodes, les procédés surannés d'enseignement. D'Érasme à Montaigne, de Montaigne à Locke, de Locke à Rousseau, les livres se multiplient, appelant dans l'éducation de la jeunesse des réformes de plus en plus larges. Le progrès ne se fait pas sans luttes et sans violences: il a ses martyrs, comme Ramus ; mais tel est l'avantage du livre imprimé, du livre assuré d'une publicité sans bornes, qu'il fait triompher les réformes, en dépit des persécutions auxquelles succombent leurs promoteurs. Les hommes passent, les écoles tombent, les livres restent. La Saint-Barthélémy n'a pu tuer que le corps de Ramus ; ses livres ont continué à démolir la scolastique grammaticale et philosophique. Les jésuites ont réussi à faire fermer les petites écoles .de Port-Royal: quels livres ont laissés les jésuites qui aient balancé dans l'enseignement le succès de ceux de Port-Royal?
Que si la routine n'a pas entièrement lâché prise, dans renseignement proprement dit, grâce au régime de privilège qui pèse encore sur lui, il ne faut pas oublier que l'instruction ne se répand pas seulement du haut des chaires. Depuis rimpriraerie, le livre tend de plus en plus à remplacer le professeur. Nous avons peine à nous représenter aujourd'hui, dans la solitude de la plupart de nos cours publics, les milliers d'auditeurs qui affluaient aux arides leçons de la scolastique. Ceci a tué cela. Des livres en nombre infini, plus variés, plus clairs, plus attrayants, font l'office des cours, et, sans quitter le coin de son feu, sans plier soft esprit à la discipline universitaire, chacun peut leur demander tous les genres d'instruction .
Le livre a le double avantage d'être l'auxiliaire de toutes les libertés, et, s'il ne réussit pas à briser leurs entraves, de tenir lieu de toutes les libertés. Nous l'avons vu pour l'ordre politiqoe. Il suffit que tous les citoyens puissent s'éclairer, à l'aide de la presse, sur leurs intérêts communs, pour qu'ils participent indirectement, par la force de l'opinion, au gouvernement de leur pays. De même pour l'ordre religieux. La persécution peut fermer les temples; le livre sacré remplace jusqu'à un certain point le prédicateur, et associe encore, par la communauté des réflexions et des prières, les fidèles dispersés.
Dans l'ordre scientifique, la presse est pour l'enseignement un substitut encore plus efficace. Combien de médiocres élèves , trompant les prédictions de leurs maîtres et l'attente de leurs camarades , sont devenus des hommes distingués! Combien de jeunes gens, sortis des mains de maîtres incapables, égalent plus tard, non-seulement par leur intelligence, mais par leurs connaissances, ceux qui ont fait leurs études dans les établissements les plus renommés! C'est une vaine prétention que de vouloir juger du mérite des hommes par ce qu'ils ont été au collège ou par le collège qui les a formés. Quand il y a de rétofl*e, l'équilibre peut toujours se rétablir, soit que l'éducation première se complète et se rectifie par des lectures personnelles, soit que le commerce du monde suffise à en combler ou à en réparer les lacunes. Or, le commerce du monde ne contribue lui-même à éclairer les esprits qu'à l'aide du courant d'idées que les livres y entretiennent sans cesse. D'ailleurs, la