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CHAPITRE XX

La veille de la Révolution.

La rigueur des lois pénales disparut sous Louis XVI; mais la fiction qui faisait des protestants aulant de relaps fut maintenue, et, avec elle, la privation de tout état civil. Il y avait alors plus d’un million de protestants en France. Ces protestants n’avaient point de culte public; leur religion les excluait de toutes les charges et de la plupart des corps de métiers: leurs affaires mêmes, lorsqu’elles étaient portées devant les tribunaux, étaient fréquemment décidées contre Je droit et la justice ; et il n’était pas rare d’entendre l’avocat de leurs adversaires commencer son plaidoyer par ces mots : a Je plaide contre des hérétiques. » Cependant tous ces malheurs n’étaient pas leur plus gïand malheur. Ils se seraient résignés k prier en secret, à vivre sous le coup d’une pénalité terrible, à être traités en étrangers dans leur patrie : mais ils ne pouvaient consentir à n’avoir pas de famille, à dépendre, pour l’honneur de leur foyer, pour la sécurité de leurs enfants, des caprices d’un intendant on d’un présidial. Il est affreux de penser que pendant plus d’un siècle, sous le gouvernement le plus doux, chez le peuple le plus éclairé, dans le même temps que l’on publiait Y Encyclopédie, les œuvres de Voltaire, de Jean- Jacques Rousseau, de Diderot, des milliers de familles demeurèrent privées des droits civils à cause de

leurs opinions religieuses 1 . On s'apitoyait, avec grande raison, sur les malheurs de Calas, de d'Étalonde et de Labarre 2 ; on se racontait avec horreur le sort d'Olavidès, condamné par l’inquisition d’Espagne à être renfermé dans un couvent jusqu’à la mort 3 ; mais on oubliait tout près de soi des infortunes moins tragiques qui frappaient un million de citoyens. Il y eut sans doute des réclamations, et pressantes et nombreuses; mais à chaque fois, l'assemblée du clergé revenait à la charge pour demander l’exécution des lois. Il semblait que l'État était troublé et la morale

4. En 4764, des collatéraux catholiques voulurent évincer des enfants de l’héritage de leur père , en se fondant sur ce que les protestants n’étant pas mariés à l’église, leurs enfants ne sont que des bâtards. Élie de Beaumont, avocat des défendeurs, publia son mémoire, <* II faut convenir, dit la correspondance de Grimm en parlant de cet ouvrage,- qu’il n’y a rien de plus rare que de tels procès, et qu’on ne connaît que peu d’eiemples de collatéraux catholiques qui aient cherché à priver leurs neveux ou cousins de l’héritage de leurs pères, quoique le succès des poursuites autorisées ne soit pas douteux. Cela prouve que l'honnêteté publique n’est pas une chimère, et qu’elle est au-dessus de la loi injuste et barbare. » (Tome 111, p. 488.)

2. Tout le monde sait qu’Etalonde et Labarre furent condamnés par le tribunal d’Abbeville à avoir la langue arrachée, le poing coupé, et à être brûlés vifs, pour avoir chanté une chanson impie ou licencieuse. Cette sentence fut portée en appel au parlement, et jugée par la grand’chambre présidée par le premier président. Le conseiller Pellot, rapporteur, conclut à mettre les accusés . hors de cour; mais le parlement, à sa honte éternelle, confirma l’arrêt barbare des juges d’Abbeville, par un nouvel arrêt du 4 juin 4 766. On avait espéré vainement qne le roi ferait grâce : Louis XV se montra inllexible, et le supplice de Labarre, qui eut lieu le 4 "juillet, épouvanta toute la France. 11 faut lire la Relation de la mort du chevalier de La Barre f par Voltaire.

3. Le grand crime de don Pablo Olavidès était d’avoir traduit les tragédies de Voltaire. » On examine et l’on empoisonne toute sa vie. On visite ses manuscrits et sa bibliothèque. On y trouve les œuvres de Montesquieu, de Voltaire, de Jean- Jacques, le Dictionnaire de Bayle et Y Encyclopédie.... On crie au scandale; il est traîné dans les prisons de l’inquisition..., condamné à faire amende honorable couvert d’un san-benito , et à être pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive.... Le châtiment fut réduit à la dégradation de noblesse, à l’habit de bure, et à la demeure dans un couvent où il sera assujetti à tous lek devoirs de la vie monastique. » (i Correspond . de Grimm, octobre 4 782.) Don Pablo finit par obtenir sa grâce.

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