PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE
même. Ajoutons qu'elle est inévitable dès qu'on renonce au concordat. Et en effet, qu’on y prenne garde : un concordat est un contrat synallagmatique. Si la France cesse de l’exécuter en ce qui la concerne, l’Eglise est déliée, elle rentre dans la plénitude de sa liberté. Je n’hésite pas un moment à dire que si l’on supprime, par exemple, le budget des cultes, il n’y a plus de concordat. L’Église romaine ne manquera pas aussitôt de signifier directement aux évêques français ses volontés, ses décisions doctrinales et les actes des conciles; de nommer directement aux évêchés, d’en modifier les circonscriptions, de faire en un mot tout ce que le concordat lai interdit. Nous n’aurons contre ces empiétements que la diplomatie, et la ressource extrême d’une occupation militaire. Voici donc le dilemme dans lequel se trouve placé le gouvernement français à l’égard de l’Église catholique : ou conserver le concordat avec tous les droits qu’il garantit, ou renoncer au concordat, et rendre immédiatement sa liberté d’action à l’Église romaine. C’està-dire qu’il faut choisir entre ce qui existe, ou une liberté à coup sûr embarrassante dans l’état actuel, puisqu’elle émancipe une association formidable dans un pays où il n’y a pas d’association, et qu’elle donne la pleine liberté de son action au seul pouvoir en France qui n’émane pas du pouvoir central.
La Constituante avait essayé de sortir de ces difficultés par la constitution civile du clergé ; mais il faut dire que cette constitution n’était ni viable ni légitime. L’Assemblée était dans son droit quand elle réglementait la propriété du clergé, puisque la réglementation de la propriété dans un pays appartient au pouvoir civil ; mais quand elle décidait, par exemple, que les évêques seraient nommés parles électeurs au lieu de l’être par le roi, elle usurpait certainement sur les droits et sur l’indépendance de l’Église ; elle violait la liberté de conscience. Elle se défendait en disant qu’elle ne faisait que rétablir la pratique de l’Eglise primitive. Je le veux; ce n’en est pas moins un
sophisme.il faut qu'une Eglise se gouverne et s'administre d’après ses propres principes, ou elle n’est pas libre. La Constituante n’avait que deux partis à prendre : ou laisser à l'Église une liberté absolue, ce qui était possible alors, ou obtenir par voie de concordat, c'est-à-dire en s’adressant à l’autorité du pape, les réformes comprises dans ce qu'elle appelait la constitution civile du clergé.
On voit par ce peu de mots que la liberté de conscience est une question très-simple et très-aisée en théorie, trèscomplexe dans la pratique, et qu'il n’est pas facile, comme certains esprits irréfléchis se l’imaginent, de trancher les difficultés qu’elle présente par deux ou trois articles de loi. Ces difficultés ne sauraient être vaincues que dans un pays absolument libre, où toutes les forces de l'enseignement laïque, de la presse, de la tribune, de l’association, de l’initiative intelligente des citoyens peuvent balancer l’ascendant du corps sacerdotal. Mais si la presse est surveillée et entravée, si la discussion des matières religieuses compromet la sécurité personnelle de ceux qui s’y livrent, si les associations de capitaux et d'efforts dans un but purement moral ne sont ni sanctionnées par la loi, ni facilitées par les mœurs, si les citoyens, accoutumés à se reposer de tous les intérêts généraux sur le gouvernement, ne savent pas employer leur énergie à défendre et à propager leurs principes, une Église aussi fortement constituée que l’Église catholique, ayant des prêtres par milliers, des . affiliés innombrables, un chef absolu, des temples partout et par conséquent des confessionnaux et des chaires, assurée de plus de cent millions de revenus en France, sans compter les propriétés des fabriques, presbytères et autres établissements religieux autorisés comme personnes civiles, investie en outre du droit de tout imprimer et de tout dire, mêlée à tous les actes les plus solennels de la vie, à l’éducation, aux mariages, appelée sans cesse au chevet des mourants, une telle Église étouffe nécessairement toute liberté dans un pays, quand elle ne rencontre pas en face