‹ La liberté de conscienceChapitre 251 sur 269 · PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE

droit de parler, c’est le droit de penser qui a des ennemis. Eh ! si cela n'était pas, qui donc se donnerait la peine de propager des superstitions ineptes? Et pourquoi trouve rai tpn dans certains partis, à toutes les époques, de sourdes haines contre la diffusion des lumières? Pourquoi tant de presses brisées, tant d'écoles fermées, tant de voix éloquentes condamnées au silence? A qui la contradiction et la discussion feraient-elles peur, si le fanatisme n'espérait pas trouver dans l'homme meme , dans ses passions, dans ses erreurs, dans son ignorance, un ennemi de la liberté de l'homme ?

C’est ici qu’il faut se donner le spectacle des contradictions de nos adversaires. Tantôt ils nous déclarent que nos alarmes sont vaines, parce que la liberté intérieure est invincible ; et tantôt, pour montrer qu’il n'y a pas de liberté ou que la liberté ne vaut rien, ils soutiennent que notre raison est impuissante. Et en effet, si la raison perdait son autorité, je ne donnerais pas un fétu de la liberté de l'homme. La vérité est qu'il ne faut pas s’exagérer la force de la raison au point de croire qu'on ne peut la tromper, car ce serait dire qu’il n’y a ni enfants, ni faibles esprits, ni lâches cœurs, ni souveraines passions, ni volontés chancelantes ; et qu’il ne faut pas non plus s'exagérer la faiblesse de la raison jusqu'à prendre pour un vice de sa nature ce qui n’est qu'un effet de l’ignorance, ou de l’entraînement, ou de l'éducation. Quand* même il serait vrai que la raison a besoin d’être éclairée, ce que personne ne nie, et qu'elle a une portée différente selon les âges, l’éducation et la trempe du caractère et de l'esprit, ce qui est évident, qu'en pourrait- on conclure, sinon qu'il faut lui donner les instruments et les directions dont elle a besoin, l’aider à chasser les préjugés qui l’offusquent, à vaincre les passions qui l'étouffent, la rendre enfin maîtresse d’elle-même ? car tout est là , et , dès qu’elle se possède, elle va en droite ligne et par sa propre force vers la vérité. Mais ce n’est pas le compte de

nos adversaires de faire ces distinctions équitables; et de constater ainsi la force que la raison a en elle-même, et la faiblesse qui lui vient du mauvais usage de nos autres facultés, et du milieu dans lequel nous vivons. Ils aiment mieux déclamer sur sa force, pour nous endormir sur nos périls, ou sur sa faiblesse, pour nous dégoûter de son exercice. Aussi perfides dans leurs apologies que dans leur scepticisme, ils s’inquiètent peu d’une contradiction pourvu que leur ennemi soit harcelé.

Mais suivons-les dans ce nouveau rôle ; et comme nous avons montré par quelles influences la raison pouvait être détournée de sa voie, montrons aussi qu’elle est puissante et solide par elle-même, et qu’après tout , forte ou faible, elle est le juge en dernier ressort, le juge nécessaire des doctrines mêmes sous le joug desquelles on veut la courber.

A en croire les ennemis de la raison, nous demandons la liberté de penser, et, si nous l’avions, nous la laisserions périr dans nos mains. Nous nous croyons capables de trouver une doctrine , quand nous n’avons tout juste que ce qu’il faut d’intelligence pour comprendre la doctrine que nos maîtres veulent bien nous apprendre.

Nous connaissons de vieille date les arguments qu’on apporte pour soutenir cette étrange thèse de l'imbécillité ♦ humaine. C’est par eux que les sophistes de la Grèce ont voulu triompher de la raison et du bon sens de Socrate. Tout cet étalage de scepticisme peut être réduit à un seul mot, que voici : « Puisque l’humanité se trompe souvent, il est juste et raisonnable d’en conclure qu’elle se trompe toujours. — Il y a, contre la vérité, un argument invincible : c’est l’erreur. » Malheureusement pour les sophistes de la Grèce et pour les nôtres, c’est un raisonnement qui ne convaincra jamais personne. Il est naturel de croire; il est contre nature de douter; il est ridicule de fonder sur un raisonnement la négation de toute raison.

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