PARTIE I. L’HISTOIRE
sion spirituelle, étaient prêts à s’unir pour la défendre contre celui d’entre eux qui serait tenté de l’opprimer. Ellemême s’était fortifiée, en restant seule debout pendant que tout s’écroulait. Sa hiérarchie, à la fois si simple et si savante, la rendait en quelque sorte immuable. Même à la considérer humainement, elle était la seule institution qui donnât l’idée de l’éternité. Il ne se pouvait pas que ce grand corps ? uni par une solidarité si parfaite, n’eût pas des intérêts mondains à côté de sa mission spirituelle. La ferveur des convertis et des pénitents s’était signalée par des donations et des privilèges qui se transmettaient invariablement dans cette immense et impérissable famille du corps sacerdotal. En un mot, le clergé n’était plus seulement, à ses propres yeux, l'Église de Dieu ; il était un corps politique, et, comme tel, il avait des biens et des privilèges à défendre.
Il en vint même, par une conséquence assez naturelle, à considérer ses privilèges comme plus légitimes que tous les autres, et sa puissance spirituelle comme la source et la maîtresse de toute autorité temporelle. Le pape, devenu roi par une concession purement gratuite, se crut le maître des rois. N’était-il pas le représentant de Dieu sur la terre, le vicaire de Jésus-Christ? Et les rois ne prétendaient-ils pas tenir leur couronne de Dieu seul? N’en résultait-il pas pour les papes le droit de faire et de déposer des rois au nom de Dieu, ce qui impliquait à fortiori le droit de diriger les rois dans leur politique et dans le gouvernement des empires ? Ces prétentions de la cour de Rome furent acceptées plusieurs fois par des souverains, qui se reconnurent ses vassaux ; elles furent invoquées par des conquérants qui lui demandèrent l'investiture, et par des peuples qui en appelèrent au pape contre leur roi légitime. Elles ne cessèrent de se manifester, dans les grandes affaires et dan s les petites, par la conduite des légats et des évêques. Plusieurs papes la proclamèrent hautement; de nombreux théologiens la défendirent. Elles furent, chez les jé-
suites, une opinion acceptée comme un dogme. En France, sous Henri III et Henri IV, les ligueurs la 1 soutinrent dans des sermons, dans des pamphlets et dans des traités dogmatiques 1 . On peut dire que la doctrine absurde du droit divin, sur laquelle tous tes rois s’appuyaient, avait pour conséquence nécessaire, indiscutable, la théocratie. Les rois qui, pour se défendre contre les peuples, invoquaient le droit divin, se défendaient contre le pape par leurs armées, ultima ratio regum. Cette contradiction éclata dans toute sa force quand des rois couronnés ou sacrés, régnant par la grâce de Dieu, firent emprisonner ou déposer le vicaire de Jésus-Christ. Si le droit divin était autre chose qu’une odieuse et inepte chimère et si le sacre donnait quelque force nouvelle aux droits de la royauté, le pape était au-dessus des rois, et les rois, en persécutant les papes, ou même en leur désobéissant, n’étaient plus que des révoltés. On ne pouvait choisir qu’entre deux partis : ou renoncer au droit divin, fonder le pouvoir politique sur le droit, c’est-à-dire sur la volonté nationale, en un mot, substituer la raison à l’autorité et à la tradition, ou se soumettre à toutes les prétentions de la papauté, qui seule était logique, qui opposait le droit à la force, la tradition à la raison, et Dieu aux hommes. Les efforts qui furent tentés au nom des rois pour diviser le pouvoir papal, et le borner aux choses spirituelles, en gardant pour eux l’omnipotence sur les affaires temporelles, n’aboutirent jamais qu’à des sophismes. Invoquait-on seulement l’histoire? Les rois avaient raison contre les papes, dont le pouvoir, en fait, n’était qu’une série d’usurpations. Mais si on invoquait le raisonnement, le pouvoir papal triomphait, et les rois par la grâce de Dieu devaient se soumettre humblement au
4. * Le pape ou ses représentants peuvent abroger les lois, changer Îe9 constitutions, pourvu qu’ils délient les peuples du serment d’obéissance et qu’ils avisent à confier à un gardien plus sûr le troupeau humain sauvé par le Christ. » De justâ abdicatione Henrici tertii , par Boucher ; ap. Ch. Labitte, les Prédicateurs de la Ligue , p. 94 sqq.