PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE
humaine ; qu’on ne peut nous l’arracher sans nous ôter tous droits et toute liberté, et même toute idée de droit. C’est une impiété que de nier en principe la liberté de penser, ou de la disputer à l’homme dans la pratique, en employant contre elle la ruse, le mensonge ou la terreur.
Eh bien ! l’ennemi me laissera cette liberté qu’il ne peut me ravir sans crime, ce droit qui est le commencement et le fondement du droit. Pensez, spéculez librement ; cherchez la vérité par vos propres lumières ; ou, si vous vous défiez de vous-même, cherchez vos aides où vous voudrez, selon l’inspiration de votre conscience. Faites-vous une doctrine, une religion. Mais qu’elle ne sorte pas de vous-même : au moindre mot, au premier souffle, je fais peser sur vous ma force. Vous avez la liberté de croire; mais je vous interdis le droit de manifester votre croyance. Vous croyez à l’Évangile, et à la mission divine de l’Église catholique? Cependant ne faites pas sur votre front le signe de la croix, ne prononcez pas l’oraison dominicale ; car ces manifestations de votre croyance blessent la mienne. Si vous écrivez un livre de prière, je le brûlerai ; si vous élevez une église, je la raserai; si vous appelez un prêtre, je le tuerai. Vous devez penser comme moi ou feindre de penser comme moi, parce que je suis le roi, ou parce que je suis la force. Voilà un crucifix, marchez dessus 1 Voilà une aigle : sacrifiez aux dieux de l’empire I Ce langage vous fait frémir ; est- ce parce que je parle de mort ? L’odieux de la persécution n’est pas dans le degré, il est dans la persécution elle-même. Je dirai, si on. le veut, que le proconsul qui envoyait les chrétiens aux bêtes était plus criminel que le roi qui envoyait les protestants aux galères. Mais, ô mon Dieu, quel est donc ce sacrilège de mettre la volonté, ou les intérêts, ou les passions d’un autre homme, entre toi et ma conscience ? Quand, emporté par le torrent de la vie, par ses malheurs, par ses passions, je prends un moment pour me recueillir, pour rappeler ma destinée
immortelle, pour m’élever vers toi, ô consolateur, 6 espoir, ô source unique et indéfectible de la résignation et de la force, faut-il que je ne puisse en paix t’adresser ma prière, et que je m’expose en t’adorant à susciter autour de moi la colère et la vengeance ? Non, cette action-ci , doit se passer entre moi et le ciel. Homme, retire-toi, et laisse-moi face à face avec mon Créateur !
Après le droit de penser et le droit de prier, il en est un qu’il faut revendiquer encore ; c’est celui d’exposer hautement sa doctrine; de la prêcher, de la défendre. Il ne faut jamais séparer l’homme de la société ; si nous avons des devoirs envers Dieu et envers nousmêmes, nous en avons aussi envers nos semblables. La Providence nous a placés dans un système et nous y a donné notre œuvre à remplir ; nous sommes solidaires de tout ce qui existe ; nous sommes frères de tout ce qui jespire. Les sectes antiques, dont la morale protégeait même la nature inanimée, obéissaient à un sentiment exagéré, mais touchant et juste : il sera éternellement vrai que l’amour est la première loi du monde. Ouvrez tous J es livres de morale humaine ; vous y lirez que les hommes sont frères. Ouvrez l’Évangile : c’est le premier et l’unique précepte. Ouvrez votre cœur : vous y trouverez le dogme béni de la fraternité. Portés par une impulsion secrète à nous sacrifier pour nos frères, obligés par la loi morale à respecter leurs droits, à faciliter leur bonheur, resterons-nous indifférents à leur avenir au delà de cette vie ? Ne soDgerons-nous pour eux qu’aux intérêts corporels ? Et quand nous nous sentons entourés du monde invisible ; quand nous voyons le monde terrestre s’enfuir, quand les splendeurs de Dieu nous apparaissent, garderons-nous la vérité pour nous seuls, et abandonnerons-nous nos frères à l’erreur ? Non ; la vérité est un dépôt, comme la richesse. Nous n’en sommes, pour ainsi dire, que les trésoriers ; nous ne l’amassons que pour la répandre. Conquérir la vérité, c’est la