‹ La liberté de conscienceChapitre 14 sur 269 · PARTIE I. L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

PARTIE I. L'HISTOIRE

que Platon modifie l’interprétation du culte grec, mais ne le rejette pas. Dans un passage où il distingue trois sortes d’impies 1 , il met au premier rang, comme les plus coupables, a ceux qui feignent une religion qu’ils n’ont pas. » Puisqu’il créait des hommes tout exprès pour sa république, rien ne lui était plus facile que de créer aussi une religion, s’il n’avait pas admis, à sa manière, il est vrai, et avec tous les retranchements et toutes les interprétations nécessaires, la religion de ses ancêtres. On n’observe pas les convenances scéniques avant que la pièce soit commencée, et quand on en est encore à construire le théâtre.

Quelques historiens ont prétendu que Platon, incrédule au fond, affectait de parler comme le vulgaire pour éviter le sort de Socrate. C’est injurier Platon, c’est mal connaître la nature de la religion grecque. Il n’y a qu’à lire les dialogues pour y sentir partout l’accent de la sincérité. Si Platon ne croyait pas, que n’imitait-il le silence d’Aristote, qui n’a parlé des dieux qu’une ou deux fois, et seulement en quelques mots? Il y a au moins de la dignité dans ce silence. Était-ce de la part d’Aristote dédain ou habileté? L’habileté serait médiocre. On ne manquait pas de prétexte pour condamner Platon malgré sa croyance, ou Aristote malgré son silence II suffit d’avoir nié une fois. Ou plutôt ce n’est pas la négation, c’est l’interprétation, le symbolisme, qui fait le péril. Tous les prêtres ressemblent à ce Louis XIV qui préférait un athée à un hérétique, parce qu’ils sentent par instinct qu’une doctrine ne peut .^être vaincue que par une doctrine. Socrate fut condamné pour avoir nié les dieux de la république, et mis en leur place des extravagances démoniaques : le second crime était le plus grand. Aristote faillit avoir le même sort,

4. Lois f liv. X, trad. fr/, t. VIII, p. 275. Les impies dont ii parle dans le passage cité ne sont condamnés ni pour leur incrédulité ni pour leur hypocrisie, mais pour avoir enseigné de fausses doctrines sans y croire, et pour avoir poussé à des pratiques superstitieuses

non pour avoir nié les dieux, mais pour avoir élevé dans sa maison un autel à sa femme et un autre à son ami. Les chœurs de danse des dieux immortels, que Platon décrit dans le Timèe , au lieu d'apaiser les prêtres, ne faisaient que les irriter contre lui par une apparence de doctrine religieuse nouvelle. Et en effét, ce qui dura, ce fut le • symbolisme de Platon, et non le dédain d'Aristote. La religion grecque ne fut pas détruite, elle fut transformée. Toutes les écoles continuèrent de jurer par Jupiter. Les philosophes Alexandrins étaient des pontifes. Le symbolisme, un peu grossier dans les premiers philosophes, inspiré alors peut-être par la peur, sans doute aussi par une crédulité réelle, plus savant et plus libre dans Platon, presque nominal dans Aristote, devint à la fois profond et sérieux dans l'école de Plotin, parce qu'elle entreprit d'allier la raison, qui est le principe du progrès, à la tradition, qui est le principe de l’autorité.

Il faut nous souvenir ici qu’au moment où Platon flottait entre la négation et la superstition, la Grèce avait déjà produit Thalès, Pythagore, les Éléates, dont la hardiesse métaphysique n’a jamais été dépassée. Ces spéculations transcendantes, au début de la philosophie, étonnent moins peut-être que la subite invasion des sophistes, qui arrivèrent au scepticisme absolu en soulevant sur l’origine des connaissances humaines les questions mêmes que Kant a débattues avec tant d'éclat presque de nos jours. Ce qui manquait à ces esprits aventureux, c'était le sentiment du réel. Semblables à ces navigateurs qui enivrés de leurs nouvelles découvertes, ne se soucient plus de rentrer dans leur patrie, ils se jetaient avec une audace inouïe dans le champ de la spéculation, ne reculant ni devant les faits les plus positifs ni devant l'absurde, ,et poussant la dialectique jusqu’à ces extrémités que Leibnitz apercevait et proscrivait quand il disait avec un bon sens supérieur : cave à consequentiariis. Socrate fut préservé de ces excès par le bon sens, Platon par le sentiment exquis de l'art, qui 'lui

donne en tout de la mesure, Aristote par l’intelligence profonde de la méthode et des conditions vraies de la science. Il n’en reste pas moins qu’il y avait une certaine confusion dans les âmes même supérieures. L’étude attentive de Platon explique, autant que l’état politique d’Athènes, la condamnation de Socrate. Cet homme excellent, qui représente le bon sens dans la vie comme dans la philosophie, avec peut-être un peu de subtilité pour rappeler qu’il était Grec, fut condamné à l’époque de la civilisation la plus florissante, après un développement immodéré, mais puissant et fécond de l’esprit philosophique, dans le siècle glorieux de Périclès, et dans cette république Athénienne qui venait de renverser les tyrans, qui dans le siècle précédent avait détruit l’aristocratie des Eupatrides, qui tirait au sort les fonctions de prytanes et d’épistate, et faisait décider toutes les affaires par l’assemblée générale de la nation; parce peuple intelligent, rusé, frondeur, et nécessairement un peu sceptique, capable de tout comprendre et de tout mépriser; à côté de ces sophistes qui. ne laissaient debout ni une vérité morale, ni un principe politique, ni une maxime de sens commun. Sans ce fond de crédulité, dont Platon lui-même eut tant de peine à s’affranchir, on ne saurait s’expliquer cette condamnation. Libéraux et intolérants, superstitieux et incrédules, indifférents et cruels, voilà Athènes, voilà les juges de Socrate. Est-ce qu’Anytus, qui le fit condamner, n’avait jamais lu Platon? Pendant qu’on jugeait Socrate pour avoir nié les dieux de la république, tous ceux qui étaient là, au moins tous les lettrés, connaissaient Platon, lisaient ses œuvres, conversaient avec lui, savaient à n’en pas douter qu’il était justement aussi coupable que son maître. Il est même très-probable, pour ne pas dire tout à fait certain, que la grande majorité des juges et Anytus lui-même, se souciaient de Jupiter et de Bacchus tout autant que Socrate et les prenaient tout simplement pour des légendes ou des symboles, sauf en rentrant chez eux à en

avoir peur, et h leur offrir très-sérieusement des sacrifices. Qui ne connaît pas Jes contradictions humaines ne connaît pas Ja nature humaine, et Lien moins encore la nature grecque. Les prêtresse sentaient irrités d’un scepticisme qu'au fond ils partageaient. Us se seraient tus, s’il ne s’était agi que de la foi. Ils frappèrent dans Socrate un honnête homme qui compromettait leurs honoraires, les politiques proscrivirent un citoyen hardi, qui, en attaquant les dieux, donnait au vulgaire l’habitude dangereuse de tout discuter, et la foule apparemment obéit à un de ces entraînements cruels qui la poussent quelquefois à s’irriter de ce qui la dépasse. Anytus fut très-habile quand il dit aux juges : Peut-être ne fallait-il pas accuser Socrate; mais dès qu’il est accusé, il doit être condamné. Ce mot explique la sentence de tout ce qui était intelligent parmi les juges qui votèrent pour la condamnation. Il explique aussi l’impunité de Platon, et la fuite d’Aristote h Chalcis, pour épargner, disait-il, un crime aux Athéniens. On pourrait dire aussi justement que les Athéniens favorisèrent cette fuite, pour s’épargner un crime. Ce sont les mêmes hommes, qui, le jugement rendu, passèrent du côté de Socrate qu’ils venaient de condamner. La religion dans tout cela, sans être absente, n’était guère que le prétexte. On ne parlait que des dieux, mais on pensait à eux et à autre chose. U y avait dans le procès quelques traces d’intolérance religieuse, mais c’était surtout un accès d’intolérance civile.

On s’oublierait à raconter l’admirable développement de la civilisation grecque, et cet étrange phénomène d’un si petit peuple gouvernant le monde pendant plusieurs siècles par l’ascendant de ses mœurs et de ses idées. La Grèce est notre patrie intellectuelle; son histoire est comme un chapitre de notre histoire nationale. Un jour vint où le génie de la Grèce commença à décroître. L’imitation, dans les arts, prit la place de l’invention. La phi-, losophie, épuisée, et désormais incapable d’enfanter de

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