PARTIE I. L’HISTOIRE
représentant unique de Dieu sur la terre. L’absurdité n’était pas plus grande, elle n’était que plus manifeste, quand les rois, gênés dans leur gouvernement temporel par le pouvoir purement spirituel des évêques et du pape, essayaient de revendiquer certains droits spirituels, d’établir entre eux et l’Église une constitution inviolable, ce qui était au fond limiter le pouvoir spirituel. Il fallait ou supprimer le pape, ou le subir. Le pape, qui opposait aux prétentions temporelles des rois le dogme de la théocratie universelle, opposait le dogme de l'infaillibilité à leurs prétentions spirituelles. L'infaillibilité est logique, comme la théocratie ; elle est au-dessus de la théocratie, elle est le dernier mot. Elle est l’intolérance complète, l’intolérance parfaite. Elle peut être, certes, combattue, et victorieusement, au nom de la raison et du droit ; mais elle ne peut être disputée et chicanée par ceux qui admettent l’institution divine de l’Eglise, et la transmission, à l’Égliso universelle et au pape qui la gouverne, de l’autorité de Jésus-Christ et des apôtres. Si on a été si longtemps dans les ténèbres sur cette question, c’est qu’on a trop souvent confondu le droit et le fait, et que le droit a été contesté par des adversaires qui commençaient par l’admettre. Il n’y a que deux choses : l’intolérance, dont la formule est l’infaillibilité, la conséquence la théocratie, et le gouvernement, l’inquisition; ou la liberté, fondée sur la raison dont la conséquence théorique est que rien ne doit être admis sans démonstration, et la politique, que tout doit reposer sur la volonté nationale.
Dès que l’Église se fut reconstituée après les premiers troubles de l’invasion, le clergé tendit à l’infaillibilité, à la théocratie et à l’inquisition. Il ne cessa de combattre le seul ennemi théorique qu’il puisse avoir, c’est-à-dire la raison. Il l’appela l’innovation, ce qui est bien plus que l’hérésie, car l’hérésie est une innovation en matière de dogme, et le clergé redoutait les innovations même les plus simples, tant il comprenait qu’il était la tradition, le
passé immuable. Les jésuites, qui sont la perfection du catholicisme, ont dit le mot du catholicisme : Sint ut sunt, aul non sint .
Voilà l'histoire du clergé catholique en quelques mots. Il fait, quand il le faut, certaines concessions, mais en réservant toujours le principe. On ne comprendrait pas la conduite et les desseins de la cour de Rome au dix-neuvième siècle, si on ne savait ce qu'elle était au neuvième, au dixième, au douzième. Elle est tout entière dans tous les points de son histoire.
Tout se réunit pour faire du clergé catholique l'ennemi des innovations : son institution, puisqu'il se considère comme le dépositaire de la vérité complète et inaltérable ; son amour pour l’humanité, car, selon l'Église, il suffit d’une erreur grave sur la doctrine pour entraîner la damnation éternelle ; l'habitude invétérée d'appuyer le ministère spirituel sur le pouvoir civil ; l'ignorance, autrefois commune à tous les peuples, de la grandeur et des droits delà liberté; l'ambition naturelle à toute hiérarchie de conserver et de fortifier ses privilèges. Dans les siècles de foi absolue, le clergé travaillait à la propagation de la foi et à l'extension de sa propre autorité , avec la même ardeur, et par obéissance au même principe. Justement fier de la sublimité de son dogme et des services rendus, il sentait que sa domination tenait à sa supériorité intellectuelle, et surveillait d'un œil jaloux tous les efforts tentés en dehors de son autorité et de son influence. S'il avait été moins convaincu de l'inutilité de la science purement humaine, ou s'il avait compris la force d'expansion qui entraîne invinciblement l'humanité dans la voie du progrès, au lieu de la retenir et de l'immobiliser, il se serait mis à sa tête pour marcher en avant et pour entrer le premier dans les domaines de l'avenir ; mais on ne peut demander à un corps ni d’être au-dessus de son temps, ni de rester grand et puissant en renonçant à ses traditions. Quand le clergé vit sa domination intellectuelle