PARTIE II. LA RÉVOLUTION
et s’ils refusent, on les y traîne 1 . De leur côté, les pays catholiques s’apprêtent à la résistance. On court aux armes dans le Midi, en Vendée. La situation ne pouvait durer : il y avait d’un côté parti pris de ne pas se soumettre, et de l’autre , parti pris d’obtenir le serment, et déjà peutêtre d’en finir avec les personnes. Le ministre de l’intérieur, Cahier-Gerville, dans un rapport présenté h l’Assemblée le 18 février 1791 , résume ainsi son opinion : « Si d’un côté, l’on voit des fanatiques, de l’autre, on voit des persécuteurs, et il semble que la tolérance soit exilée de ce royaume. » Roland, qui lui succéda et fut, comme on sait, un ministre modéré, qui paya même sa modération de sa vie, demanda des mesures sévères. Merlin parla de transportation en Amérique. Legendre, pérorant aux Jacobins, s’écria : « Il faut que le prêtre réfractaire porte sa tête à l’échafaud ou son corps aux galères. » Enfin, à la suite d’un rapport présenté par François de Nantes, l’Assemblée décréta que le département pourrait déporter tout prêtre réfractaire dénoncé par vingt citoyens actifs, après avis conforme du district*. Le roi, encore une fois, opposa son veto. La France, en vérité, n’était plus une nation; c’était une lutte entre deux armées. Le 20 juin et le 10 août décidèrent de la victoire. D’un côté, on demandait la liberté, en aspirant à la domination par la force même du principe catholique, de l’autre, on proclamait la liberté, en imposant un culte par la violence. La Révolution, légitime dans son principe et dans ses aspirations, dégénérait en despotisme, et, dans son aveuglement, transformait ses ennemis en martyrs’, elle que le long martyre de la liberté avait faite si grande!
Ges querelles violentes et confuses aboutirent aux massacres de septembre 3 . Personne n’ignore que, dans ces funèbres journées, les prêtres étaient les premières vic-
M. de Pressensé, toc. cit,, p. 224, sqq. — 2. 26 août 1702. 3. 2-3 septembre 1792.
times désignées aux assassins. A la Mairie, à l'Abbaye, aux Carmes, à Saint-Firmin, à la Force, on en fit une boucherie. Les nobles et les autres suspects avaient une chance de salut, sur vingt chances de mort; les prêtres n'en avaient aucune. Un prisonnier sur le point de comparaître devant Maillard et ses compagnons, entendant les cris des massacreurs, les gémissements des mourants, les hourras de la foule, et sentant peut-être l’horreur du sang qui coulait à flots, demande à un ouvrier ce qu'il faut répondre, s'il y a quelque espoir de vivre, d'échapper à la sentence commune. L'autre le regarde, partagé entre la pitié et la haine : «Si tu es prêtre, dit-il, tu es flambé 1 .»
Le règne de la Convention commença en quelque sorte le lendemain des journées de septembre. On sait qu'à l'exemple de la Constituante elle voulut promulguer une déclaration des droits de l’homme et qu'elle y inscrivit la liberté des cultes. Elle la réunit, comme cela était naturel et juste, à la liberté de penser et d'écrire. La proposition fut faite le 18 juin 1793 et votée le 23 en ces termes : «Le droit de manifester sa pensée et ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, le droit de s'assembler paisiblement, le libre exercice des cultes, ne peuvent être interdits. La nécessité d'énoncer ces droits suppose la présence ou le souvenir récent du despotisme 1 .»
Ainsi nous voilà bien loin de l'inquisition et de la révocation de l’édit de Nantes. Voltaire, Rousseau, Montesquieu, tous les encyclopédistes ont victorieusement combattu l'intolérance ; ils en ont démontré la cruelle injustice à tous les esprits; l’Assemblée constituante, héritière de leurs doctrines, armée du pouvoir nécessaire pour les faire passer dans les lois, a décrété successivement l'émancipation des protestants et celle des juifs; après elle, la Convention, résumant dans une formule
i. Bûchez et Roux, Histoire parlementaire y t. XVIII, p. U 8.
2 Séance du 23 juin 1793.