‹ La liberté de conscienceChapitre 20 sur 269 · PARTIE I. L’HISTOIRE · texte numérisé non relu

PARTIE I. L’HISTOIRE

monde où l’oligarchie était oppressive et se sentait menacée. Il affectait le dédain pour les grandeurs de convention, et ce que Pascal appela plus tard « la grimace. » Il n’attaquait pas la propriété, mais il enseignait à s’en passer et à la dédaigner. Il créait entre les nouveaux sectaires une affiliation étroite et secrète, contraire par cela seul aux lois de l’empire. Enfin, ce qui paraissait dans les idées antiques un attentat contre la majesté du peuple, les chrétiens, non contents d’annoncer un nouveau Dieu, proclamaient la déchéance de tous les autres. Cette religion exclusive frappait d’étonnement les Romains. Devenus tolérants en matière de dogmes à force d’indifférence, ils se voyaient pour la première fois en face de l’intolérance religieuse.

Il importe de le bien comprendre : à ce moment de l’histoire , l’intolérance religieuse et l’intolérance civile sont en lutte ; et dans cette lutte la liberté de conscience est du même côté que l’intolérance religieuse. Les chrétiens usent de leur droit en refusant d’adorer les faux dieux; les Romains abusent de leur force en contraignant les chrétiens à faire profession extérieure d’un culte que leur conscience repousse. Cette distinction entre l’intolérance religieuse et l’intolérance civile est d’une telle importance que, faute de l’avoir comprise, la plupart des controverses aboutissent à embrouiller les questions et à raviver les querelles. Une Eglise est dans son droit lorsqu’elle impose à ses fidèles l’obligation de croire tout ce qu’elle enseigne , c’est-à-dire , lorsqu’elle pratique sur elle-même l’intolérance religieuse; elle ne fait alors qu’obéir à son principe , qui est le principe d’autorité. C’est pour elle une question de vie ou de mort; elle ne peut introduire en elle-même le droit absolu de libre examen, sans cesser d’être une religion pour devenir une philosophie. Mais lorsqu’elle ne se borne pas à retrancher les dissidents de sa communion, lorsqu’elle emploie contre eux d’autres armes que les armes spirituelles, ou lorsque,

s’adressant aux incrédules , elle veut les contraindre, par la ruse ou par la force, à mentir à Dieu et aux hommes, elle se rend coupable du plus grand de tous les crimes, car elle viole la liberté dans la conscience qui en est le sanctuaire , et elle emploie la violence pour commander l’hypocrisie et le parjure.

Les apôtres disaient à leurs disciples : « Croyez ce que nous vous enseignons au nom de Dieu, si vous voulez gagner la vie éternelle ; mais si vous n’avez pas une foi d’enfants, quittez-nous, et allez en paix. x>

Et les proconsuls disaient à ceux qu’on traînait devant leur tribunal : « Désobéissez à votre conscience et à votre Dieu, et adorez les dieux de notre empereur, sous peine de la vie. »

Que devaient faire les chrétiens?

Leur maître avait dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 1 . »

Ils étaient prêts à obéir à César, pour tout ce qui ne heurtait pas la loi divine. Si César demandait l’impôt, ils étaient prêts à le payer; s’il demandait leur sang , ils étaient prêts à le répandre. Mais quand il ordonnait un crime , ils ne savaient plus que résister jusqu'à la mort. Ils ne résistaient pas les armes à la main , car on leur avait dit : « Si quelqu’un vous frappe sur une joue, tendez l’autre 2 . » Ils venaient comme des troupeaux de moutons qu’on mène à la boucherie, paisibles, désarmés, résignés. Ils répondaient avec une fermeté douce. Si le proconsul, par pitié, essayait d’argumenter contre eux, ils ne le comprenaient pas, car ils étaient presque tous sans lettres; ils répétaient leur symbole, et tendaient la gorge. Ce fut bientôt un spectacle terrible que ces populations décimées. Les juges subissaient la triste loi des persécutions; ils inventaient des supplices dont le récit fait frémir après tant de siècles. N’étaient-ils pas citoyens de cette Rome , dont

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