‹ La liberté dans l'ordre intellectual et moralChapitre 5 sur 74 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

les actes civils et politiques, sur lesquels l'Utat exerce naturellement son contrôle , elle comprend aussi ces actes privés qui sont le domaine propre de la conscience et des affections de l'âme, et qui répugnent, an général , à toute détermination, comme à toute contrainte légale.

Dans les sociétés antiques, où la civilisation se montre à peu près inséparable de Tétat républicain et de la participation de tous les hommes libres au gouvernement de Ja cité, la vie privée est subordonnée et quelquefois sacrifiée à la vie publique. On songe d'autant moins à restreindre l'action de la loi que chaque citoyen participe à cette action comme législateur et comme juge. Si Ton peut moins comme individu ou comme père de famillCi on se dédommage par l'influence plus étendue que l'on exerce comme citoyen. Les sociétés modernes, au contraire , se sont généralement élevées à la civilisation sous l'état monarchique : c'est en dehors de la vie publique, au sein de la vie privée, que les individus ont eu à se développer. De là, pour cette dernière, un prix plus grand, un besoin d'indépendance que connaissaient à peine les républiques anciennes. Or, la vie privée, ce n'est pas seulement l'exercice d'une profession matérielle , en vue des besoins du corps ; c'est la vie morale au sein de la fiimille , ce sont toutes les relations sociales qui procurent au cœur ses plus pm^es jouissances ou qui favorisent la culture de l'esprit : la liberté qu'elle revendique, ce sont les droits mêmes (Je rame.

Cet intérêt supérieur, qui s'attache à la vie privée chez les peuples modernes, a été aussi le fruit de l'esprit nouveau que l'invasion germanique a répandu en Europe à la chute dé l'empire romain. L'indépendance individuelle est le premier besoin du Germain. Barbare, il la plaçait dans l'activité matérielle, dans la chasse^ dans la guerre , dans l'initiative des expéditions aventureuses ; civilisé, il la réclame pour ses pensées, pour ses sentiments, pour toutes

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les manifestations de son âme. Aujourd'hui encore , les peuples où domine le sang germanique sont ceux qui souffrent le moins l'intervention de TEtat : les Allemands dans la vie spéculative, les Anglo-Saxons dans la vie active.

N'oublions pas, enfin, la part des femmes dans cette séparation de la vie privée et de la vie publique. La poésie antique a personnifié dans une femme la première protestation* de l'âme contré les empiétements de la loi. L'Antigone de Sophocle, accusée d'avoir violé l'édit de Créon en remplissant im pieux devoir , oppose aux décrets arbitraires et variables des hommes (c les lois éternelles et inébranlables des dieux, qui ne sont pas d'aujourd'hui ni d'hier, mais qui vivent toujours, sans que nul puisse dire quand elles sont apparues. » Le discours que lui prête le poëte sent peutêtre le philosophe et le rhéteur. Il a mérité d'être cité par Aristote et commenté par Cicéron et par Hégel^ Mais, si ce n'est pas le langage, ce sont bien les sentiments d'une femme. Appelée à renfermer sa vie dans l'intérieur de la famille, où le gouvernement est tout moral et ne s'exerce qu'au nom de la conscience , sous l'impulsion du cœur, la femme semble mieux préparée que l'homme à défendre les droits de la nature et de Tâme contre l'envahissement des puissances temporelles . Ce n'estpas qu'elle éprouve ce besoin passionné de liberté qui soulève l'homme contre la tyrannie politique : la femme ne fait ni les révolutions ni les lois ; elle aime la règle par instinct autant que par réflexion ;

' « La piété, dans une de ses manifestations les plus parfaites.rAntigone de Sophocle, est présentée de préférence comme la loi de la femme, comme la loi de la substantialitô subjective et sensible do l'intimité qui n'aspire pas encore à sa réalisation complète. C'est la loi des anciens dieux, des dieux de l'enfer, la loi éternelle dont personne ne connaît la première apparition, en opposition à la loi publique, à la loi de rÉtat. Contraste des plus moraux, et par cela môme des plus tragiques, dans lequel se personnifient la nature propre do l'homme et celle de la femme, >» — Hegel , Fondements de la piilosophie du droit, l 166,

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mais elle veut une loi qui parle à son âme, en s'imposant à sa volonté ; elle ne comprend et n'accepte volontiers la contrainte matérielle que si elle y sent une force morale.

La liberté que l'homme réclame, c'est surtout la liberté extérieure, le droit non de s'isoler dans son indépendance et dans l'accomplissement de ses devoirs privés, mais de se mêler activement à la vieMe ses semblables, en exerçant sur eux une influence égale à celle qu'ils prétendent exercer sur lui. La femme réclame aussi la liberté, mais intérieure et concentrée en quelque sorte, le droit de suivre en paix, dans la pratique de tous les devoirs auxquels elle se sent ou se croit soumise, la décision de sa conscience, de ses sentiments, de ses préjugés même , en un mot la loi idéale qu'elle trouve dans son cœur. Pour la défense de ces droits de l'âme, la plus faible femme saura opposer à la violence un courage indomptable. Sa résistance , toute passive , comme celle de la vierge païenne, ne sera pas une révolte, mais la revendication, au péril de sa vie, du domaine moral par excellence, de ce que nous pouvons appeler avec Hegel, dans le sens le plus général, le domaine de lapiété^ où tout repose sur l'amour de Dieu, les sentiments de famille et le respect de soi-même, et au seuil duquel doit expirer l'action de l'État, parce qu'un tel domaine est en dehors des droits que l'État protège.

Ce n'est que dans les temps modernes que les femmes ont pu avoir une influence décisive sur l'affranchissement de la vie privée. Il ne faut pas sans doiite exagérer, comme on le fait trop souvent, leur rôle dépendant et servile dans la civilisation païenne. Sans parler des héroïnes épiques ou tragiques, les historiens anciens sont pleins de nobles caractères de femmes, et celles dont ils nous ont transmis les belles actions ou les belles paroles nous apparaissent, précisément dans la sphère de ces devoirs privés qui sont propres à leur sexe, prêtes à donner leur vie pour l'accomplissement de ces chers devoirs, et sachant s'y renfermer, dans

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l'intérêt de la patrie même, pour qui elles travaillent à former de sages et courageux citoyens . Toutefois, malgré ces illustres exceptions, il est incontestable que les femmes n'avaient pas, dans les institutions civiles de la Grèce et de Vltalie, les droits et la dignité qu'elles doivent, chez les modernes, à la double influence- des croyances chrétiennes et des mœurs germaniques. Elles devaient tout à l'ascendant de leur caractère personnel, non de leur condition sociale. Elles ne tenaient pas, même dans la famille, un rang assez indépendant et assez élevé pour maintenir la vie privée à la hauteur de la vie publique. Elles ne sortaient de l'obscurité de leur position qu'en assumant indirectement un rôle politique par les consolations ou les conseils qu'elles donnaient à leurs maris ou à leurs fils. Elles avaient besoin d'être des héroïnes pour cesser d'être des servantes ; et ceux dont elles prétendaient relever le courage et diriger la conduite avaient toujours le droit de leur dire, comme Télémaque à sa mère : ^ Rentre dans ton appartement, donne tes soins aux ouvrages de ton sexe, à la navette et au fuseau, et distribue entre tes esclaves les tâches qu'elles ont à remplir. C'est aux honmiea qu'il appartient de parler, et surtout à moi qui suis le maître dans la maison ^ )>

Depuis la chute du paganisme , la femme est maîtresse dans la maison aussi bien que l'homme, qu'elle sait y retenir par la réciprocité de leurs devoirs et de leurs droits. Cette autorité qui se partage entre les deux chefs de la famille ; cet échange d'égards et d'affection, qui est pour eux une nécessité autant qu'un devoir pour prévenir les luttes et pour les apaiser ; cette communauté de soins qu'exigent les besoins matériels et les intérêts moraux qu'ils ont également à satisfaire, ce sont autant de liens qui les attachent à la vie domestique et qui leur en font sentir tout le prix. Or, ces liens sont tout moraux ; les lois ne contribuent qu'en sous-

> Odyssée, 1« i» v. 356 et sqq« ^

œuvré à les former et à en empêcher la rupture ; ils dépendent, avant tout, des sentiments individuels et des croyances morales ou religieuses. La famille, telle que Tout constituée les moeurs modernes, est la base des droits indépendants que la vie intellectuelle et morale revendique au sein de la société : la liberté d'enseignement, la liberté religieuse, le droit de propriété lui-même, considéré comme le signe visible de l'union et de la perpétuité des familles. Ces droits ne se sont posés, dans leur inviolabilité, en face de ceux de l'État, que depuis que l'homme a cessé de se laisser envahir par la vie publique, pour placer dans la vie privée ses premiers et ses plus précieux intérêts. L'instinct moral de la femme s'y était déjà attaché, comme à la garantie nécessaire de ses devoirs ; la raison de l'homme a fini par les comprendre et les a peu à peu réclamés formellement, comme la condition de sa dignité et de son indépendance. S'ils sont encore contrariés par les maximes que l'antiquité nous a léguées, et dont TÉglise et l'État, la philosophie et la jurisprudence n'ont pas toujours su répudier l'héritage, ils tendent partout à forcer, par la puissance des mœurs, le retranchement que leur oppose la force illimitée ou mal définie de la loi.

De grandes victoires ont déjà été remportées depuis plus d'un demi-siècle, grâce à l'ébranlement qu'a produit dans toute l'Europe la Révolution française. Dès son début, la Révolution avait flotté entre deux courants contraires , l'un ne cherchant qu'à restreindre et à contrôler l'action de l'État, l'autre laissant à l'État une puissance sans bornes , à condition qu'elle passât des mains d'un prince dans celles d'une assemblée populaire. Les législateurs de 1789 ont été entraînés tour à tour par ces deux courants ; la Convention, plus logique, n'a guère suivi que le second. Aussi la réaction monarchique, provoquée par ses excès , a pu s'approprier, sans y rien changer, le système de centrahsation et de compression qu'elle avait édifié au nom de la

tirHloDUGtioN. tr

démocratie. Oe système a envahi toute TEurope, et l'on a vu les États les plus antipathiques à la centralisation poUtique, commerAUettiagne ou la Suisse, ou à la centralisation administrative, comme T Angleterre, lui faire plus d'un emprunt, tantôt par l'influence des idées françaises, tantôt pour opposer à ces idées une barrière plus sûre. Dans ces alternatives de révolutions et de réactions, chaque parti a ainsi forgé les armes que ses adversaires ont tournées contre lui ; et, comme ces armes du despotisme ont fait partout de cruelles blessures, tous les partis ont appris tour à tour à les détester ; tous ont fini par sentir, dans leurs défaites, le besoin de ces garanties qu'ils méconnaissaient dans leurs triomphes.

H s'est ainsi produit, au sein des diverses opinions, en faveur de tous les droits, si précieux et si fragiles, qui se recommandent des intérêts de la vie privée, et surtout des intérêts de l'ordre intellectuel et moral, un mouvement continu et irrésistible, qui n'a pas cessé de gagner du terrain soit dans les esprits, soit dans les institutions elles-mêmes. Aujourd'hui, toutes les anciennes distinctions de partis tendent à s'effacer pour laisser place à une seule, celle des adversaires et des partisans de l'omnipotence de l'État, ou, comme on dit dans le langage des journaux, celle des libé^ vaux et des autoritaires. Dans chaque camp on trouve d'anciens ennemis, des protestants et des cathohques, des démocrates et des aristocrates, ligués, dans un intérêt commun, contre leurs amis de la veille. Or, il n'est pas difficile d'apprécier de quel côté a passé l'élite des anciens partis, et, bien que l'opinion publique se montre encore hésitante, il n'est pas non plus difficile de conjecturer de quel côté sera la victoire, quand on mesure, d'une part, les progrès déjà accomplis, et qu'on entend, de l'autre, les chefs des gouvernements demander eux-mêmes que leur responsabilité soit allégée, et qu'une plus grande latitude soit laissée à l'initiative individuelle.

XVI iNTRODUCTtOlC.

Il y a soixante-quinze ans, au moment où l'Europe entière imissait ses efforts contre le flot envahissant de la Révolution française, dans le pays même qui avait pris l'initiative de la résistance et de la lutte, un jeune écrivain dont le nom de fiamille devait recevoir une double illustration, Guillaume de Humboldt, eut le mérite de comprendre et de démontrer que le seul remède efficace aux aspirations révolutionnaires, en même temps que le seul moyen légitime de leur donner satisfaction, était non pas d'exagérer, mais de restreindre la puissance de l'État, et surtout de lui soustraire tout ce qui touche directement à l'ordre moral. Quelques fragments seulement de l'essai qu'il composa, dès 1792, sur les limites de l'action de l'État, furent publiés dans différents recueils. Les temps n'étaient pas encore assez mûrs pour des idées aussi radicales. L'ouvrage entier n'a paru qu'après la mort de l'auteur ^ et il répondait si bien alors aux besoins des esprits, que, dans le pays le plus pratique de l'Europe, un éminent économiste en reproduisait bientôt toute la substance, avec des vues originales, dans un court et substantiel traité que tous les penseurs des deux mondes ont voulu lire ^. Le livre de M. Stuart Mill a été traduit en français au lendemain de sa publication, et, quoique nos mœurs ne soient pas aussi bien préparées que les mœurs anglaises à s'affranchir, à la voix de l'auteur, non-seulement de la sujétion de l'État, mais de celle de l'opinion ellemême, il a produit parmi nous une vive impression. Nous n'avions pas besoin, du reste, en fait de théories libérales, de faire des emprunts à nos voisins d'outre-Rhin et d'outre-

' Jdeen zu einem Versuch die Grxnzen der Wirksamkeit des Staais zu bestimmen. — Wilhelm Von Humboldt's gesammelte Werke, 7 ter Band. 1852.— Foir la brillante esquisse de M. Challemel-Lacour : La philosophie individualisie , étude sur Guillaume de Humboldt (Bibliothèque de philosophie contemporaine).

' On liberty, by John Stuart Mill, ouvrage traduit par M. Dupont-White. - Paris, GuiUaumin, 1860.

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Manche. Guillaume de Humboldt cite presque à chaque page notre Mirabeau, et, de Mirabeau à Benjamin Constant, de Benjamin Constant à Tocqueville , de Tocqueville à MM. Laboulaye et Jules Simon, notre tribune, nos journaux , notre littérature politique ou philosophique , nos chaires universitaires elles-mêmes, n'ont jamais déserté, malgré de fréquentes contradictions et des défaillances passagères, la cause des libertés de l'ordre moral K

Le temps n'est plus, d'ailleurs, où Ton pouvait chercher, dans l'exagération des droits de l'État, un contre-poids à l'esprit envahissant et exclusif que l'on reprochait aux puissances religieuses. Il n'y a qu'un libéralisme attardé qui songe encore à évoquer le spectre de la domination cléricale. Chaque Église a bien assez à faire de maintenir son autorité sur ses propres fidèles, sans se montrer menaçante à l'égard des croyances rivales. Toutes les communions ont un ennemi commun, qui n'estni l'hérésie ni la libre pensée, maisrindifférence, et leurs efforts, lors même qu'ils semblent rappeler les prétentions d'un autre âge , vont plutôt à réveiller le zèle endormi qu'à renouveler des persécutions désormais impuissantes. Au lieu de s'effrayer de ces excès de réaction, il est plus juste d'applaudir à l'esprit libéral qui anime aujourd'hui les sectateurs les plus intelligents des diverses religions. C'est l'arme de la liberté, non celle de l'intolérance, que l'on invoque le plus souvent, au sein du catholicisme comme du protestantisme. Partout on commence à comprendre qu'il est dangereux de s'appuyer sur l'État pour conserver ou pour conquérir les âmes, et que le seul service que la foi doive attendre de lui, c'est qu'il n'apporte aucune entrave à son développement. Des esprits soup-

» Voir surtout les deux volumes de M. Jules Simon sur la Libérien ouvrage excellent qui ne nous eût laissé rien à faire, si nous n'avions choisi un point de vue plus spécial, et si nous n'avions eu le regret de nous séparer, sur quelques questions, de l'éloquent écrivain, dont nous nous honorons d'avoir été l'élève.

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çonneux peuvent ne voir qu'une tactique dans ces appels à la liberté ; nous aimons mieux y reconnaître un effort sincère, sinon tout à fait désintéressé, pour échapper à des traditions qui ont encore force de loi pour bien des consciences religieuses, et qu'elles peuvent difficilement éluder sans un certain artifice d'interprétation. Quoi d'étonnant, d'ailleurs , qu'il s'y mêle des réserves et des arrière-pensées, quand le parti contraire donne trop souvent l'exemple du même manque de netteté et de franchise ? Nulle cause, même celle de la liberté, n'a entièrement abjuré les maximes et les pratiques de l'intolérance. Il faut, du moins, se féliciter de ce que toutes les causes, même celles pour qui l'intolérance semble un article de foi, sentent de plus en plus le besoin de compter avec la liberté.

Une science nouvelle, l'économie politique, contribue encore à favoriser, dans notre siècle, l'indépendance de la vie intellectuelle et morale. Sa tendance, on le sait, est de réduii*e l'État à un rôle de police et d'arbitrage, et de laisser à l'activité individuelle l'initiative delà production et de la distribution des richesses. Or, elle ne peut se dispenser de faire entrer soit parmi les richesses elles-mêmes , soit parmi les instruments qui les produisent, les pensées, les sentiments, toutes les facultés en un mot et toutes les opérations de l'âme. La liberté que réclament les économistes pour toutes les branches de travail s'étend donc nécessairement aux actes intellectuels et moraux ; elle implique l'émancipation complète de la vie privée. Que leurs maximes aient, en général, quelque chose de trop absolu, nous en tombons d'accord; que l'opinion publique répugne à les accueillir sans réserve, c'est un fait incontestable ; mais on ne saurait nier le progrès qu'elles font tous les jours dans les idées, dans les mœurs, dans les lois particulières des peuples et dans les traités qui les unissent. Seront-elles aussi bienfaisantes que le supposent leurs partisans pom* les intérêts matériels des sociétés ? Nous n'avons pas à le

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rechercher ; nous ne voulons que signaler l'heureux effet qu'on en peut attendre poui' l'affranchissement des âmes.

Toutefois ce n'est ni aux économistes ni aux politiques qu'il convient d'abandonner la défense des droits de l'âme. Pour les premiers, il n'y a que des intérêts et des faits, et ils ne voient qu'une différence de forme et de degré, plutôt que de nature, entre l'ordre matériel et l'ordre moral. Or, on peut toujours opposer les faits aux faits, les intérêts aux intérêts ; et, dans cet amalgame que font les économistes de tous les éléments matériels ou immatériels de la richesse sociale, la faiblesse de leurs démonstrations sur quelques points risque toujours de compromettre les parties plus solides de leur édifice. Eussent-ils, d'ailleurs, raison de toutes les objections, ils ne réussiraient qu'à établir que le libre développement de l'activité individuelle, dans toutes ses manifestations, physiques, intellectuelles ou morales, est, pour une société, la condition la plus avantageuse ; il resterait toujours à prouver, non plus par des faits, mais par des raisons de droit, qu'un tel régime ne blesse pas la justice, qu'il ne porte atteinte à aucun droit, qu'il ne contrarie l'exemce d'aucun devoir. Ce point de vue du juste est naturellement étranger à l'économie politique ; il est incompatible et avec sa méthode tout expérimentale et avec son objet propre , qui ne sort pas des bornes de l'utile.

Le juste est un des points de vue de lapoUtique , mais ce n'est pas le seul. L'idéal de la politique est de réaliser la justice sans froisser les intérêts. Or, c'est le malheur des lois imparfaites ou radicalement mauvaises que les réformes qu'elles appellent, même les plus légitimes, même les plus urgentes, mettent toujours en péril des intérêts plus ou moins respectables. Il n'est pas d'une sage politique de ne considérer que le bien auquel elle vise, sans tenir compte du mal qu'elle peut produire par un changement trop brusque et trop hâtif. Il faut qu'elle prenne les abus de

IX IPÏTRODUCTION.

biais, en tournoyant autour de la montagne, comme dit Descartes, plutôt que « d'entreprendre d'aller plus droit, en grimpant au-dessus des rochers et descendant jusqu'au bas des précipices ^ » Périssent les colonies plutôt qu'un principe! est la devise du fanatisme, non d'une politique juste et raisonnable. Enfin, il ne suffit pas qu'un progrès soit désirable et sans danger; il faut encore qu'il soit mùr dans les idées et dans les mœurs. Imposer à une société une réforme dont elle ne sent pas le besoin, c'est en compromettre le succès. L'homme d'Étatdoit consulter avec soin l'opinion , afin de s'appuyer sur elle. Il doit ménager ses préventions et se plier à ses exigences, dans l'intérêt même des principes dont il poursuit l'application. Il est même souvent forcé, lorsqu'elle se divise en partis rivaux, de s'attacher à l'un de ces partis, et de s'assurer son appui par d'utiles concessions. En un mot, la politique, même dans le meilleur sens, ne se contente pas de bonnes intentions et de principes solides ; elle exige la connaissance des hommes et l'art de les manier ; elle doit joindre à l'honnêteté du but l'entente des moyens et le savoir-faire pour les mettre en œuvre. Cette science des concessions et des compromis, cette habileté à tourner la difficulté, à ménager les intérêts, à diriger l'opinion sans lui faire violence, à faire jouer tous ces ressorts, si compliqués et si délicats, dont le concours et l'accord sont nécessaires à toutes les entreprises , absorbe aisément toute l'attention du publiciste et de l'homme d'État, et lui fait souvent perdre de vue le but même de ses efforts, la réalisation de la justice. Il faut, non pour appUquer, mais pour reconnaître le droit en lui-même, une science pure, une science désintéressée, qui, sans se préoccuper des faits, des difficultés, de l'état de l'opinion, des luttes des partis, des intérêts individuels ou collectifs, s'attache avant tout à ce que demandent la conscience et la raison. Cette science n'est

* Discours de la méthode, V partie.

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pas la jurisprudence, qui ne considère que le droit réalisé, le droit appuyé sur des textes. C'est la science qui ramène toutes les questions à leurs principes rationnels, c'est la philosophie.

Le philosophe n'est appelé ni à gouverner les États , comme le voulait Platon, ni même à inspirer directement les projets et les résolutions des politiques. Son rôle est d'éclairer l'opinion, en la rappelant à la notion pure du droit, en lui présentant l'idéal dont les institutions civiles ou poUtiques doivent offrir la réalisation plus ou moins imparfaite. Même dans l'ordre pratique, ses recherches ont un caractère spéculatif; les moyens d'application ne sont qu'indirectement de sa compétence, et en s'engageant, pour en tenir compte, sur le terrain de la politique, il compromet la sérénité de ses principes, sans profit pour son influence. Si elle sait se renfermer, au contraire, dans les notions de droit et dans leurs applications les plus immédiates, la philosophie provoque la discussion et l'examen; elle ramène les esprits spéculatifs vers les questions pratiques, dont il leur appartientdepréparer lasolution ; elle élèveles esprits pratiques vers les théories générales, auxquelles ils doivent demander leurs principes ; enfin, quel que soit le destin de ses déductions, qu'elles soient renversées par des déductions contraires ou arrêtées par des impossibilités d'exécution, ou qu'elles entrent peu à peu et plus ou moins modifiées dans les esprits, il en jaillit toujours des lumières, qui dirigent, en définitive, tous les progrès des mœurs et des lois. La philosophie est ainsi plus hardie et plus réservée tout ensemble que la politique : plus hardie,car,pour elle, les faits présents, les institutions en vigueur, les besoins actuellement ressentis, n'ont qu'une importance secondaire et ne peuventprévaloircontre l'enchaînement logique de ses principes et de leurs conséquences ; plus réservée, car elle ne poursuit que la vérité, non des réformes immédiates. Elle ne demande pour elle-même que l'indépendance de la science,

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