‹ La liberté de conscienceChapitre 252 sur 269 · PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE

Mais supposons une victoire impossible; accordons à nos sceptiques et à nos théologiens que la raison humaine est une lumière vacillante et trompeuse : les sceptiques pourront se réjouir des ruines qu'ils auront faites; c’est leur état de détruire, c’est leur passion , c’est leur but ; mais que deviendront les théologiens? A peine ont-ils mis la pensée humaine au néant , qu’ils s’adressent à elle pour lui inculquer leurs doctrines. « Voici, disent-ils, nos preuves. Voici ce que nous fournit l’analyse du cœur humain , ce que nous dit la société humaine, ce que nous trouvons dans l’histoire. Voici des axiomes que toute intelligence doit admettre, et la conclusion que nous voulons en tirer. » Eh quoi I insensés que vous êtes, ressuscite-t-on les morts? Passerez-vous la moitié de votre vie à détruire une force, et l’autre moitié à l’invoquer? La raison estelle capable, oui ou non, de former une opinion juste? Si oui, laissez-la libre; si non, abandonnez les hommes à leur instinct comme un troupeau de brutes. Mais vous n’êtes capables ni de croire à la force de l’humanité, ni de vous résigner à son néant!

Quand vous dites que l’intelligence humaine suffità pourvoir aux besoins inférieurs, mais qu’elle est incapable de philosophie et qu’il lui faut une doctrine toute faite venue de plus haut, ne vous apercevez-vous pas que vous raisonnez dans votre propre hypothèse, et que vos raisonnements ne prouvent rien , à moins qu’on ne soit d’abord de votre avis? Vous me proposez un maître, mais quel maître? Gomment puis-je le reconnaître? A quel signe? Si vous parlez de soumission volontaire et raisonnée, je ne m’en plains pas, je n’ai rien à dire, tout homme est maître de ses convictions. Tant que vous discutez avec moi pour faire de moi un adepte, me soumettant vos motifs, réfutant les miens, faisant appel à ma raison éclairée, vous êtes dans votre droit et vous respectez le mien: ce que vous faites n’est que du prosélytisme. J’honore le prosélytisme, je le respecte, je demande pour moi-même la liberté d’en-

seigner et de propager mes croyances. Je ne repousse que la force , et par la force j'entends tous les moyens directs ou indirects qui ôtent k l’homme la disposition de luimême. Je repousse la loi qui m’oblige k cacher ma croyance, à me conformer extérieurement k une croyance qui n’est pas la mienne, ou celle qui, moins violente en apparence, mais plus perfide, remplit mes yeux et mes oreilles de la prédication, de la pratique et des cérémonies d’une autre religion en condamnant la mienne k l’obscurité et au mystère; ou celle enfin qui, divisant ün peuple, distribue aux citoyens ses faveurs ou même la justice, non d’après leurs mérites, mais d’après leur foi, établissant ainsi en eux-mêmes une lutte sacrilège entre leur conscience et leurs intérêts.

Qui osera exercer sur moi de telles violences ? Èst-ce un individu? Mais de quel droit? Du droit de la vérité qu’il possède? Sa vérité! N’est-il pas un ho'mme, un homme comme moi? Sa raison lui démontre la vérité de ce principe, et la mienne m’en démontre la fausseté. Les vérités mathématiques sont évidentes avec le temps, parce qu’elles sont conçues d’une façon identique par tous les esprits : en est-il de même des vérités religieuses ? Ont-elles tant d’évidence qu’il suffise de les présenter k l’esprit pour qu’il se soumette? Non, j’en atteste les disputes théologiques qui remplissent l’histoire de toutes les églises; j’en atteste l’inquisition, j’en atteste votre doctrine elle-même, car l’évidence vous dispenserait de la force. Entre ma ràison et la vôtre, pourquoi faut-il que ce soit la mienne qui abdique et la vôtre qui triomphe? C’est la force seule qui décide : voilà donc le fondement de la vérité ! Concluons qu’aucun homme n’est maître de la pensée d’un autre homme. Criminel est celui qui opprime, criminel celui qui se laisse opprimer, et qui de libre et responsable qu’il était, devient par sa faute une créature passive, renonçant ainsi k sa dignité et k sa tâche.

Ce que ne peut contre moi un homme, est-ce la majorité

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