À: LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE ET DE CULTE
la respecter complètement chez elles, surtout au regard d'individus qui ne font point partie de minorités ethniques, mais de la grande famille nationale (Précis de Droit Constitutionnel; Recueil Sirey, 1929, p. 23 en note). Du point de vue du droit positif international, il y a peut-être quelques inexactitudes dans la façon dont sont présentées les choses par l’éminent professeur; mais, quant au fond, ses conclusions paraissent incontestables. D'autre part, l'Italie est un Etat totalitaire : c’està-dire qu’elle a le culte de la souveraineté de l'Etat. Un sous-secrétaire d'Etat de Mussolini, M. Balbino, dans un discours officiel, parle de la bonne volonté que tous doivent avoir «de servir la divinité de PEtat ». Mussolini déclare que l'Etat est une fin absolue absorbant l'individu » (discours du 14 septembre 1929). Dans ses institutions de sociologie (t. 1, p. 137), un spécialiste, le R. P. Maria Weiss expose, ainsi qu'il suit, mais pour s'élever contre l'essentiel du Fascisme : « l'Etat est absolu. Il est sa propre fin. Il n’est soumis à aucune puissance plus élevée que lui. Il n’est responsable envers personne. Il donne des lois; mais il n’est régi ni par la loi morale, ni par la loi religieuse. De sa nature, il est sans religion, sans confession : il est le maïître suprême et unique de tout droit. Il possède sur
tout le droit le plus grand et la puissance la plus
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élevée. Devant la volonté de l'Etat qui, de son autorité privée, sauvegarde ses intérêts, il n’est aucun intérêt privé ou public qui puisse tenir. »
Une telle doctrine n’est pas dénuée de grandeur; mais elle est fort dangereuse. Elle eût pu facilement ressusciter la vieille maxime : Cujus regio ejus religio, d'autant qu’en Italie, l’unité de confession était déjà presque réalisée. I] y a, en effet, fort peu de non catholiques dans l'Italie métropolitaine. D'après le dernier recensement dont les résultats aient été publiés, la population de l'Italie est ainsi divisée quant à la religion professée population présente en fait au moment du recensement (1931) : 41.709.581 nationaux, parmi lesquels l’on compte 82.569 adeptes des églises évangéliques; 47.485 israélites; 5.896 orthodoxes grecs; 814 musulmans; 17.483 sans aucune religion. Tous les autres appartiennent à la religion catholique romaine. C’est dire que la proportion des fidèles des cultes dissidents et des libres-penseurs est tout à fait infime. Mettant à profit cette situation de fait, le Fascisme eût pu être tenté d'imposer l’unité de confession à tous ses ressortissants, au moins dans la métropole, d'autant qu’il a été souvent admis que l'unité de religion est un élément de force pour un
pays.
Mais le gouvernement italien pratique une poli-
tique très réaliste, tout en l’enveloppant de déclarations sonores. À bien des égards, ce gouvernement est un gouvernement non conformiste, révolutionaire; avait-il intérêt à heurter l'opinion publique dans une de ses fibres les plus sensibles ? Sans doute, il sait comment l’opinion publique se crée et se manœuvre; mais il sait aussi que c’est une force avec laquelle l’on doit nécessairement compter, et qu’en certaines matières — comme celle de la liberté de conscience et de culte — il n’est pas sans péril de la bafouer.
D’autre part, si les non-catholiques sont très peu nombreux en Italie proprement dite, ils sont déjà fort nombreux dans l’Empire : îles de la mer Egée, Tripolitaine, Cyrénaïque, Erythrée, Somalie, Tientsin, Ethiopie. Dans les îles de la mer Egée, l’on comptait au dernier recensement dont les résultats soient connus (1931) : 130.855 habitants, dont 108.485 orthodoxes; 8.772 musulmans; 4.881 israélites ; 5.780 catholiques. En Tripolitaine, il y avait 522.914 indigènes et 30.866 Italiens et étrangers; au total : 952.780, parmi lesquels 500.326 musulmans, 21.342 israélites; 16.500 catholiques et 1.216 individus sans religion ou de religions diverses — orthodoxes surtout. En (Cyrénaïque, le recensement donnait 164.607 habitants, parmi lesquels 18.861 Italiens ou
étrangers, en majorité catholiques; mais avec une
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proportion importante d’israélites : 4.000 environ. Les indigènes sont musulmans. En Erythrée, 671.776 habitants : 55 % sont musulmans; 37 % sont COpPtes; 4 à 5 païens: 2 à 3 % catholiques; 0,11 % évangéliques. Il ne s’y trouve que quelques centaines d’israélites et d’orthodoxes. En Somalie: 990.815 habitants, presque tous musulmans. On n’y compte que 2.078 catholiques et quelques israélites et orthodoxes. A Tientsin, il y a 6.261 habitants, dont 9.725 Chinois de religions variées, et 536 Italiens, surtout catholiques. En Ethiopie enfin, la population s'élève à environ 10 millions d'habitants, dont plus de 5 millions sont coptes, 3 millions musulmans; 1 million 1/2 païens. Il n’y a que 11.200 catholiques. De ces statistiques, qui n’ont peut-être qu'une exactitude approximative, il résulte en tout cas, à l'évidence, que dans les dépendances de l’Italie, le nombre des non-catholiques est important. Le gouvernement fasciste, qui est très désireux d'assurer la cohésion entre les diverses parties de l'Empire, ne devait-il pas tenir compte de ce fait ?
Ce n’est pas tout. Si replié sur soi que vive un pays, il ne peut pas faire abstraction des autres. Or, dans le monde, le nombre des non-catholiques est formidable. D’après le calendrier « Atlante de Agostini » de 1933, il y aurait 380 millions de ca-
tholiques, 220 millions d’évangéliques, 150 millions
d’orthodoxes; 16 millions d’israélites; 260 millions de mahométans; 630 millions de boudhistes; 280 millions de brahmanistes; 120 millions de païens. D’après l’almanach de Whitaker, les chiffres seraient les suivants : 331 millions 500.000 catholiques; 206 millions 900.000 évangéliques; 144 millions d’orthodoxes: 16 millions 130.000 israélites; 209 millions de musulmans; 150 millions 180.000 boudhistes; 230 millions 150.000 brahmanistes; 350 millions 650.000 adeptes de Confucius; 125 millions 650.000 païens; 25 millions de scintoïstes; 50 millions 870 non classifiés.
De ces chiffres il ressort que les confessions dissidentes, peu importantes en Italie même, sont très largement représentées dans le monde. Or, il est de fait, même aujourd’hui, qu’un rameau d’une confession ne peut être molesté sans que toute la confession se sente atteinte et devienne hostile au gouvernement persécuteur. Ce risque est particulièrement à redouter pour le Fascisme qui, sous bien des aspects, est en position de lutte avec les idées reçues. En voici une preuve péremptoire. Vers le moment de la signature des accords de Latran (11 février 1929) se répandit le bruit que ces accords contenaient des clauses secrètes tendant à limiter le plus possible la liberté des non-catholi-
ques. Dans les milieux libéraux çt parmi les mino-
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rités religieuses se produisit une sorte de panique qui eut un profond retentissement à l'étranger, spécialement en Angleterre, en Amérique et dans les pays nordiques. Ce fut à ce point que du 15 février au 15 mars parvinrent en Italie de nombreux télégrammes demandant à des Italiens non-catholiques de rassurer leurs amis du dehors par dépéche : « Tanto che molti accatolici italiani, che sono in rapporti di amiçizia e di affari con persone residenti neicentri piu importanti dell’ Inghilterra, dell!” America. sono stati, dal 15 febbraio al 15 marzo 1929, ansiosamente, regati di dare, anche per telegrafo, assicurazioni sulla loro sorte » (Piacentini, La Legge, 24 giugno 1929, n° 1159, Roma, 1929). On songea même à organiser l’exode en masse des non-catholiques d'Italie, ainsi que de leurs biens — comme cela s'était fait en France pour les Huguenots après la révocation de l’Edit de Nantes (1685). Il est permis de penser que cette panique ne fut pas tout à fait spontanée, qu’elle fut orchestrée par les adversaires des idées fascistes. Un tel état de fait devait inciter le gouvernement fasciste à la prudence.
Celui-ci devait enfin se demander s’il est vrai, comme beaucoup le croient dans les pays où les minorités religieuses sont en nombre infime, que
l'unité de foi religieuse soit une condition néces-
saire de la félicité et de la grandeur d’un peuple ou si, au contraire, ce n’est là que mirage et illusion. Mussolini a beaucoup vécu en Suisse. Or, qu’y voiton ? Un peuple, en somme heureux, ardemment patriote et appartenant à des confessions religieuses très diverses; nulle part le sentiment national n’est plus développé que là. On pourrait en dire autant de l’Angleterre, des Etats-Unis d'Amérique. L’histoire montre que les tentatives faites par les princes pour imposer l’unité de foi n’ont pas eu de suites heureuses : par exemple, celle de Louis XIV et plus encore celle de Philippe IT d’Espagne.
Mussolini allait-il, en cette matière délicate, suivre les traces de Louis XIV, pour lequel l’unité de foi était si souhaitable, ou de Napoléon, si préoccupé d'assurer la liberté religieuse de ses sujets ? Voici, en effet, comment ce dernier s’exprimait dans un discours du 7 décembre 1804 : « J’ai la ferme volonté de maintenir la liberté des cultes. L’empire de la loi finit là où commence celle de la conscience. » Avant de répondre à cette question, il convient de dire ce qu’il faut entendre par liberté de conscience et de culte et quel était l’état de choses au moment de la signature des accords de
Latrar