PARTIE I. L'HISTOIRE
s'étendit à toute la France. On dit que cent mille hommes périrent. Le chiffre est incertain et importe peu. Dans Paris, il fallut recourir à la force pour faire cesser le meurtre et le pillage. Le maréchal de Tavannes en eut la charge avec ses archers , et il partagea pour cet effet les quartiers de la ville à divers seigneurs, qui mirent fin à la curée, non sans peine.
Le soir de la Saint-Barthélemy, la reine-mère, «pour se rafraîchir un peu et se donner plaisir, » dit PEstoile, sortit du Louvre avec ses dames et demoiselles pour voir les corps morts des huguenots qu'on avait tués, et entr' autres, elle voulut voir le corps mort de Soubise qu'elle connaissait. Le lendemain, vers midi, on vit une aubépine en fleurs au charnier des Innocents. Le bruit s'en répandit par toute la ville ; le peuple accourut de toutes parts en si grande foule qu'il fallut poser des gardes à l'entour. Les cloches sonnèrent h grande volée , pour annoncer le miracle, et la tuerie recommença de plus belle. Une foule compacte se porta au logis de l'amiral, entra dans cette écurie où son corps, séparé de la tête , baignait dans le sang, s’acharna de nouveau sur le cadavre et le mutila affreusement avant de le traîner à la voirie. Il n'y demeura que deux jours. Le 27, malgré les vacances du parlement, on assembla des conseillers, qui condamnèrent Coligny, déjà mort et mis en pièces, à être traîné sur la claie et pendu à un gibet en place de Grève, et porté de là aux fourches de Montfaucon. L’exécution se fit aux flambeaux; Briquemont et Chavagnes, condamnés par le même arrêt, furent traînés, eux vivants, sur la même claie, pendus au même gibet. Le roi assistait à l'exécution. Quelques jours après, comme si rien n'eût pu le rassasier, il alla, à Montfaucon, où ce qui restait du corps de l'amiral était attaché à une traverse avec une chaîne de fer. Ses courtisans se bouchaient le nez, à cause de l’horrible puanteur. «Mais il les reprit et leur dit: — Je ne lé bouche comme vous autres; car l'odeur de son ennemi est très-bonne. »
Le parlement ordonna qu’on ferait tous les ans une procession le jour de la Saint-Barthélemy pour célébrer cette victoire. Cette procession n’eut jamais lieu. Grégoire XIII en fit une à Rome ; il se rendit lui-même, à pied, en cérémonie, à Saint-Louis des Français, et fit frapper une médaille commémorative. Il fit peindre une fresque représentant la Saint-Barthélemy, à main droite de la porte de la chapelle Sixtine, dans le grand vestibule où sont représentés tous les événements glorieux de l’histoire de l’Église. On peut voir cette fresque encore aujourd’hui. Il n’y manque que la légende, qu’on a eu la pudeur d’effacer. Dans un sermon prononcé quelques jours après le massacre en présence du pape, Muret, le prédicateur, s’écria : « O nuit mémorable 1 nuit glorieuse entre toutes dans les fastes de l’histoire I Par le trépas de quelques séditieux , elle sauva la vie du roi et délivra le royaume de l’appréhension continuelle des guerres civiles! Oui, sans doute , pendant cette nuit les étoiles elles-mêmes apparurent plus brillantes, et la Seine enfla ses eaux pour emporter d’un cours plus rapide les cadavres de ces hommes impurs et les vomir dans l’Océan. O heureuse entre toutes les femmes, heureuse la mère du roi, qui, après avoir travaillé pendant tant d’années, avec une sagesse et une sollicitude admirables, à conserver le royaume à son fils et son fils au royaume, put voir enfin sans inquiétude son fils maître de la France ! O heureux aussi les frères du roi! Enfin, très-saint Père, quel jour de joie et d’allégresse que celui où , recevant cette nouvelle , vous avez voulu aller remercier Dieu et le roi saint Louis (car cet événement arriva la veille de sa fête), et où vous vous rendîtes à pied dans son église pour assister aux solennelles actions de grâces ordonnées par vous! En effet, quelle nouvelle pouvait-on vous apporter qui vous fût plus agréa- ble ! » La chaire chrétienne retentit partout d’acclamations et de louanges « pour les très-chrétiennes et héroïques délibérations et exécutions faites, non -seulement à Paris,
mais aussi par toutes les principales villes 4 . » Je citerai, comme dernier exemple, un sermon de Panigarolle, prêché devant le roi, un mois après la Saint-Barthélemy: on sait que Panigarolle fut évêque de Ferrare Tannée suivante , et bientôt après évêque d’Asti : « Charles IX a sacrifié son bonheur et ses intérêts, s’écria-t-il en parlant h Charles IX lui-même, pour faire observer la loi du Seigneur. Il sera immortel dans les deux, il sera immortel dans la bouche des hommes pour avoir exposé sa vie, sa dignité royale, à tant de dangers, en faveur de la religion et du peuple. Il a rendu ses lis d’or à cette France naguère si lugubre. Par un seul acte, il a changé la malédiction en bénédiction. D’un seul signe de ses lèvres, il a chassé l’hérésie depuis la Garonne jusqu’aux Alpes, depuis le Rhône jusqu'au Rhin 2 . »
1. Expressions du cardinal de Lorraine dans sa lettre de félicitation au roi Chartes IX. Coll. Michaud, t. I* r de la 2 8 série, p. 25.