‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 6 sur 74 · XXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXII INTRODUCTION

convaincue qu'une théorie poussée jusqu'au bout, conséquente avec elle-même et livrée aux libres discussions de ses partisans et de ses adversaires, finit toujours par manifester ce qu'elle a de faux et par triompher dans ce qu'elle a de vrai. Elle laisse aux hommes pratiques le soin de démêler, entre les idées qu'elle propose, celles qui peuvent être actuellement réalisées, celles qui doivent être ajournées ou écartées, celles enfin qui doivent rester comme un idéal, dont la réalité ne peut que se rapprocher sans jamais l'atteindre. Ses conquêtes, ce sont plutôt les réflexions qu'elle provoque que les réformes dont ses théories sont le point de départ i.

Or, s'il est une question de droit naturel qui appelle les méditations du .philosophe , c'est celle des garanties que réclame la vie intellectuelle et morale. Le domaine propre de la philosophie, c'est l'âme, c'est l'ordre moral. Le droit, dont elle poursuit partout la détermination idéale, doit lui devenir encore plus cher, s'il est possible, lorsqu'elle peut le considérer sur un terrain où elle est maîtresse , et où, en le défendant, elle défend en quelque sorte sa propre cause.

C'est précisément l'intérêt particulier que la philosophie prend aux choses de l'âme, qui l'a souvent égarée dans ses théories politiques. Elle a cédé aux mêmes entraînements que la théologie, cherchant à faire prévaloir par les armes de l'État ce qu'elle croyait la vérité et la justice, sans

' « Lo vrav, dès qu'il a jotô. des racines dans un lorrain propice, ne fût-ce (jne dans l'esprit d'un seul homme , exerce toujours, quoique d'une façon plus lente et moins sensible, une influence salutaire sur la vie réelle; tandis que, si l'on veut l'y transporter immédiatement, sa pureté s'altère dans le transport, et il n'a plus d'action sur les idées. Il y a aussi des idées que le sage ne doit jamais chercher à appliquer. Pour les fruits les plus beaux, les plus mûrs de l'esprit, la réalité n'est, dans aucun temps, assez mûre : l'idéal , dans toutes les sphères, d;jit toujours planer devant l'àme de l'artiste comme un modèle inaccessible. »— G. de Humboldt, ouvrage cité, xvi.

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songer combien il est dangereux de remettre à la force matérielle le gouvernement des âmes. Depuis la fin du dernier siècle, la philosophie, comme l'économie politique, comme la politique elle-même , a su revenir à d'autres tendances. Il faut surtout en faire honneur à l'Allemagne, où Kant a renouvelé la science du droit naturel, en même temps que la métaphysique. L'indépendance de la vie morale est un principe qu'il a légué à ses successeurs, et auquel Hegel lui-même, bien qu'il exagère souvent les droits de l'État, fait encore une large part. Abandonné par les écoles qu'on appelle socialistes, et qui n'appartiennent qu'à moitié à la philosophie, ce principe n'a trouvé en France que .des défenseurs parmi les philosophes spiritualistes. Il nous suffit de citer les pages trop peu nombreuses que M. Cousin a consacrées aux questions de droit naturel, la Morale sociale de M. Garnier, les belles leçons de M. Janet sur la famille et sa Philosophie du bonheur ^ les cours et les publications de M. Franck, et cette série de nobles écrits qu'a inaugurée le livre du Devoir, et qui sont tous, même sur des matières de Tordre économique , des traités de morale. La question est loin d'être épuisée cependant ; les vieux préjugés se font jour jusque dans les ouvrages destinés à les combattre. Les principes sont posés, mais non dans toute leur netteté et avec toutes leurs conséquences. II y a encore, en un mot, à édifier une théorie d'ensemble. Ces études n'ont pas la prétention de la donner; nous serions heureux, du moins , si nous avions réussi à en esquisser le plan et à en préparer les matériaux.

Notre constante préoccupation a été de conserver l'indépendance d'esprit nécessaire dans toutes les recherches philosophiques, et qu'il est si difficile de maintenir, dans les questions pratiques, contre l'influence des idées dominantes, des usages et des lois en vigueur. On ne songe pas assez quel prestige gardent sur les plus Ubres esprits les habitudes consacrées par les institutions et par les

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mœurs. C'est une seconde nature, dit M. Stuart MiD, qui est continuellement prise pour la première i. Que dis-je ! pour la conscience elle-même. Comment la philosophie ne se défierait-elle pas de l'influence de Tordre établi, quand on se rappelle que, depuis Platon jusqu'à Leibnitz, tous les philosophes qui ont traité du droit naturel ont considéré Fesclavage comme une institution légitime et nécessaire ? En nous tenant en garde contre Tattrait du paradoxe, nous avons résisté, autant qu'il était en nous, à cette séduction des maximes reçues. Nous n'avons pas cru devoir sacrifier la liberté de nos appréciations au respect que nous professons pour les lois de notre pays : heureux, quand nous avons pu les défendre contre d'imprudentes innovations, mais n'hésitant pas à en faire la critique toutes les fois qu'elles nous ont paru reposer sur des principes faux ou dangereux.

Tel est l'esprit dans lequel sont conçus ces essais sur les droits propres de l'ordre intellectuel et moral au sein de la société et dans leurs rapports avec la puissance publique. Nous n'avons écarté aucune des questions de politique ou de jurisprudence qui rentraient dans notre cadre ; mais ce n'est qu'en philosophe que nous avons cherché à les résoudre, bien décidé à ne pas franchir les bornes de la discussion philosophique, comme aussi à n'abandonner aucun de ses droits.

• De la liberté, page 9 de la traduction française.

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