PARTIE IV. CONCLUSION GÉNÉRALE
Ils vous diront : « Quand je serai devenu fort par votre faiblesse, et quand je vous aurai mis au point de croire sans discernement ce que je veux vous faire croire, je vous inculquerai une bonne doctrine et meilleure que tout ce qu’aurait pu trouver par ses propres forces cette raison périlleuse dont je vous aurai débarrassés. » Ainsi ils se consoleront du crime d’avoir dégradé et mutilé la nature humaine, par l’espérance de lui faire ensuite du bien. Qu’ils calment leur conscience par ce sophisme ; mais qu’ils n’espèrent pas nous le faire accepter, à nous qui rejetons leur doctrine, qui possédons notre raison, qui nous sentons obligés par la loi morale à gouverner nousmêmes et à contrôler toutes nos pensées, et qui pouvons bien trouver étrange que, voulant nous éclairer à ce qu’on prétend, on ait d’abord besoin pour cela de nous rendre aveugles.
Savez-vous ce que c’est que cette liberté du dedans qu’on veut nous ravir? C’est la matière du droit. Otèz la liberté intérieure dé nos opinions, de nos résolutions ; vous ôtez le droit,- vous le supprimez, vous lui enlevez sa raison d’être, vous en détruisez même la pensée. C’est parce que je suis libre d’agir, que je me sens obligé à l’action juste. En même temps que je sens se mouvoir en moi cette force vive qui donne le branle k toutes les forcés du monde, qui peut résister k la matière et la dompter, je comprends qu’elle n’est pas livrée au hasard et au caprice; qu’elle à une loi, comme tout ce qui existe, une loi que ma volonté peut enfreindre, mais qu’elle enfreint à son dam, en consentant, par l’usage désordonné de sa force, k une diminution et k une dégradation de mon être. Être libre, sans une loi, c’est être abandonné. La vraie liberté, celle qui fait de l’homme une image de Dieu; c’est la liberté réglée, dominée, sanctifiée, réalisée par la loi morale. Voilà la vraie force; une force employée au bien; voilk l’action véritable, une action juste. Tout ce que je fais en dehors n’est que fatigue
perdue ; le néant remporte, et il emporte en même temps comme une partie de moi-même; au contraire, l’acte vertueux est solide, il subsiste, il est durable ; il entre dans le système général de l’être, il y concourt; il a sa place dans les desseins de Dieu; il ne peut plus se perdre, je ne puis plus le perdre. Il me profite encore et me grandit, même quand j’en ai perdu le souvenir. Il en est de même de la pensée et même du sentiment. Rien n’est vivant que ce qui est dans la règle. Qu’est-ce que la pensée vague, sans direction, reflétant comme dans un prisme tous les phénomènes du monde, accueillant la vérité et l’erreur sans discernement, et se laissant couler au hasard, comme une source qui s’épanche ? Cette pensée est un rêve. Il faut que la volonté discipline les idées sous la loi du vrai ; il faut qu’elle les enchaîne dans un ordre juste, qu’elle discerne entre l’idée éphémère et l’idée solide, qu’elle s’attache à ce qui est éternel et rejette ce qui ne vaut rien : c’est à cette condition que l’esprit a conscience et possession de sa force, et qu’au lieu de dépendre de tout ce qui l’entoure, il arrive, en se dominant, à dominer tout le reste. La loi, ou, si l’on veut, le droit, est donc nécessaire à la personne -humaine, à la liberté humaine, pour la constituer : et la liberté, à son tour, soit dans l’ordre de la pensée ou dans l’ordre de l’action, ne va pas sans le droit. Le droit et la liberté apparaissent ensemble dans la conscience humaine; et tant s’en faut qu’on puisse me contester, au dedans de moi, la possession du droit et la possession de la liberté, que, si je ne les retrouvais pas dans ce dernier sanctuaire, il ne me resterait qu’à envier le sort des brutes, et à me plaindre du Dieu qui m’a fait sensible et intelligent.
Concluons que la liberté de conscience prise en ellemême, dans son fond, dans son essence, la liberté de penser, si vous aimez mieux ce nom, est une nécessité de notre condition, un droit inhérent à notre nature