PARTIE II. LA RÉVOLUTION
était le nœud qu'il fallait délier. La justice et la bonne politique étaient de dire : l’État ne demande plus au christianisme son appui; il lui retire le sien; les consciences sont libres. Par ce seul mot, la liberté était assurée, et le christianisme était régénéré, car il remontait d’un coup, et par sa propre force, à la pure et sereine hauteur où son fondateur Pavait placé. Si on avait accompli dès le premier jour cette séparation de la foi religieuse et de la vie civile, le christianisme serait devenu en effet la religion dominante, non par la vaine déclaration de l’Assemblée, mais par l'ascendant d’une doctrine simple et profonde, d'une morale pure et véritablement humaine. Il est certain que ces droits de la pensée re'igieuse et des formes diverses de la pensée religieuse furent entrevus dans les premiers jours d'enthousiasme; ils furent comme le rêve poétique des débuts de la Révolution.
Dieu du peuple et des rois, des cités, des campagnes, De Luther, de Calvin, des enfants d’Israël,
Dieu que le Guèbre honore au pied de ses montagnes, En invoquant l’astre du ciel,
Ici sont rassemblés, sous ton regard immense,
De l’empire français les fils et les soutiens,
Célébrant devant toi leur bonheur qui commence, Égaux à leurs yeux comme aux tiens 1 .
Mais comme il est nécessaire de gravir la montagne pour embrasser l'horizon, car pendant qu’on est engagé dans les sentiers on voit à peine à quelques pas devant soi, il faut regarder les événements humains à travers l’histoire pour en comprendre les vrais rapports. Le christianisme pour nos pères, impatients de tous les jougs et résolus à les briser, ce n’était pas l'Évangile; c’était le clergé, le premier ordre de TÉiat, attaché à ses privilèges et à ceux de la noblesse, partisan d’une politique
1. Hymne de là fédération, par J. M. Chénier (14 juillet 1790),
rétrograde, défenseur du droit divin et de toutes ses conséquences, riche h millions, riche à l’excès, ennemi à outrance de la philosophie et de la liberté de penser. Les premiers qui se préoccupèrent des intérêts religieux de la société ne virent que le clergé et non les droits de la conscience. Ils aimèrent mieux réformer la religion que de s’en séparer. Ils auraient cru commettre une im-* piété en desserrant les antiques liens qui attachaient l’État à l’Église, et ils se persuadèrent qu’il était en leur pouvoir d’accommoder l’Église aux nécessités nouvelles de l’État. Ainsi, d'un côté, ils reculèrent devant la liberté; de l’autre, ils poussèrent la hardiesse jusqu’à l’oppression, jusqu’à l’hérésie. Ce fut d’ailleurs, en eux, une grande marque de sagesse et de modération de s’arrêter dans leurs réformes à ce qui était indispensable. Mais une fois engagée dans la résolution de considérer la religion comme une partie de la politique et de la plier aux nécessités sociales, la Révolution ne devait pas s’arrêter avant de s’être débarrassée de tout ce qui lui rappelait un passé odieux.
Il est malheureusement dans la nature des hommes de ne sortir d’une servitude que par une proscription, ce qui est au fond tourner dans un cercle vicieux. Il n’y a rien de si puissant dans nos cœurs que le désir de se venger, ou du moins le désir d’avoir son tour. C’est l’écueil des petites révolutions, et ce fut la plaie de la grande. Pendant que la Constituante procédait avec tant de calme et de force à la fondation d’une société nouvelle, le flot de la colère partait d’en bas; et, toujours grossissant, il finit par envahir les pouvoirs publics. C’est la colère du peuple qui fit la Convention ; nous la verrons armer contre la Convention, devenue insuffi ante, la Commune de Paris et les jacobins. Nous verrons les spoliateurs d’églises forcer à chaque instant les portes de la Convention, déshonorer la représentation nationale, troubler les séances, transformer la salle de la Convention