PARTIE I. L’HISTOIRE
le coup aurait été manqué sans cela. Cette extermination rendait impossible le retour de la guerre civile.
Les capitaines et les soldats ployaient sous le faix du butin. Le fils aîné de Montluc, qui mourut au siège de la Rochelle, en contrition, dit Brantôme, du grand sang qu’il avait versé au massacre de Paris , suivit toutes les traditions de son père qu’on appelait, dans le Languedoc, le boucher royaliste, et qui laissait partout après lui deux marques de son passage : les caisses vides et les arbres chargés de pendus. Des gentilshommes et capitaines huguenots avaient passé la nuit dans la chambre du roi": ils en furent tirés et tués sur les escaliers. M. de Téjan faillit être tué sur le lit même de la reine de Navarre. « Comme j’étais le plus endormi , voici un homme frappant des pieds et des mains à la porte et criant : « Navarre ! Na- « varre ! » Ma nourrice, pensant que ce fût le roi mon mari, court vitement à la porte. Ce fut un gentilhomme nommé M. de Téjan, qui avait un coup d’épée dans le coude et un coup de hallebarde dans le bras, et était encore poursuivi de quatre archers qui entrèrent tous après lui dans ma chambre. Lui, se voulant garantir, se jeta dessus mon lit. Moi sentant ces hommes qui me tenaient, je me jette à la ruelle et lui après moi, me tenant toujours à travers du corps. Nous criions tous deux et étions aussi effrayés l’un que l’autre. Enfin Dieu voulut que M. de Naocey , capitaine des gardes, y vînt, qui se courrouça fort aux „ archers de cette indiscrétion, les fit sortir et me donna la vie de ce -pauvre homme qui me tenait, lequel je fis coucher et panser dans mon cabinet jusqu’à ce qu’il fût guéri . » La reine, toute couverte de sang et à demi vêtue, se rend chez sa sœur la duchesse de Lorraine, qui logeait aussi dans le Louvre; « et, entrant dans l’antichambre dont les portes étaient toutes ouvertes , un gentilhomme ncmmé Bourse, se sauvant des archers qui le poursuivaient , fut percé d’un coup de hallebarde à trois pas de moi. » Pendant ce temps, Charles IX était dans une salle voisine, « pre-
nant fort grand plaisir de voir passer sous ses fenêtres par la rivière plus de quatre mille corps se noyant ou tués.... Il fut plus ardent que tous au massacre, si bien que lorsque le jeu se jouait et qu’il fut jour, et qu'il mit la tête à la fenêtre de sa chambre, et qu’il voyait aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se remuaient et se sauvaient, il prit une grande arquebuse de chasse qu’il avait et en tira tout plein de coups à eux, mais en vain, car l’arquebuse ne tirait pas si loin. Incessamment criait : « Tuezl tuez! » et n’en voulut jamais sauver aucun, sinon Ambroise Paré, son chirurgien.. »
Goligny était la principale victime désignée. Il entend le bruit , comprend le danger, fait ses prières, et pendant qu’on brise les portes force ses gens à pourvoir à leur sûreté. Besme entra le premier dans la chambre, l’épée à la main. 11 n’y avait plus là que l’amiral qu’il ne connaissait pas. Il lui dit : a Est-ce toi qui es Goligny? — C’est moimême, répond l’amiral d’un air tranquille; » et il ajouta: «Jeune homme, tu devrais respecter mes cheveux blancs; mais fais ce que tu voudras, tu n’abréges ma vie que de peu de jours. » Pour toute réponse, Besme lui enfonce son épée dans le corps, la retire pour lui en donner h travers le visage et le défigure entièrement. Guise , resté dans la cour, criait de là : « Est-ce fini? » Besme répondit que oui. * M. d’Angoulême , reprit Guise , ne le croira point, s’il ne le voit à ses pieds. » En même temps on le jeta par la fenêtre, non sans peine, car l’amiral était grand et pesant, et il fallut s’y prendre à plusieurs. Le bâtard, pour se bien convaincre, essuya avec un linge le sang dont le visage était couvert et donna plusieurs coups de pied au cadavre. Puis il sortit avec son cortège en disant: a Allons, camarades, à notre ouvrage ! Le roi l’ordonne! » On mutila le corps qui fut traîné dans une écurie voisine où la tête fut séparée du tronc pour être envoyée au pape, suivant les uns, et suivant d’autres au roi d’Espagne. Ce fut là la beso ne d’une nuit; mais le massacre dura cinq jours et