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INTRODUCTION

§ 1. — Objet du concours; son opportunité.

Comment on pratique la tolérance en France,

Il y a doux ans, il paraissait dans les journaux une annonce ainsi conçue : « M® Agnellet, notaire à Paris, 38, rue Saint-Georges, a reçu d'un donateur une somme de quinze mille francs destinée à récompenser le meilleur ouvrage ayant pour objet de faire sentir et reconnaître la nécessité d'établir de plus en plus la liberté de conscience dans les institutions et dans les mœurs... Chaque concurrent sera libre de choisir la forme qu'il jugera la meilleure pour faire valoir ses idées et agir sur l'esprit public. Le roman même n'est pas exclu. On recommande aux concurrents, dansTin-

térêt de la cause qu'ils veulent servir, de faire en sorte que leur ouvrage, tout en offrant unintérêt aux esprits cultivés, soit accessible à un large public » .

On s'étonna un peu. Là liberté de conscience, mais c'est chose acquise! disait-on; depuis un siècle, en France, chacun adore Dieu comme il lui plait; personne n'est plus inquiété pour ses opinions religieuses; on imprime, on enseigne les doctrines les plus hardies sans que jamais on ait à craindre ni une heure de prison, ni un franc d'amende. Les catholiques épousent des juives, les protestants des catholiques; nul se s'en scandalise ni ne s'en étonne. Les religions d'État ont fait leur temps; le gouvernement paie les ministres des cultes, mais il ne s'occupe point de ce qu'ils prêchent et ne distingue pas entre le curé et le rabbin. En est-il beaucoup parmi nous qui soient assez assurés de la vérité de leur foi pour songer à l'imposer par la force? A peine si nous essayons de persuader les autres, bien loin de vouloir les contraindre. Les haines s'en sont allées s'émoussant avec les croyances. Nous répétons des lèvres des dogmes auxquels nous ne croyons qu'à demi, et nous n'aurions pas l'idée de reprocher aux fils des huguenots de rester fidèles à la confession de la Rochelle, tandis que Ton enseigne dans nos séminaires le catéchisme du Concile de Trente. Catholiques ou protestants, nous ne nous ferions pas tuer pour ces formules d'autrefois.

Les croyants sincères eux-mêmes, les hommes

byGoagle

de foi profande, ont appris les mœurs delà liberté ; désireraient-ils redevenir perséculeurs, ils ne pourraient le vouloir. Ce serait une grande naïveté de prendre au sérieux les déclamations des politiciens de réunions publiques, qui demandent la suppression de Dieu; c'est là pour eux un thème de développements commodes, ils ne sont pas dupes de leur apparent fanatisme; pourquoi nous arrêter devant leurs phrases et les prendre plus au sérieux qu'ils ne font eux-mêmes? Parfois, il est vrai, les questions religieuses semblent jouer un grand rôle dans nos luttes politiques, mais ce n'est là qu'une apparence; c'est de république et de monarchie qu'il s'agit en réalité, le calholicisme et la librepensée ne sont que des masques et qui ne trompent personne. Intolérants! mais, si nous l'étions demeurés, ce serait presque un bonheur pour le pays : cela prouverait du moins qu'il est encore des causes auxquelles nous croyons de toute la force de notre esprit.

On, a dit tout cela et mille autres choses. Mais, si Ton veut des arguments qui prouvent l'utilité du concours, on ne saurait en trouver de meilleur que l'esprit même où ont été écrits la plupart des manuscrits qui ont été soumis à l'examen de la Commission.

Les libéraux sont rares parmi les concurrents. Pour l'un, la tolérance consiste à haïr le clergé; pour cet autre, la liberté de conscience est sans doute au-dessus de toute discussion, mais la seule

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conscience dont la liberté importe, c'est celle dos catholiques. Il semble à certains des concurrents que c'est une concession toute gracieuse de leur part de ne point s'opposer à ce que leurs voisins aillent à la messe; ils consentent par condescendance à ne point les contrarier ni les gêner dans la pratique de leur culte, mais ils les regardent de haut, sourient de pitié, et s'admirent eux-mêmes^ d'être assez bons, assez guériâ de. tout préjugé pour supporter jusqu'aux superstitions catholiques. D'aulres, le cœur rempli de charité évangélique, détestent l'erreur de toute leur âme; ils ne veulent employer cependant avec le pécheur, avec le rebelle, que des voies de douceur, ils prêchent la conciliation et la concorde; ils consentent à ne pas tourmenter les hérétiques, pourvu qu'ils ne fassent pas trop parler d'eux; mais ils semblent ne pas se douter que ce qu'ils octroyent comme une grâce, c'est un droit, un droit strict, que la charité et la bienveillance n'ont ici que peu de chose à faire, que c'est de justice qu'il s'agit. Que leur importe! ils s'applaudissent eux-mêmes de leur générosité, ils se jugent miséricordieux parce qu'ils ne violent pas le droit d'autrui, généreux parce qu'ils respectent sa conscience et sa liberté. Dans les deux camps, on accorde à ses adversaires, sans trop se faire prier, le droit de penser ce qu'ils pensent, mais on ne leur reconnaît qu'à regret le droit de le dire; on reproche aux prêtres de se conduire en prêtres, on ne pardonne pas au savant

de' chercher à faire des disciples. Dans un manuscrit, nous avons trouvé cette pensée, que la tolérance était une mesure transitoire, mais que l'État devait s'efforcer de faire l'unité dans les esprits, de réaliser par une forte discipline l'unité morale de la patrie ; je ne sais pas si l'auteur serait fort éloigné de considérer comme des citoyens médiocres ceux qui ne pensent et ne sentent pas comme la majorité. La liberté religieuse n'est pas considérée par lui comme un droit, mais comme une concession que l'Etat fait aux citoyens : à l'Etat d'en fixer les conditions et les limites. Si les droits de l'Etat, ceux qu'il possède réellement et ceux qu'il s'arrogerait contre la justice, ont trouvé des défenseurs, il s'est rencontré d'éloquents plaidoyers en faveur de la liberté de l'Eglise : ce qu'il lui faut pour être libre, c'est la domination universelle. Ce sont des phrases menaçantes que celles-ci : « La liberté est lef droit qu'a l'être intelligent de diriger sa vie conformément aux lois de la vérité et du devoir, protégé dans Texercice do ce droit par la répression publique de l'erreur et du mal, dans la mesure où ils menacent la liberté du vrai et du bien, nécessaire à l'ordre social ». « La liberté de conscience est le droit qu'a Tàme humaine de diriger sa vie religieuse sous la haute autorité de Dieu et de l'Église. » Et Tauteur se croit de bonne foi un partisan résolu de la liberté de conscience! Les protestants s'en prennent à la fois au catholicisme, au positivisme et au spiri-

lualisme : pour qu'une conscîenco soit affranchie, il faut qu'elle soit protestante ; la vraie liberté de conscience, c'est le protestantisme universel. Et chacun s'en va, jetant le blâme ou la moquerie sur les croyances d'autrui ; on les tolère, on les skipporte, mais on les supporte surtout parce que Ton ne peut faire autrement.

C'est avec un sentiment de regret, de regret mal contenu, que libres-penseurs et catholiques se résignent à la tolérance; ils ont signé un traité de paix, mais avec Tarrière-pensée de le rompre. 11 y a sans cesse des incidents de frontière, des escarmouches ; une hostilité sourde règne entre les deux partis : elle n'attend pour éclater qu'une occasion. On se haït, on se méprise, ou l'on se plaint; bien petit est le nombre de ceux qui aiment la liberté pour la liberté, qui comprennent à peine le mot de tolérance, tant il leur semble naturel que chacun parle comme il croit." Aujourd'hui comme hier, c'est l'intolérance qui est la règle, et la liberté de tous ne repose que sur les prétentions rivales et opposées des partis; on opprime peu, parce que l'unité s'est brisée et qu'orthodoxes et hérétiques se font mutuellement contre-poids. Mais c'est une paix qui est fondée sur la haine et non sur la concorde.

On se figure mal parfois à quel point les esprits sont divisés en France; on dîne l'un chez l'autre, on se serre la main, on siège au même tribunal, on enseigne à la même Faculté, mais le libre-

penseur ne peut effacer tout à fait un sourire quand il songe que son collègue va à la messe, et le catholique dit en parlant de son médecin : « Il ne croit pas en Dieu, mais c'est un bien honnête homme ». Nous avons les mêmes habitudes de vie, on en arrive vite à conclure que les barrières sont tombées entre nous, que nous ne vivons plus chacun enfermé dans notre chapelle avec ceux qui pensent et sentent comme nous. En réalité, nous sommes aussi divisés qu'autrefois; nous supportons les autres, en attendant Theure où nous pourrons leur imposer nos volontés : c'est notre faiblesse seule qui fait notre libéralisme.

§ 2. — Létat cT esprit des intoléiHints,

Il ne faut certes pas se plaindre de la diversité^ de l'infinie variété des opinions et des croyances ; Tunité est signe d'immobilité et de mort; lorsque les dogmes ne changent pïus, c'est qu'ils ont cessé de vivre. Mais ce qui indique combien peu nous sommes libéraux, c'est que nous souffrons de cette complexité vivante des doctrines, de cette vie merveilleuse de la foi, qui pousse sans cesse des branches nouvelles, toujours verdoyante et toujours jeune. Cela nous blesse que d'autres hommes parlent de Dieu autrement que nous, cela nous blesse qu'ils n'en parlent point; il nous semble que seule notre manière de penser est en elle-même digne de respect, que la manière de

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penser d'aulrui, c'est par des raisons politiques, pour maintenir rharmonie entre les citoyens, qu'il la faut tolérer; en un mot, nous nous résignons à laisser vivre les croyances d'autrui, parce que nous ne pouvons les détruire. Mais la foi que nous ne partageons pas nous choque et nous irrite ; nous ne savons pas aimer la foi d'autrui, respecter les croyances, parce qu'elles sont des croyances, parce qu'elles sont sincères, qu'elles expriment ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans les âmes.

Les esprits les plus ouverts et les plus tolérants posent à leur tolérance des limites : les protestants demandent que l'on soit du moins disciple de Jésus-Christ, les déistes que l'on croie en Dieu. Les aihées ne sont guère supportés par ceux qui croient en un au-delà, et ils s'en vengent en poursuivant de leurs railleries ce qu'ils appellent des rêves, des chimères et bien souvent des sottises. Il en est bien peu parmi les hommes qui ne demandent à autrui rien autre chose que d'être sincère, et de vivre conformément à ce qu'il croit la vérité. Nous faisons de beaux discours sur la conscience, sur le devoir de n'obéir qu'à elle seule; mais au fond du cœur la conscience à laquelle nous voulons qu'on obéisse, c'est la nôlre.

Il ne faut pas croire, au reste, que l'intolérance se limite au domaine des choses religieuses ; nous apportons partout avec nous les mêmes habitudes d'esprit; la politique n'est pas seulement un conflit d'intérêts, c'est souvent aussi un conflit de doc-

Irines, de principes, et les haines des théoriciens pohtiques ne le cèdent en rien aux haines des théologiens. Nous ne pouvons nous résigner à discuter, nous sommes sûrs d'avance d'avoir raison, et cela nous blesse que les autres semblent en douter et ne s'inclinent pas docilement devant nous; les réserves, les hésitations, nous choquent, nous no demandons pas tant d'examen ni de critique; un esprit libre, affranchi de préjugés, ne balance pas si longtemps entre la vérité et l'erreur; nous suspectons vite la bonne foi de ceux qui ne viennent pas à nous tout de suite ou bien nous prenons en pitié l'esclavage où les retiennent leurs préjugés. Nous ne comprenons pas que Ton accepte librement des doctrines qui ne sont pas les nôtres; le libre-penseur s'imaginera toujours que le catholique est l'esclave de son curé, et il l'opprimera au nom de la liberté.

A Paris, nous sommes mal placés pour juger de la haine et du mépris que se sont voués les partis politiques; nous en sommes venus à penser, c'est le cas du moins de beaucoup d'entre nous, que toutes les opinions se valent ou peu s'en faut et qu'elles ne valent guère; nous croyons qu'il y a des honnêtes gens dans tous les partis. Nous ne prenons plus au sérieux les attaques des journalistes, nous savons bien qu'il leur faut remplir leurs journaux ; nous causons sans haine avec nos adversaires. Mais il n'en va pas de même en province. Un parti est là-bas une chose sérieuse, on

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est astreint à la fidélité, et à une fidélité qui s'étend à tous les actes de la vie, à toutes les paroles ; on est bien vite considéré comme un traître si Ton fraye avec les gens de l'autre parti. La politique est devenue une religion; on a fait une idole de la République : on ne pardonne pas à ceux qui no plient pas le genou devant elle. Mais c'est fort gravement aussi que Ton dit, dans certains milieux, que Ton ne saurait être à la fois républicain et honnête homme. Bien des catholiques pensent, tout au fond de leurs cœurs, que le libéralisme est un joug pesant, et qu'il n'y aura de bonheur pour les hommes que le jour oii l'Église régnera en maîtresse sur les corps comme sur les consciences; ils ne l'avouent pas, c'est au nom de la liberté qu'ils luttent contre la liberté.

Dans les deux camps on s'accuse réciproquement de blasphème, et l'on no se réconcilie que dans une haine commune contre les étrangers. Il semble à plus d'un patriote qu'il y a quelque chose de coupable à n'être point Français, que c'est une faute, presque un crime. On croirait n'aimer qu'à demi son pays si l'on était juste pour les autres nations ; on a divinisé la Patrie comme la République, et c'est avec le même fanatisme qu'on l'adore, on ne permet ni les objections ni les réserves. On semble oublier que le droit s'applique à tous ou ne s'applique à personne, qu'il n'y a pas deux justices, celle-ci pour les Français et celle-là pour les Allemands.

Qu*est-ce donc encore, sinon de l'intolérance, que cet esprit de famille étroit qui nous fait tenir en moindre estime tous ceux qui ne nous sont pas unis par les liens du sang? Nous ne mesurons pas à la même mesure ceux qui portent notre nom et les autres, et ce n'est pas l'intérêt seul qui nous guide, c'est une préférence secrète pour ce qui nous tient de près, pour les gens et les choses où il y a un peu de nous-mêmes. Nous éprouvons un irrésistible besoin d'étendre notre moi, de le laisser déborder sur tout ce qui nous entoure; nous sommes intolérants en raison de notre invincible tendance à nous affirmer nous-mêmes; la pensée des autres est une entrave à notre pensée, comme leur action à notre action, et cette entrave nous cherchons sans cesse à la briser. L'intolérance est une sorte de jalousie intellectuelle; nous souffrons si l'on aime un antre que nous, nous souffrons si l'on pense d'autres idées que les nôtres. Il nous semble que nos croyances, que notre foi, c'est nous-même, et qu'on nous fait tort si l'on ne s'incline pas devant elles. Ce n'est point amourpropre seulement, c'est quelque chose de plus intime et de plus profond.

Et ces traits-là n'appartiennent pas qu'à notre temps : tout intolérants que nous puissions être, nous sommes des libéraux de bon.aloi si Ton nous compare à nos pères. Nous ne brûlons plus personne, et, si nous sommes sévères aux idées des autres, du moins le bourreau épargne-t-il leurs

IhTes. La peine de mort a disparu en matière politique, et l'on est devenu d'une indulgence singulière pour les délits de presse. Nous n'avons pas réussi sans doute à juger nos adversaires avec équité, nous regrettons peut-être de n'être plus en droit de leur imposer silence, mais ce droit aucun parti n'oserait le revendiquer publiquement. Nous sommes en grande majorité restés des fanatiques, mais nous avons mis des masques, et ils nous trompent nous-mêmes; nous sommes de bonne foi lorsque nous nous réclamons de la liberté, et c'est là notre excuse. C'est une excuse qu'il ne faudrait pas faire valoir trop haut; les bonnes intentions n'ont jamais rien réparé. C'était pour le bien des âmes que les corps étaient torturés et brûlés, les inquisiteurs le disaient du moins, et sans doute ils le pensaient; mais c'était aussi, c'était surtout pour établir à jamais l'inébranlable autorité de rÉglise. Soyons en garde contre ces erreurs-là; rien n'est plus aisé que de s'abuser soi-même sur les raisons cle sa conduite, rien n'est plus dangereux ; il n'est pas difficile de changer en une belle action une sottise ou un crime, il suffit d'en changer le nom : c'est une question de vocabulaire.

Il est des gens qui n'aiment point à être contredits; ils s'imaginent que la société serait en péril si l'on ne pensait point comme eux, si surtout on s'enhardissait jusqu'à le dire. Ce sont des inquisiteurs au petit pied ; ils sont moins dangereux, je le Veux bien, la faute n'en est pas à eux autant qu'il sem-

ble, mais à ceux qui sont bien décidés à penser à leur guise et à ne pas se laisser molester. Si grands que soient les progrès accomplis depuis trois siècles, bien des hommes ont encore des excommunications sur les lèvres. On élève des statues à Etienne Dolet, à Giordano Bruno ; mais est-ce bien par pur amour pour la liberté? ne serait-ce pas aussi pour faire pièce à TEglise? On songeait bien moins sans doute à honorer la mémoire des victimes qu'à faire le procès des juges, et Ton se disait avec joie que ces juges-là c'étaient les ancêtres spirituels des prêtres d'aujourd'hui. Entre des mains habiles, un cadavre est un bon argument, et le bûcher de Giordano Bruno a fait plus de mal à la cause de l'Église que bien des pamphlets.

Ce n'est pas au reste que tout le monde ait désarmé de notre temps, et que l'on soit universellement convaincu qu'il faut laisser aux savanis le droit de chercher la vérité. Un critique contemporain a pu écrire : « Que les savants s'abandonnent à toutes leurs audaces, et qu'ils réclament en physique ou en chimie la pleine liberté de l'erreur. Mais qu'ils apprennent pourtant, ou plutôt qu'ils réapprennent que cette liberté même est bornée par la nature de l'objet dont ils s'occupent. On n'a pas le droit de nier le libre-arbilre au nom du déterminisme universel... » Les hommes de science ne peuvent pourtant pas affirmer leur foi en des dogmes auxquels ils ne croient point; il serait aussi étrange de les y vouloir contraindre que d'empêcher les

théologiens d'enseigner leurs doctrines. Pourquoi ce privilège en faveur du libre-arbitre ? pourquoi seul aurait-il droit à ce qu'on ne le contestât pas, tandis que Ton s'attaque à l'authenticité des prophètes et à la divinité du Christ ? D'ailleurs c'est une foi aussi que la foi dans la science, et l'une des plus hautes que l'on puisse concevoir, une foi intolérante, et qui ne se laisse pas aisément tourmenter ni contraindre; elle a droit au respect comme toute croyance sincère, et il est étrange qu'on veuille, au nom du libre-arbitre, mettre des limites à la liberté de penser. On comprend aisément qu'un homme que la science gêue en ses théories conteste la certitude de la science, on conçoit moins bien que pour sauver la foi en la liberté il veuille que l'on pense moins librement. U y a du reste en ces temps-ci un mouvement de réaction contre la science, on se délie d'elle; peut-être trouve-t-on qu'elle n'a pas tenu toutes ses promesses. On lui reproche ses allures batailleuses, on lui en veut d'avoir brisé tant de croyances frêles et douces qui enivraient les âmes de leur charme pénétrant; elle est devenue tyrannique, autoritaire, à son tour; elle a placé à côté des faits etdes lois bien des hypothèses, et elle prétend les imposer au même titre. On se révolte enfin; on est blessé que cette libératrice des âmes ait enfanté tant d'esprits étroits et médiocres, tant de pédants qui ne trouvent que des railleries plates pour les croyances nobles et hautes dont

les hommes se sont nourris au cours des siècles. On no veut pas se laisser iiAposer de Credo par ceux-là surtout qui sont venus briser les Credo anciens. On se révolte contre le joug qu'ils veulent vous mettre sur le cou, et Ton ne songe pas à la rude servitude que Ton ferait peser sur les esprits si Ton était le maître. Les savants ne comprennent pas toujours le besoin d'infini qui est au plus profond du cœur des hommes; ils ne comprennent pas que si parfois il sommeille, il ne saurait mourir, qu'il est éternel comme la passion de la vérité ; ils raillent un désir qu'ils n'éprouvent point; le monde, toiit peuplé d'une infinité de vivants, leur semble assez grand, ils ne cherchent pas à s'en échapper, ils ne sentent pas peser sur eux les murs de la prison. Mais ne sont-ils pas excusables de s'être grisés un peu de leur jeune liberté, et peut-on songer à l'étroit esclavage où on les a tenus si longtemps, sans leur pardonner? La liberté guérira les maux qu'elle a pu faire; les savants respecteront un jour les hommes de foi, et ce sera ce jour-là même où les croyants auront signé avec la science un traité de paix. Mais c'est un jour bien lointain encore, et des années se passeront avant qu'ils aient appris à se respecter et à s'aimer les uns les autres.

Et cependant que de choses ils pourraient s'apprendre, et comme ils s'estimeraient davantage, en dépit de l'intolérance naturelle des hommes, si seulement ils se connaissaient mieux. Le fana-

tisme est fait surtout d'ignorance : nous nous indignons contre ce que nous ne comprenons pas, et bien souvent ne pas comprendre n'a qu'une raiison, c'est que Ton connaît mal. On ne saurait s'imaginer avec quelle facilité nous acceptons les plus invraisemblables légendes si elles flattent nos préjugés ou nos haines. L'auteur d'un des manuscrits que nous avons examinés raconte gravement que l'on enseigne dans les séminaires l'hypnotisme aux jeunes prêtres pour qu'ils puissent fasciner les femmes et s'emparer d'elles. Et les épithètes ne c(^ûtent guère aux convictions ardentes : dans un des mémoires, les députés «ont traités « d'empoisonneurs publics » ; et pourquoi? Parce qu'ils n'ont pas laissé l'enseignement primaire aux mains des Frères de la Doctrine Chrétienne. Il est vrai que dans un autre manuscrit on parle « du pourceau couronné qui règne au Vatican ». Et ces hommes-là sont des libéraux! c'est pour la liberté de conscience qu'ils croient combattre! Que penser des autres? On ne saurait s'imaginer à quel point les gens peuvent se méconnaître euxmêmes et se rendre mal compte de ce qu'ils ont fait : un écrivain parle à chaque ligne de son impartialité, de son libéralisme, de sa bienveillance pour toutes les doctrines, et son travail n'est qu'un long réquisitoire contre le calholicisme, un réquisitoire de la dernière violence, où rien n'est éparr gné, ni les dogmes, ni la discipline. Le catholicisme est intolérant, le détruire c'est servir la

cause de la liberté de conscience, telle est la thèse que Ton retrouve sans cesse sous des formes diverses; on ne prend pas la peine de la démontrer, elle paraît évidente de soi à celui qui Ta posée : il s'imagine de bonne foi qu'il a pour lui tous les honnêtes gens.

Il ne faudrait pas s'aviser de combattre trop vivement les hommes qui ont l'esprit ainsi fait, ils vous auraient vite accusé d'innocenter la Saint-Barthélémy; la justice envers des adversaires leur semble une lâcheté, pis que cela, une trahison, une sorte de crime envers la société. Ils sont hantés par les Jésuites et le Syliabtis, et haussent les épaules si on leur parle de conciliation. Ils considèrent l'Église comme une ennemie, et entendent la traiter comme telle, on ne les en fera pas démordre. Peut-être, au reste, sont-ils francs-maçons, et à en croire les catholiques, les francs-maçons n'aspirent à rien moins qu'à détruire le christianisme ;-ils sont les ennemis nés de toute religion. C'est là une conviction bien enracinée, et qui a trouvé son expression officielle dans les mandements de plusieurs évêques, voire même dans une Encyclique du pape. Franc-maçonnerie et catholicisme, deux organisations rivales, qui se jalousent et se haïssent, qui se calomnient et s'injurient sans se connaître. Le gi^and danger, c'est qu'on ne parle pas la même langue; tous demandent la même chose, se servent des mêmes mots, mais les mots ^changent de sens quand on passe

do Téglise à la Loge. La liberté pour l'Église, la seule qu'elle admette et revendique, c'est la liberté du bien, il faut entendre par là l'obligation pour tout le monde d'être catholique; mais les maçons ne veulent pas reconnaître que Ton puisse être à la fois libre et catholique : être libre à leurs yeux, c'est n'avoir pas le droit d'aller à la messe. Ni les uns ni les autres ne peuvent se résigner à cette définition toute simple de la liberté : la liberté c'est le droit do faire tout ce qui ne cause aucun dommage matériel à autrui. On parle de l'empoisonnement des âmes, des doctrines pernicieuses, que sais-je encore? Mais quel est le réactif sûr des poisons spirituels, et qui décidera souverainement que telle doctrine est innocente et telle autre coupable? Tant que les gens s'en tiennent aux paroles, c'est par la parole seule qu'il les faut combattre : aux actes seuls on peut répondre par des actes.

L'expérience de tant de siècles devrait nous avoir dégoûtés des procès de tendance et des délits d'opinion; mais nous avons beau faire, c'est à cela que nous revenons sans cesse. « Je n'ai rien à reprocher à M. Durand : c'est un homme loyal et bon, mais il est catholique, je ne peux me fier à lui. » Nous ne pouvons nous guérir de cet esprit soupçonneux, de cette méfiance qui nous fait regarder comme des ennemis tous ceux qui ne pensent pas comme nous. Ce qui est fort triste, c'est que nous n'avons tort qu'à demi ; oublierions-

nous nos préjugés, il n'est point certain qu'ils oublieraient les leurs et qu'ils feraient bon accueil à nos avances. Les concessions qu'on fait aux autoritaires ne les désarment jamais, ils s'en servent contre vous, et sont bien résolus à ne rien céder de leurs prétentions. S'ils invoquent la liberté, c'est parce qu'ils connaissent la naïveté des libéraux : ils savent très bien qu'ils cesseront d'en parler le jour oîi ils seront les plus forts, mais que le bon moyen d'empêcher les gens de se défendre c'est de les traiter d'oppresseurs. Et ce n'est pas de la doctrine seuïe que dépend cette attitude d'esprit : il y a eu des catholiques libéraux, il y a des athées tyranniques, il y aura longtemps encore des hommes qui ne croiront jamais avoir assez raison, s'ils n'ont pas tout seuls le droit de parler.

Ce n'est peut-être pas au reste une aussi grande naïveté qu'il semble de lapart des vrais libéraux de demander la tolérance même pour les intolérants et la liberté pour les fanatiques. Il ne paraît pas que ce soit un bon moyen pour faire disparaître du monde la tyrannie que de l'exercer à son profit, et un parti qui fait bon marché des droits des autres ^esse vite d'être un parti libéral, quelles que soient les belles déclarations qu'il fasse en l'honneur de la liberté. Il ne s'agit pas du bon ou du mauvais usage que feraient les gens de leur liberté; c'est leur droit d'être libres; ce droit-là, ce serait une injustice de les en priver. Est-ce à dire qu'il faille se livrer pieds et poings liés à ses adversaires, qu'il

faille ne pas se défendre s'ils vous attaquent? Il ne saurait être question de cela. Il faut seulement ne pas s'imagineir trop vite qu'on vous attaque et ne pas prendre lés intentions pour des actes ; il faut surtout savoir s'arrêter à temps et ne jamais commettre la maladresse de se venger.

§ 3. — Les traditions d'intolérance et l'éducation intolérante.

Il est des hommes qui ne savent rien oublier : ils rendent les fils responsables des fautes de leurs pères, ils imposent aux gens uiie fidélité rigoureuse à des traditions avec lesquelles on voudrait bien rompre. C'est le danger peut-être de l'éducation historique de nous habituer à voir l'avenir à travers le passé. Nous ne pouvons croire à la sincérité de nos adversaires lorsqu'ils tentent de se réconcilier avec nous ; nous leur prêtons des pensées secrètes, des desseins cachés ; la paix qu'ils viennent nous offrir, c'est une ruse pour nous ruiner plus sûrement. Deux partis bien souvent ne sont séparés que par des haines anciennes, par le souvenir des injures d'autrefois, du mal que l'on s'est fait il y a bien des années. Les différences sont allées s'effaçant; on a mêmes doctrines, on a même programme; on se hait cependant, et il n'y a à cela qu'une cause : c'est qu'on se hait depuis longtemps. Bien des haines religieuses sont, elles aussi, des haines traditionnelles : ce n'est pas tant l'opposition des manières

de penser et de sentir, que les vieilles querelles sans cesse rajeunies, que la mémoire toujours vivante de ceux qui sont morts aux galères, de ceux qui ont été pendus par ordre du roi, qui mettent dans le Midi cette infranchissable barrière entre les catholiques et les protestants, entre les oppresseurs et les opprimés d'autrefois. Il y a dans les deux partis une tradition de rancune, de rancune impitoyable et sourde, qui se transmet de génération en génération.

L'éducation, au reste, est différente dans les différentes confessions religieuses : ce ne sont pas les mêmes grands hommes qu'on apprend à vénérer ni les mêmes saints ; ici on parle de Luther comme du libérateur de la foi, comme d'un second saint Paul, là c'est un moine orgueilleux et sensuel, qui a criminellement brisé l'unité sacrée de l'Église. On apprend à ceux-ci que l'Église a fait peser sur les âmes une tyrannie qui les a courbées pendant de longs siècles mutilées et impuissantes ; à ceux-là, au contraire, on enseigne qu'elle est la mère vivante et féconde de ce monde où nous vivons, qu'elle seule est venue illuminer les âmes, qu'elle a apporté aux hommes la liberté, qu'elle a enseigné la charité, la douceur, le pardon ; et docilement, fidèlement, les hérétiques et les orthodoxes, les libre-penseurs et les croyants, apprennent une même doctrine, une doctrine qui est commune à toutes les églises, à toutes les sectes : ils apprennent à haïr.

Certes on n'enseigne pas à haïr les hommes, mais

il est malaisé de distinguer toujours entre la doctrine à qui on jette Tanathème et les hommes qui la professent. Si l'on n'est point accoutumé à respecter les idées de ses adversaires, on en viendra vite à ne plus respecter leurs personnes; il faut aimer les idées mêmes qu'on condamne, il faut les aimer pour la vie qui est en elles, il faut les aimer parce qu'elles sont des pensées, et c'est ainsi que nous apprendrons à ne pas haïr ceux mêmes qui nous haïssent; quelque chose de leur âme passera dans notre âme, nous sentirons comme ils ont senti, et nous leur pardonnerons presque de nous haïr, parce que nous comprendrons les motifs de leur haine. La charité ne suffit pas à rendre un homme tolérant ; on peut devenir persécuteur par charité : mais il est rare qu'un esprit multiple et varié, qui a pris conscience de l'infinie diversité des choses, puisse au nom d'une doctrine s'efforcer de contraindre âtl silence tous les esprits qui n'ont pas la même foi. De notre temps les âmes vraiment religieuses sentent bien vite que la vérité est complexe, que celle même que Dieu nous a révélée, nous ne pouvons la contenir dans nos dogmes humains, qu'elle déborde et s'épand de toutes parts. On reste attaché à son Eglise, à sa vérité; on se dit que cette vérité là est plus vraie que les autres, d'une vérité plus haute et plus voisine de Dieu, mais on devine confusément qu'au fond de toute erreur vit quelque chose de divin, on aperçoit derrière tous les symboles et tous les rites, comme

s'effaçatit dans un nuage de pourpre, Fimage sacrée de rÉternel. Les athées mêmes ne sont point intolérants parce qu'ils sont athées, mais parce que bien souvent ce sont des esprits étroits et dogmatiques ; il faut avoir la passion d'affirmer pour affirmer une négation.

§ 4. — Les persécuteurs par indifférence et V esprit d'orthodoxie.

Les vrais athées sont plus rares qu'il ne semble; beaucoup d'excellents esprits ne croient point en Dieu, mais ils ne le nient pas pour cela : ils se contentent de n'y point penser. Ce n'est pas là de l'athéisme, c'est de l'indifférence, mais les indifférents deviennent aisément persécuteurs; les questions religieuses leur semblent de peu d'importance, parce que dans leur vie elles tiennent peu de place; ils oublient facilement des besoins qu'ils n'éprouvent pas et ne ménagent guère des scrupules, des timidités de conscience qui les surprennent et les déconcertent parce qu'ils ne les ont jamais ressentis : ce sont des tyrans sans le savoir. Bien souvent on s'imagine qu'un parti a déclaré la guerre à une religion, Ton se trompe; ce n'est point à la religion qu'il en veut, c'est à ceux qui la professent et qui contrecarrent ses desseins politiques ; c'est contre eux qu'il prend des mesures, ce n'est pas contre elle; mais si elle en patit, il ne s'en émeut guère ; il ne s'intéresse point à ce que

les gens puissent prier Dieu à leur guise. Et c'est ainsi que par insouciance on devient intolérant. Ce n'est pas par insouciance seulement, c'est aussi parce qu'on a dans son propre jugement une foi entière. On n'imagine pas qu'on puisse se tromper, et on se croit en droit de régler à sa fantaisie la vie religieuse d'autrui. On est, on le sait, un esprit éclairé; on a pesé à leur vrai poids les croyances vieillies, les préjugés anciens ; pourquoi respecter tous ces vieux dogmes qui encombrent la vie? pourquoi s'incliner respectueusement devant la vérité d'il y a dix siècles au nom d'un libéralisme de convention? La vérité, c'est la vérité d'aujourd'hui, la vérité qui peut donner ses preuves, la vérité qui s'appuie sur des faits. Un homme sérieux n'est pas à sa place dans une église ; c'est lui rendre service que de l'empêcher de courber son intelligence au joug de dogmes qu'il rejetterait bien vite s'il prenait la peine de réfléchir. Voilà ce que l'on dit; mais cette vérité dont vous parlez avec tant d'emphase et que vous allez prêchant comme un nouvel Evangile, qu'est-ce donc cependant sinon ce qui vous a paru la vérité? Il y a des lois scientifiques démontrées, et la science est à l'abri de toutes ces querelles; mais qu'est-ce que les lois de la science ont à faire avec la religion? Et si même vous aviez raison, si votre scepticisme ou votre négation étaient la vérité, cela prouverait-il qu'il convienne de rejeter comme un fatras hors d'usage tous les vieux dogmes sacrés dont les

hommes ont vécu pendant de si longs jours? Ils ne servent à rien, dites-vous : ce sont des formules hors d'usage, et les cérémonies sont des momeries qui vous répugnent. Ils ne vous servent à rien, est-ce une raison pour qu'ils ne servent point aux autres? ils vous paraissent absurdes, est-ce une raison pour qu'ils le soient? votre esprit est-il donc la mesure où doit s'ajuster toute vérité? Ces cérémonies qui vous ennuient et qui vous choquent, savez-vous si elles ne sont pas la consolation et la joie des âmes? La Trinité vous semble absurde, n'y croyez pas; la messe vous ennuie, n'y allez pas; mais pourquoi vous moquer, pourquoi railler? êtes-vous donc au-dessus des autres? avezvous le droit de juger à leur place, de devenir pour eux comme une seconde conscience plus impérieuse, plus despotiquement tyrannique que leur conscience même? Ceux qui croient cessentils donc d'être des hommes libres? Comment osezvous, au nom de laliberté, imposer l'orthodoxie du scepticisme, l'orthodoxie de la raillerie et du dédain?

Mais comme on la comprend bien cette attitude des libres-penseurs, lorsqu'on a passé quelques jours dans une famille cléricale! La seule conversation prudente, c'est le silence obstiné : quoi qu'on dise, on est assuré d'avance de choquer tout le monde; tous les sujets sont interdits , et toutes les opinions. La végétation des dogmes et des préceptes est si luxuriante qu'elle a tout recouvert,

tout étouffé. Je mo souviens de n'avoir osé parler deux heures durant que du métal des cloches et de la meilleure manière de semer le trèfle, et encore tremblais-je de soulever des tempêtes; c'est un mot dit par inadvertance, moins que cela, ua geste, une expression de visage, et aussitôt on sent peser sur soi une réprobation muette. On veu^ réparer sa faute, on en commet de nouvelles.

Après une semaine ou deux, on est si las, si énervé, qu'on excuse tous les excès que Ton condamnait le mois d'avant; il faut longtemps pour redevenir libéral.

Les orthodoxes méprisent et plaignent les hérétiques et les sceptiques, les sceptiques se moquent des orthodoxes. Et il y a des orthodoxes dans toutes les religions! Il y a des athées orthodoxes; ils sont rares, mais il y en a. J'ai eu l'occasion d'assister il y a quelques années à une scène curieuse : un jeune homme va rendre une visite à un poète de grand talent. Le jeune homme, très timide, s'embarrasse dans ses compliments. « Vous partagez toutes mes idées sans doute ? » dit le poète (il était athée). Le jeune homme protesle. « Vous ne voulez point dire cependant que vous soyez chrétien? — Mais si. — Catholique peut-être? Et vous pratiquez? vous vous confessez? Quelle honte! quelle intolérance! Si encore vous étiez protestant! Dire que Ton est protestant, c'est une façon de laisser entendre qu'on n'est plus chrétien; mais catholique! Vous approuvez sans doute l'œuvre de

l'Inquisition ! Quelle monstruosité ! » Et le poèlc de palper la tête du jeune homme dans Tespoir de découvrir dans quelque anomalie crânienne le secret de cette affligeante déraison.

11 est si étrange pour un esprit dogmatique qu'il y ait d'autres manières de penser que la sienne! C'est une idée à laquelle il ne peut s'habituer, elle le gêne, elle l'irrite. Tous les hommes n*ont pas le beau sang-froid d'un vieux médecin de campagne, qui classait tous ses adversaires en deux catégories : les sots et les fripons. On voudrait bien se ranger à cette opinion qui est commode et qui dispense de réfléchir; mais on se heurte à mille objections : « Un tel est catholique, mais il est bon géomètre ; un tel qui ne croit pas en Dieu est réputé de tous un parfait galant homme ». Ce sont-là des contradictions qui dérangent et qui ennuient; on ne sait plus que croire ou que penser; on s'en tire par la violence, par la brutalité, par l'injustice; il est si cruel de renoncer à être le dépositaire et le révélateur de la vérité tout entière ! Que ne sacrifierait- on pas à la belle ordonnance d'une orthodoxie !

Les orthodoxes sont des gens chatouilleux, tout les choque et les scandalise! Souvent leur Credo est un Credo négatif; leur seule foi, c'est la haine des doctrines qu'ils ont rejetées. Il en est très peu parmi les adversaires actuels du catholicisme qui le combattent au nom d'un autre dogme; on commence à lutter contre lui pour des raisons poli-

tiques, parce qiie Torganisation hiérarchique du clergé semble menaçante pour le parti républicain, parce que curés et évêques donnent dans les élections leur appui aux candidats conservateui's, parce que rÉglise s'est faite autrefois Talliée du régime impérial ; puis onen vient à lutter simplement parce qu'on lutte depuis longtemps; les cérémonies, les rites, la morale, on voudrait tout supprimer. C'est au nom de la liberté de conscience qu'on a commencé le combat, c'est au fanatisme qu'on aboutit. On voulait d'abord obliger l'Église à ne contraindre personne à aller à la messe, on veut maintenant contraindre tout le monde à n'y point aller.

Un évêque, ancien élève d'une grande école du gouvernement, a institué un service funèbre pour le repos de l'âme de tous ses anciens camarades ; on prévient les élèves et les anciens élèves de rheuro à laquelle le service sera célébré; indignation d'un journaliste, qui demande une enquête ministérielle. Il faut réprimer, dit-il, cette manifestation cléricale. Au reste, si quelques positivistes orthodoxes, élèves de cette même école, accomplissaient aux funérailles d'un ami les cérémonies que prescrit Aug. Comte, les journaux catholiques épuiseraient tout leur vocabulaire d'indignation et d'insulte contre le gouvernement qui tolérerait un pareil scandale.

On sait l'indignation qu'ont toujours soulevée dans le parti conservateur les enterrements civils ; on n'est point allé jusqu'à demander que l'on im-

pose à tous les Français de faire suivre leur cercueil par un prêtre, mais on aurait voulu cacher à tous les yeux les enterrements civils, les dissim-uler comme une honte. L'Eglise avait fini par se résigner aux enterrements protestants, il lui avait fallu pour cela de longues années; il lui sembkiit qu'elle ne pouvait tolérer cette nouvelle atteinte à son autorité; on insultait à la fois, pensait-elle, à la majesté de Dieu et à la majesté de la mort. Il semble toujours qu'on soit opprimé, si l'on ne peut point, en toute liberté, persécuter ceux qui ne croient point comme vous croyez.

§ 5. — La tolérance et les institutions modernes.

Beaucoup de bons esprits s'en prennent à nos institutions de notre intolérance : il ne paraît pas qu'ils aient raison. Nos institutions en valent d'autres; il est peu de régimes aussi libéraux que celui sous lequel nous vivons. Ce sont nos mœurs qu'il faudrait réformer. Certes on peut souhaiter la suppression de l'autorisation préalable*; en fait, elle gêne bien peu de gens : on ne la refuse guère à ceux qui la demandent, et les fondateurs de cultes nouveaux sont rares en France. Les protestants peuvent à leur gré évangéliser le pays. La lutte est en réalité circonscrite entre l'Eglise catholique et une certaine fraction du parti républicain. Les me-

1. Il faut uae autorisation pour ouvrir une chapelle ou célébrer un culte; cette autorisation peut être refusée.

sures législatives ne peuvent rien changer à cet état d'hostilité. Elles valent ce que valent les intentions qui les ont inspirées. La séparation de TÉglise et de rÉtat, ce peut être indifféremmiBnt Tasservissement ou la domination de TEglise, et cependant c'est une mesure de liberté, c'est une mesure d'affranchissement. S'imagine-t-on qu'on se haïrait ïnoins parce que les liens officiels seraient rompus? Il n'est pas de loi, si libérale qu'elle semble, qui ne puisse devenir un instrument de persécution. Neutralité religieuse, retour au droit commun, est-il rien de plus libéral que ce qu'expriment ces mots-là? N'est-ce pas cependant dans la bouche de quelques-uns une déclaration de guerre à certains dogmes, à certains rites, à une certaine conception de la vie, à une certaine classe d'hommes? Ce que réclame avec insistance l'Église, la pleine liberté de propagande, l'entière indépendance, n'est-ce pas ce que la justice contraint de lui accorder? Mais cette liberté qu'elle revendique pour elle, c'est pour elle seule qu'elle la revendique ; elle nie à tous ceux qui ne sont pas ses fidèles le droit d'obéir à leur conscience, ce sont à ses yeux des rebelles qu'en toute rigueur il faudrait frapper; ils doivent se tenir pour satisfaits si on les supporte. La prétention qui reparaît sans cesse dans TEglise, c'est la prétention à gouverner spirituellement, à réduire l'État au rôle d'un gendarme, d'un gendarme qui à l'occasion saurait mettre à la raison ceux qui professent avec trop d'éclat de mauvaises doctrines.

§ 6. — Les causes religieusçs de V intolérance.

Les intolérants qui ne croient point en Dieu sont souvent aussi tracassiers que les autres; souvent ils sont aussi violents, ils ont Tesprit aussi fermé aux sentiments qu'ils n'éprouvent point; mais, tout compte fait, il est plus aisé de s'arranger avec eux. C'est que les hommes qui sont attachés à une religion ont des raisons d'être intolérants que n'ont point les autres hommes. Ils n'obéissent pas seulement à leur raison, à leur orgueil, à leur égoïsme, ils obéissent aux ordres de Dieu, ils sont les exécuteurs do ses volontés; ils ne se croient pas le droit d'être tolérants; s'ils se résignent à ne pas persécuter, c'est à la suite de raisonnements si compliqués, si subtils, si lointains, que bien peu les peuvent suivre; bien souvent aussi c'est par inconséquence, parce qu ils sont doux et charitables, parce qu'ils ont horreur de la violence. Mais il ne faut pas trop compter sur ces inconséquences-là; il semble qu'il y ait quelque lâcheté à laisser périr l'âme d'un homme pour s'épargner le spectacle de ses souffrances. Que penserait-on d'un chirurgien qui, pour ménager ses nerfs, se refuserait à faire une opération indispensable?

Sans doute, on peut arriver à admettre que ce n'est pas l'adhésion passive à une formule qui sanctifie l'âme, que c'est l'amour en acte, la confiance dans un Sauveur, la foi comme l'entendait

Luther; mais alors aussi, que d'objections ! Longtemps ce sont les lèvres qui murmurent des prières ; on s'agenouille, on va à l'église, on prend de l'eau bénite, on fait des signes de croix, on communie; tout cela, c'est une corvée qu'on subit. Mais lentement la foi vient, les émotions s'éveillent ; on a plié la machine, l'âme se retourne librement vers Dieu; peut-être aussi est-ce l'action de la grâce divine, elle va naturellement à ceux qui ont su humilier leur orgueil. Tout cela, on l'a soutenu, et que répondre? Certes, une telle prétention est contraire à la justice; on ne peut m'imposer du dehors une foi qui n'est pas la mienne, on n'a point le droit de me contraindre à confesser des dogmes où je ne puis et ne veux plier ma raison ; mais de quelle justice s'agit-il? d'une justice humaine, laïque, égale pour tous, d'une justice qui sait les hommes faillibles, d'une justice qui ne croit pas qu'aucune vérité qui dépasse ce monde soit si certaine qu'on la puisse imposer? Est-ce là la justice comme la comprend celui qui parle au nom de Dieu? Pour lui, il n'y a qu'une justice, qu'une vérité : c'est la parole de son maître. Que lui importent les doutes des hommes et la morale qu'ils ont édifiée sur ces doutes?

§ 7. — Caractère social de la religion.

S'il n'y a qu'une vérité, si hors d'elle il n'y a qu'erreur ou folie, n'ai-je pas le droit d'empêcher

Terreur de se répandre? n'aî-je pas le droit d'exiger que ceux qui n'ont pas la force de croire se taisent et n'empoisonnent pas de leurs négations et de leurs défaillances Tâme des enfants et des simples? Est-il sûr, au reste, que les hommes soient indépendants les uns des autres et que Dieu ne punisse pas sur les justes les crimes des blasphémateurs? On affecte de notre temps de considérer la religion comme ce qu'il y a de plus intime, de plus personnel dans l'homme; mais c'est là une idée toute moderne; dans son essence même, la religion est chose sociale. Les cérémonies religieuses étaient dans les cités grecques liées étroitement à la vie politique, à la vie publique des citoyens; lahveh a contracté alliance avec le peuple d'Israël, Kamos est le protecteur du peuple de Moab.

Le même caractère se retrouve dans les Eglises chrétiennes. Ce qui trompe, c'est le divorce qui s'est opéré entre la société religieuse et la société civile ; mais ce divorce que l'esprit même du Christ a inspiré, l'Eglise ne l'a point accepté : toutes ses traditions, toutes ses habitudes, la contraignent à le condamner. Et ce n'est pas l'Église romaine seule qui condamne cette doctrine que l'Etat ne doit pas se confondre avec la société religieuse, les« clergymen » anglais s'accordent en cela avec les prêtres catholiques. C'est la société, c'est la nation qui doit adorer Dieu, qui doit lui manifester publiquement son respect. On prononçait encore en France, il n'y

a pas très longtemps, des prières publiques à Touverture des Chambres pour attirer les bénédictions de Dieu sur les travaux des législateurs. Dans les tribunaux, l'image du Christ est placée au-dessus des magistrats : il semblerait qu'ils sont les exécuteurs de la justice divine. Dans presque tous les pays d'Europe, la religion a sa place officielle dans l'État. En Belgique, l'Église est séparée de l'État, et cependant les évêques ont droit à certains honneurs. Ce sont là des habitudes anciennes, et si puissantes que l'esprit de l'Évangile n'a pu prévaloir contre elles.

La grande originalité du christianisme, ce n'est pas sa morale, ce ne sont pas ses dogmes, c'est la conception que le Christ a apportée au monde des rapports de l'homme et de Dieu. Les vieilles religions sociales sont brisées, une religion nouvelle est née où Thomme et son Père céleste restent seuls en présence; pour l'amour de son Père, pour l'amour du Maître divin, le disciple doit être doux et charitable; il doit se donner tout entier à ses frères, ne pas les juger, ne pas les condamner : ils sont comme lui les 'enfants de Dieu, et ce sont tous les hommes qu'il doit aimer, les gentils comme les juifs. C'est qu'il n'existe plus de liens religieux entre lui et d'autres hommes : c'est dans le Christ qu'il aime ses frères ; le culte officiel est détruit; le temple désormais, c'est l'âme du disciple. « Femme, crois-moi, l'heure vient où ce ne sera ni sur cette montagne, nia Jérusalem que

LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE. 3o

VOUS adorerez le Père. . . L'heure vient et elle est déjà venue où les vrais adorateurs adoreront le Père en espriteten vérité» (Jean, IV, 21-23). Le chrétien ne fait partie d'aucune société religieuse ; il est l'ami de Dieu, c'est en lui qu'il vit, en lui qu'il pense; il ne peut songer à opprimer ceux qui ne sont point liés à lui ; son salut est son œuvre à lui seul, l'œuvre de sa foi, Toeuvre de la grâce toute-puissanle, de la Xàptç ToO BeoO. Mais ce christianisme idéal n'a jamais vécu que dans la pensée du Maître ; c'est peut-être le christianisme de l'avenir, ce n'est point à coup sûr le christianisme du passe.

Dans les premières communautés chrétiennes s'est vile introduite la notion d'Église ; on la retrouve déjà dans les lettres de Paul et dans les Actes*. Il ne pouvait en être autrement. Les juifs et les païens qui se convertissaient à la doctrine nouvelle apportaient avec eux leurs habitudes de culte, leurs pratiques rituelles, ils ne pouvaient s'en dégager complètement. Ils se tenaient à l'écart de la société païenne, ils formaient une société d'amis : ils sentirent vite le besoin de se donner une organisation, et la religion chrétienne devint bientôt une religion sociale, une religion où le fidèle sentait qu'il faisait partie d'un corps, que ses frères dépendaient de lui et qu'il dépendait

1. Les Évangiles sont, on le sait, postérieurs aux Actes des Apôtres et aux Épîtres de Paul, mais la doctrine morale et religieuse qu'ils renferment est de date plus ancienne (je n'entends parler ici que des synoptiques) que celle qui est contenue dans les premiers monuments du christianisme.

de ses frères. Déjà dans rLvangile apparaissait ridée d'un salut colleclif ; les préoccupations millénaires, ridée du royaume de Dieu, resserraient encore les liens qui unissaient les uns aux autres les disciples de Jésus; de jour en jour ils attendaient la parousie du Christ, ils regardaient vers le ciel, ils espéraient que le Fils de THomme allait apparaître sur les nuées et appeler à la vie éternelle tous ceux qui avaient mis en lui leur espérance. Plus tard, la doctrine du péché originel, la doctrine des œuvres méritoires, celle des mérites surérogatoires des saints, vinrent fortifier encore cette idée que tous les fidèles ne formaient qu'un seul corps et que chacun était en quelque mesure responsable des actes de tous.

C'est du reste la conception qui, claire ou confuse, se cache au fond de toutes les doctrines religieuses qui n'ont pas réduit la religion tout entière aux rapports personnels de l'individu avec Dieu. Il est fort naturel de supposer que le Dieu qu'on adore châtiera le corps tout entier par colère contre un de ses membres. Tous les voyageurs ont été frappés de l'extrême danger qu'il y a à ne pas traiter avec respect les dieux qu'adorent les sauvages : la raison en est simple, les sauvages craignent que la colère des dieux ofi'ensés ne s'appesantisse sur eux. Les Australiens sont d'ordinaire fort tolérants pour les blancs, ils accueillent bien les missionnaires, mais c'est qu'ils considèrent les Européens comme des sor-

ciers beaucoup plus puissants que leurs dieux. C'est d'ordinaire contre leurs fidèles, contre ceux qui croient en eux que les dieux déploient toute leur rigueur : ce ne sera pas l'étranger audacieux que le Dieu fera mourir, ce seront ceux mêmes qui apportent leurs offrandes à son autel; il châtiera parfois la tribu entière ; le seul moyen de l'apaiser, c'est de punir le coupable, de le tuer. On sait l'impression profonde qui fut produite dans Athènes par la mutilation des Hermès : on craignait que toute la cité n'eut à expier le crime des profanateurs. C'est à la colère des dieux que la populace de Rome attribuait bien souvent les disettes, les inondations, les défaites; cette colère, c'était quelque outrage qui l'avait provoquée. Si les magistrats romains obligeaient les chrétiens à sacrifier aux dieux, c'était sans doute pour les contraindre à faire acte de soumission, à s'incliner devant la majesté de l'empereur; mais il n'est pas certain que ce fût là la seule raison. Les chrétiens refusaient d'adorer les dieux protecteurs de l'Empife; qui aurait pu croire que les dieux n'en seraient point offensés et ne vengeraient pas en frappant le peuple romain l'outrage qu'ils recevaient? Les lois sur le blasphème, sur le repos du dimanche, la loi sur le sacrilège volée en 1824, ne sont pas inspirées par un autre esprit. Si on a persécuté les hérétiques, c'est sans doute avant tout pour sauver les âmes, c'est pour affermir la domination de l'Église, mais c'est aussi parce que la

colère de Dieu aurait frappé ceux qui n'auraient point vengé l'insulte faite à sa religion sainte. On entend encore des prêtres attribuer dans leurs sermons les mauvaises récoltes à Timpiété régnante. En 1846, révoque de Nantes faisait des excès de la presse et du travail du dimanche les causes des inondations de la Loire. Dans un petit village du Dauphiné, un paysan battait son blé un dimanche, c'était au moment de la guerre de 1870 , je me souviens que le curé s'est écrié du haut de la chaire : « Ces coups de fléau retentiront jusqu'en Prusse ». En bien des villages on a rendu le gouvernement responsable des ravages du phylloxéra : il a laïcisé les écoles, il a chassé les bonnes sœurs, Dieu a puni la France. Ce sont là des conceptions très répandues encore; il n'est pas besoin d'insister pour montrer qu'elles doivent naturellement conduire à l'intolérance.

On peut bien demander à un homme de ne pas se préoccuper de mon salut ; mais si son salut à lui, si son bonheur en cette vie dépendent de mes actes, si mon incrédulité peut attirer sur lui la colère d'un maître tout-puissant, comment pourrais-je obtenir qu'il ne me contraigne pas à partager sa foi ou du moins à pratiquer son culte? Si tous les hommes sont solidaires, si les fautes et les mérites de tous sont indifi'éremment imputables à tous, si ce n'est point de nous seuls que nous avons à répondre devant l'Éternel, il est certain que ce n'est que par un effort héroïque de charité

que nous pourrons nous déterminer à respecter la liberté d'autrui. Cet effort est-il sage de l'attendre de tous ? Consentir à voir sa fortune ruinée, consentir à perdre enfants et femme, consentir à être damné peut-être, pour ne point blesser les scrupules, les délicatesses, les fiertés d'une âme, peuton demander cela au commun des hommes, peuton même le demander à personne? Notez que cette âme est celle le plus souvent d'un adversaire, d'un ennemi ; que sa foi, nous la jugeons absurde et coupable, dangereuse pour les autres et dangereuse pour lui.

Et cependant qui oserait tenter de détruire ces liens qui unissent les uns aux autres ceux qui adressent à Dieu les mêmes prières, qui participent aux mêmes cérémonies et aux mêmes mystères? La foi individuelle est chancelante et faible, c'est dans les Églises seules qu'elle peut se fortifier et grandir. La pain de chaque jour qu'il faut gagner, les joies et les chagrins de toutes les heures nous détournent sans cesse de l'éternel; au milieu de notre vie qui passe et qui s'enfuit, nous ne songerions pas aux choses qui ne passent point, si toutes les habitudes de notre vie, les habitudes que nous avons prises alors que nous étions enfants, ne nous contraignaient sans cesse d'y penser. Avons-nous donc le droit de faire bon marché de la vie religieuse? avons-nous le droit d'ôter à l'homme le moyen de vivre ici-bas la vie éternelle pendant les heures brèves que laissent à vivre

les affaires et les chagrins? Ne serait-ce pas la pire des tyrannies? Faut-il donc opprimer ou être opprimé? N'y a-t-il au problème aucune solution?

§ 8. — Les progrès de la tolérance, — Leurs causes, La complexité de l'esprit moderne.

Tout d'abord, remarquons qu'il est en partie résolu. Malgré nous, tous tant que nous sommes, catholiques et libres-penseurs, nous sommes devenus plus libéraux que nous n'étions jadis, nous ne pouvons plus aller jusqu'au bout de nos principes, nous n'oserions plus attenter à la vie d'un homme parce qu'il est impie ; à peine oserions-nous attenter à sa liberté. Nos esprits se sont ouverts aux idées des autres ; lentement, silencieusement, elles se sont glissées en nous; nous les condamnons encore des lèvres, mais elles ne nous apparaissent plus aussi odieuses, aussi coupables qu autrefois ; c'est qu'elles ne nous sont plus nouvelles. A leur contact nos conceptions s'aflaiblissent ; elles ont perdu sur nous quelque chose de leur puissance ancienne. Plus un esprit est fécond, plus est abondante et vigoureuse la végétation d'idées qui se développe en lui, plus il lui est facile de se soustraire à la tyrannie dominatrice d'une conception ou d'une image. L'intolérance, c'est essentiellement l'unité, la simplicité do l'esprit. Une âme très complexe, très diverse, ne peut guère se donner toute à une seule idée ; elle

est divisée contre elle-même, tirée de mille côtés à la fois.

Rien de plus uniforme cependant, de mieux réglé que la conduite des hommes dont Tintelligence est multiple, occupée de conceptions variées et divergentes ; sans qu'ils l'aient toujours formulée nettement, ils se sont fait à eux-mêmes une règle de vie, et, précisément parce que leur esprit compliqué, qui tient à toutes choses par mille liens divers, les met à l'abri des grandes crises de passion, ils y restent ordinairement fidèles. De tempérament, ce sont des modérés; ils répugnent aux excès, ils se défient des solutions extrêmes. Si fanatiques que soient encore à certaines heures de leur vie bon nombre d'entre nous, nous sommes tous, en quelque mesure, des modérés, parce que nous avons tous peine à comprendre les convictions brutales et sans nuances; ceux mêmes qui semblent les plus entiers dans leur opinion transigent avec elle à toute heure du jour. Les ouvriers, les paysans eux-mêmes ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois ; ils ne sont certes pas devenus libéraux ; par liberté de conscience, ce qu'entendent les ouvriers des villes c'est d'ordinaire la persécution contre le clergé, et tous les préjugés traditionnels ont gardé sur l'esprit des paysans quelque chose de leur puissance ancienne. Mais un apaisement s'est fait cependant dans les esprits : on hait ses adversaires, mais on ne les hait qu'à demi, on n'ose plus obéir à sa haine. Les sentiments sont peut-être les mêmes

qu'il y a cent ans, mais ils ne peuvent plus conduire aux mêmes actes. Des objections confuses, à peine conscientes, des commencements d'idces qui ne se précisent pas, des Ihéories vagues, faites de mots plutôt que de pensées, ont sourdement envahi Tintelligence de tous. Aussi sommes-nous gênés, embarrassés dans notre action ; il nous faut faire effort pour céder à nos penchants ; il nous faul nous exciter, nous entraîner les uns les autres pour nous décider à une détermination violente.

Les mots ont changé de valeur; on en vient à considérer comme des persécutions, comme des attaques ouvertes au droit et à la liberté, des mesures qui n'auraient scandalisé personne il y a un siècle. Nous sommes devenus plus susceptibles qu'autrefois ; il est plus facile de nous blesser, même en s'en prenant aux autres ; c'est peut-être là le plus grand progrès que nous ayons réalisé.

§ 9. — Changements dans la conception des rapports de Dieu et de V Église,

Mais il semble qu'une autre transformation s'accomplisse, aussi profonde et plus obscure encore. Notre conception des rapports de Dieu et de l'Eglise s'est insensiblement modifiée; le caractère social de la religion va s'effaçant. Malgré les apparences, on retourne, sans en avoir nettement conscience, au christianisme évangélique ; les dogmes ont été rejetés à l'arrière-plan ; dans bien des confessions

chrétiennes, on a une tendance à ne plus donner aux sacrements qu'une valeur symbolique; c'est la prière, c'est le sentiment moral, c'est Tunion directe de l'âme et de Dieu qui semblent devenir l'essentiel de la foi.

Les raisons de cette évolution sont multiples. Tout d'abord le clergé catholique, d'année en année, s'occupe moins de théologie; les fortes et seolastiques études d'autrefois ne sont plus qu'un souvenir dans bien des séminaires; l'esprit des prêtres s'est laïcisé : ils se sont mêlés à la vie du siècle, ils ont laissé des pensées mondaines se glisser dans la trame serrée de l'argumentation catholique; ils lisent des journaux, des revues, ils lisent des livres écrits par des hommes qui ont reçu une éducation laïque et scientifique; ils peuvent être intolérants, mais leur intolérance ne peut avoir la même forme qu'autrefois.

Le protestantisme libéral et la libre-pensée déiste ont exercé une influence profonde : on s'est familiarisé avec l'idée d'une religion sans dogmes, on a pris des libertés avec les traditions de l'Église et les textes des Ecritures. Clergé et fidèles interprêtent à leur gré la doctrine, et parfois avec une très grande hardiesse, inconsciente bien souvent. L'Eglise catholique est toute remplie d'hérétiques maintenant ; il en est beaucoup parmi les fidèles qui sont ariens, beaucoup d'autres pélagiens. Il ne se produit pas d'hérésies nouvelles, mais c'est qu'il ne se publie pas de traité catholique de théologie dogmatique :

4i LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

dos manuels et des œuvres historiques, souvent de grande valeur, c'est là tout le bagage du clergé.

On ne prête pas toujours à ces faits toute l'attention qu'il faudrait ; la raison en est simple : à mesure que s'accroissait dans l'Eglise catholique la liberté religieuse, la discipline devenait plus étroite, l'unité doctrinale se brisait, s'émietlait en parcelles, mais le clergé se concentrait en une seule armée sous l'autorité incontestée du Souverain-Pontife. Les cérémonies, les pratiques extérieures du culte, les images de piété, les dévotions nouvelles (Lourdes, La Salette) ont pris une importance extrême. On a vu là un réveil dogmatique, un renouveau théologique ; c'est tout le contraire. L'Église est vivante ; il lui faut, si elle veut vivre, cvéex sans cesse; elle ne peut pas innover en matière de dogmes : les dogmes nouveaux qu'elle proclame sont des dévotions nouvelles ou des règles nouvelles de discipline ecclésiastique (l'Immaculée - Conception , l'Infaillibilité). Elle s'est fermé à elle-même la théologie, elle s'en tient à l'apologétique; il fallait donc qu'elle employât à d'autres objets la puissance de créer qui était en elle.

Il ne faut pas oublier au reste qu'il n'y a plus d'Église de France; l'Église catholique est une maintenant : c'est le catholicisme italien qui règne en France, un catholicisme où le dogme tient peu de place, où le culte extérieur, les cérémonies fastueuses, le recouvrent et le cachent. L'obéissance extérieure au clergé, la fréquentation des offices

et des sacrements, c*est à cela pour beaucoup de fidèles que se réduit la dogmatique ; bien des prêtres de campagne ne sont pas très loin de penser sur ce point comme leur troupeau. La liberté de penser, et j'entends la liberté de penser en matière religieuse, est chaque jour plus grande dans TEglise catholique ; le clergé tient avant tout à ce qu'on ne rompe pas ouvertement avec l'Eglise ; il est devenu très modéré dans ses exigences, il ne refuse les sacrements à personne, et croit sur parole tous ceux qui se donnent pour orthodoxes. On peut encourir cent fois l'excommunication et n'être point excommunié. Le clergé ne regarde pas de trop près ni à ce que vous pensez, ni à ce que vous dites, ni à ce que vous faites; il ne vous demande guère qu'un acte de soumission et de déférence extérieure.

C'est que l'Eglise catholique est aujourd'hui à la tête d'un parti politique : il lui faut ne décourager personne, ne détourner d'elle aucun allié utile. Cette attitude militante, qui est précisément la cause des conflits qui existent entre elle et la société civile, l'a forcément amenée à n'être pas sévère pour les siens. La tolérance du clergé a réagi sur les fidèles, et, à mesure que la foi devenait plus individuelle et plus libre, à mesure que se multipliaient les interprétations diverses du dogme, interprétations obscures et mal définies, qui n'ont trouvé que bien rarement une forme pour s'exprimer, les membres de l'Eglise se sentaient moins étroitement liés entre eux.

L'idée même d'Église s'est lentement effacée : pour la plupart des fidèles, l'Église, ce sont les prêtres. Le rôle religieux du laïque a dis'paru; les fidèles, isolés les uns des autres, ne se sentent plus unis en Christ, ils ne s'édifient plus; toutes les confréries du monde n'y peuvent rien changer.

On devient vite tolérant pour les hommes dont les destinées ne sont pas liées aux vôtres, et c'est ainsi que peu à peu le sentiment de l'obligation pour tous les hommes de se soumettre à une même foi a perdu sa puissance sur les âmes. Des catholiques fort orthodoxes en sont arrivés à penser que chacun a le droit de croire ce qui lui paraît la vérité et de pratiquer ce qu'il croit. Cette doctrine, l'Église ne la proclamera jamais, mais elle s'y conforme dans les faits; elle l'enseigne même tout bas. Elle bénit les mariages mixtes, elle n'exige plus que tous les enfants issus d'un mariage mixte soient élevés dans la religion catholique, elle accepte le partage. Beaucoup de confesseurs autorisent leurs pénitents à prier pour les âmes de leurs parents morts hérétiques ou libre -penseurs ; c'est donc qu'ils pensent que le salut est possible hors de TÉglise, que les hommes, même ceux qui sont investis du sacrement de TOrdre, ne peuvent poser de limites à la miséricorde de Dieu. On a adouci une doctrine qui semblait trop rigoureuse; on n'a pas changé la loi à vrai dire, mais lentement on la laisse tomber en désuétude. En Angleterre, aux États-Unis, l'Église fait preuve d'un libéralisme plus grand

encore : le cardinal Manning préside une réunion de Tassociation pour l'arbitrage international ; des ministres de TEglise anglicane, des pasteurs dissidents, et jusqu'à des sécularistes comme M. Holyoake, y prennent la parole, et nul n'en est choqué. De véritables conciles se sont tenus aux États-Unis où siégeaient des mfliistres de tous les cultes, et ce ne sont pas seulement des questions toutes pratiques et sur lesquelles on est vite d'accord, des questions de charité et de bienfaisance, qu'on a traitées là; on s'est occupé de l'enseignement moral. Des évêques et des rabbins, des agnostiques et des presbytériens, étaient assis côte à côte, les discussions ont été pacifiques et courtoises \

En France même, on peut voir dans de certaines œuvres, comme l'Alliance française par exemple, le nom d'un cardinal figurer à côté de ceux d adversaires très déterminés du catholicisme.

11 semble donc bien que, malgré la lutte tantôt ouverte tantôt cachée qui existe partout entre l'Eglise romaine et la société civile, les rapports se soient détendus et qu'on marche, sans le chercher peut-être et sans le voir toujours clairement, vers un avenir meilleur.

Mais ce qui paraît s'atténuer et s'amoindrir ainsi, sinon disparaître, ce n'est pas l'intolérance, c'est une des formes qu'elle peut revêtir, l'intolérance

1. Il ne faut rien exagérer cependant; dernièrement l'évéque de Newark excommuniait les parents qui envoyaient leurs enfants aux écoles publiques.

théologique, il faudrait même dire Fintolérance dogmatique*. On ne conçoit plus comme autrefois l'unité de foi ni la solidarité religieuse ; les idées ont changé sur ces points-là, et par contre-coup les sentiments. C'est précisément cette si forte diminution de rintolérance théologique, cette sorte d'indifférence en matière dif dogmes, cette conception plus intime, moins sociale et moins extérieure qu'on tend à se faire de la religion, qui a donné le change à beaucoup de gens. On n'a pas réfléchi que l'intolérance politique n'a pas disparu, ni l'aspiration de l'Église à la domination universelle, ni l'orgueil des sectes, ni cet égoïsme intellectuel qui est au fond de toutes les intolérances, et qu'il n'est pas besoin d'autre chose pour que la

\. Nous avons insisté tout particulièrement sur le conflit qui existe entre l'Eglise romaine et la société civile, parce que c'est actuellement la forme la plus habituelle que revêt l'intolérance dans notre Occident; ce que nous connaissions par nous-méme, pour l'avoir nous-méme observé, c'était l'intolérance des librepenseurs et des catholiques français, aussi est-ce de cette intolérance-là que nous avons surtout parlé. Il y avait au reste à cela une autre raison, c'est que c'est de l'intolérance en France que traitaient presque exclusivement les manuscrits soumis à l'examen de la Commission. Peut-être aurnit-il mieux valu sortir de ce cadre restreint, et chercher à faire comprendre par des arguments généraux et abstraits quelle grave infraction à la justice nous commettons lorsque nous cherchons à imposer notre foi à ceux qui ne la partagent point. Tel a été du moins l'avis de quelques-uns des membres de la Commission. Mais c'était là un travail fait et si excellemment qu'il ne faut pas s'étonner que la plupart des concurrents n'aient point tenté l'audacieuse entreprise de le refaire après un maître. Peut-être aussi ont-ils pensé qu'à l'heure présente ils pouvaient faire une plus utile besogne en restant sur un terrain pratique et en traitant les questions qui occupent actuellement l'opinion.

Jiberté de conscience soit entravée et gênée de mille manières.

Sans doute on ne craint plus autant qu'autrefois d'être damné parce qu'on n'aura pas contraint son prochain à se convertir; mais Tune des raisons tout au moins qui ont rassuré les consciences, c'est qu'aujourd'hui l'enfer nous inspire beaucoup moins de terreur ; on s'est habitué à compter sur la bonté de Dieu et sur sa miséricorde; il semble à bien des demi-chrétiens qu'il n'est pas de péché qu'il ne pardonne, qu'il est trop bon pour être sévère, qu'il connaît les faiblesses des hommes, et qu'il ne demande qu'à oublier.

Mais on peut être fort intolérant sans penser un seul instant que la tolérance soit un péché grave et qui mette en péril le salut éternel ; certains matérialistes et certains athées prouvent à eux seuls qu'il ne suffit pas de n'être point théologien pour être libéral. C'est de notre temps surtout qu'il peut y avoir des intolérants et des libéraux dans toutes les églises, dans toutes les confessions religieuses, dans toutes les sectes, dans tous les partis ; la tolérance n'est plus autant qu'autrefois affaire de dogme, c'est en quelque mesure affaire de largeur ou d'étroitesse d'esprit, affaire de caractère et, pour tout dire, de tempérament.

Il ne faudrait pas conclure de là qu'il est inutile de plaider la cause de la tolérance ; à force de répéter les mêmes choses, de présenter sans cesse les mêmes idées sous des formes nouvelles, on finit

par les imposer à l'esprit de tous ; les gens ne les adoptent pas, mais ils les subissent, elles deviennent des habitudes de leur intelligence, c'est avec elles qu'il leur faut penser ; ils ont beau faire, c'est dans la voie qui est ouverte qu'il leur faut marcher et, en dépit d'eux-mômes, aller plus avant. Les caractères les plus autoritaires deviennent libéraux dans un pays où tout le monde est libéral ; on reste hautain, violent, bourru, grossier même, mais on ne cherche à tyranniser personne, on n'y songe pas plus qu'à prendre un porte-monnaie dans la poche de son voisin ou à prêter un faux serment devant un tribunal.

§ 10. — Ui}p- forme politique de r intolérance religieuse. L' Il g lise catholique et lËlat moderne.

Il importe de s'attaquer surtout aux formes d'intolérance qui de nos jours et dans notre pays sont vivantes encore. C'est tout d'abord l'intolérance politique. La lutte qui, au grand dommage du pays, s'est engagée entre l'Eglise et la société civile est une lutte politique, c'est une lutte pour la domination. La question n'est pas de savoir si l'on sera libre d'adorer Dieu et d'obéir à sa conscience, mais de savoir qui gouvernera. Une corporation ancienne, respectée de longue date, TÉglise catholique, aspire à gouverner en souveraine tous les États ; les gouvernements n'y veulent pas consentir : de là une lutte, ici plus aiguë, là plus douce,

mais qui existe partout. Cette corporation professe certains dogmes, elle accomplit certaines cérémonies, elle enseigne certaines obligations ; ses adversaires attaquent les dogmes, les cérémonies, les obligations, mais pour une seule raison, c'est que ce sont les dogmes, les cérémonies et les obligations de rËglise romaine. Les gouvernements qui semblent les plus décidés à maintenir TEgli se dans son domaine propre et à ne lui laisser aucune place dans le maniement des affaires publiques sont des gouvernements démocratiques ; aussi TÉglise estelle, par intérêt comme par tradition, l'adversaire habituelle do toutes les démocraties. Mais ce n'est pas une conséquence nécessaire de ses dogmes, Léon XIII Ta solennellement proclamé dans une Encyclique, et en Amérique, où TEglise n a pas pu prendre les habitudes d'autorité qu'elle avait contractées dajis les Etats d'Europe, elle s'accommode très aisément des institutions libérales.

Ce n'est pas entre le dogme catholique et la théorie de la souveraineté du peuple qu'il y a conflit, mais entre les prétentions des électeurs républicains qui veulent se gouverner tout seuls et celles de TEglise qui veut les gouverner malgré eux. La conclusion que tire l'Église de tout cela, c'est que la démocra- , tie c'est le règne de l'athéisme ; les républicains concluent de leur côté qu'il faut par tous les moyens empêcher les enfants de devenir catholiques.

L'exemple des Etats-Unis est là cependant pour prouver qu'il est aisé de vivre en bonne intelligence.

Si l'Eglise fait souvent une opposition violente aux réformes démocratiques, ce n'est pas parce que ses dogmes théologiques ou moraux lui commandent cette opposition; ce n'est pas en tant que société religieuse qu'elle agit alors, mais en tant que corps ancien et aristocratique ; c'est à ses traditions politiques qu'elle obéit, non pas à ses traditions religieuses. Elle a été Talliée de tous les corps aristocratiques, l'alliée de toutes les monarchies : par habitude, par tradition, elle combat pour la monarchie, elle combat pour la noblesse, pour toutes les classes anciennes et fortement constituées comme elle l'est elle-même.

Son organisation centralisée, sa hiérarchie si simple et si solide, font du clergé un admirable instrument de gouvernement : la tentation est très forte pour ceux qui sont à sa tête. Mais cette tentation, ils n'y ont cédé que dans les pays.oii l'Eglise avait eu une place dans le gouvernement, où le temporel et le spirituel n'avaient pas toujours été séparés. Aux États-Unis, la question ne s'est pas posée parce que l'Église catholique n'a pas en Amérique de traditions derrière elle et qu elle a pris tout naturellement les habitudes du pays démocratique où elle s'est développée.

Ce qui prouve bien que c'est d'une lutte politique qu'il s'agit, c'est que jamais les mêmes conflits ne se sont élevés entre les confessions protestantes et la société civile ; les protestants orthodoxes cependant ne sont pas plus tolérants que les catholiques.

on pourrait dire qu'en matière de dogme ils le sont souvent moins. Mais l'Église réformée de France ne constitue pas un corps qui aspire à s'asservir rÉtat et à gouverner le pays; aussi jn'y a-t-il pas d'hostilité entre le parti républicain et les églises protestantes.

Si l'intolérance politique du parti républicain a affecté souvent la forme d'intolérance religieuse, c'est donc en raison des prétentions politiques de l'Église catholique.

Il est certain qu'un grand nombre des sectaires qui font aujourd'hui une guerre ouverte à toutes les religions ont oublié le point de départ de la querelle, mais il ne faut pas regarder bien longtemps cependant pour s'apercevoir que c'est en haine du gouvernement des prêtres qu'ils prêchent l'athéisme. Leur athéisme n'a rien de commun avec l'athéisme sérieux et réfléchi du matérialisme scientifique; ce n'est pas une doctrine, c'est une machine de guerre.

Ce caractère politique de la plupart de nos querelles religieuses actuelles a été nettement aperçu par quelques-uns des auteurs qui ont pris part au concours ; Tun d'entre eux en a tiré des conclusions qui semblent très hasardées. Il croit que l'Église se soucie très peu en réalité des intérêts religieux qu'elle a mission de défendre, que l'œuvre à laquelle elle travaille est une œuvre politique, et qu'elle n'affecte de croire parfois la religion menacée que pour mieux cacher ses vrais desseins. Il y

a là un mélange singulier de faits bien observés et d'erreurs d'interprétation. L'Eglise ne s'est jamais désintéressée do la politique, mais rien n'autorise à penser qu'elle ait ceissé de se préoccuper avant tout du salut des âmes. C'est sous l'influence de traditions anciennes, d'habitudes contractées depuis de longs siècles, que le clergé aspire au gouvernement du pays, mais il est certain que le clergé est convaincu que cette lutte contre la société civile, c'est Dieu même qui la commande ; il est convaincu que, s'il combat pour être le seul maître, c'est qu'alors seulement il aura l'autorité et l'influence nécessaires pour travailler utilement au bonheur éternel des âmes.

Qu'il y ait dans le parti clérical des laïques qui ne voient dans la religion qu'un instrument commode pour établir plus sûrement la domination des classes riches, cela est possible, mais cela n'est pas vrai du clergé; en très grande majorité, il est sincère dans sa foi, et le but dernier c'est pour lui le triomphe de la religion. Tous les prêtres ne se rendent pas compte que les mobiles auxquels ils obéissent ne sont pas toujours ceux qu'ils supposent ; ce sont souvent des esprits peu réfléchis, plies dès l'enfance à l'obéissance, et qui ne distinguent pas très nettement entre les buts divers que se propose l'Église.

L'une des plus regrettables conséquences de l'attitude militante du clergé sur le terrain politique, c'est précisément le discrédit qu'elle a jeté dans

LA LIBERTÉ DE CONSCJENCE. li")

toute une partie de la population sur certaines doctrines religieuses et sur ceux qui les défendent. On en est arrivé à ne pas croire à la sincérité des prêtres; Tenlier désintéressement politique de l'Église n'aurait pas permis d*en douter. On s'est laissé entraîner à l'intolérance, et presque à la persécution parfois, avec d'autant plus de facilité qu'on croyait ses adversaires moins respectables. On a attaqué sans mesure ce qui aurait dû rester toujours à l'abri, non pas des critiques, mais des attaques irrespectueuses et violentes, les dogmes et les doctrines. On s'en est pris à la religion même des agissements du parti qui se réclamait d'elle, et les catholiques ont pu croire de bonne foi que c'était au dogme chrétien, à la morale chrétienne, que c'était avant tout au culte catholique qu'en voulaient les adversaires de l'Église. Ils ont eu beau protester, leurs protestations n'ont pas paru sincères; on ne les a pas crus. Le mot fameux : «Le cléricalisme, voilà l'ennemi ! » a été détourné de son sens dans les deux camps. Les uns ont été convaincus que c'était une déclaration de guerre au catholicisme, peutêtre même à toute religion; les autres se sont dit que, puisqu'ils le prenaient ainsi, tous les gens qui croyaient en Dieu étaient sans doute des cléricaux, des gens qui voulaient établir le gouvernement des curés et ne permettre à personne de ne pas se confesser. C'était la guerre allumée ; que d'années passeront encore avant qu'elle soit éteinte !

Il est certain que, si on était persuadé de la bonne

:i6 LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE.

foi du clergé, on serait plus tolérant pour lui, et que ce résultat serait vite acquis si les prêtres en tant que prôtres se mêlaient moins à la politique, si surtout leurs amis les y mêlaient moins. Ce qui est certain aussi, c'est que les querelles religieuses s apaiseraient bien vite si elles n'étaient que des querelles religieuses; les fanatiques d'irréligion sont de notre temps plus rares qu'on ne pense, et il en est bien peu parmi les libres-penseurs les plus intransigeants qui ne consentiraient point à faire la paix avec l'Eglise , s'ils étaient assurés qu'elle a renoncé à ses rêves de domination universelle.

Nous ne serions pas délivrés pour cela do l'intolérance, mais nous ne connaîtrions plus ces polémiques embrouillées et irritantes ou se mêlent si étrangement la politique et la religion, ces tracasseries mesquines contre le clergé, cette injuste et malveillante humeur des catholiques perpétuellement irrités contre la société moderne: ce serait déjà beaucoup. C'est cette querelle entre la société civile et l'Eglise qui contribue plus que toute autre chose à donner aux partis en France cette attitude haineuse et méfiante qui frappe les étrangers; chacun croit combattre pour ce qu'il a de plus cher : les uns croient qu'ils luttent pour leur foi, les autres pour leur liberté, et peut-être, dans l'état actuel des esprits, ne se trompent-ils pas.

Mais que la paix soit enfin signée, et l'on pourra voir qu'en réalité il n'est guère de pays plus tolérant que le nôtre, qu'il n'en est pas où la conscience

soit plus affranchie. Aucun sujet qui soit interdit*; nous pouvons sans blesser aucune convenance causer de tout, discuter toutes les opinions; nous pouvons aller jusqu'au bout de nos théories, nous ne trouvons jamais, comme en Angleterre, une barrière qui nous barre la route à mi-chemin. 11 y a certes des fanatiques en France, il y en a beaucoup trop malheureusement; mais on les remarque, ils étonnent presque, on est tout disposé, à Paris du moins, à les tenir pour mal élevés.

11 faut toute une semaine pour se faire au ton réservé de la conversation anglaise, et au bout de quelques mois un étranger no peut être encore assuré de ne pas tenir à l'occasion quelque propos scandaleux. La liberté religieuse cependant est plus complète que dans notre pays : c'est que les luttes politiques sont moins âpres, à tout prendre, que chez nous; la liberté de conscience, la liberté de penser ne sont pas en question, il n est pas un parti qui ne les respecte. Nos habitudes seules, nos mœurs politiques, nos traditions, nous poussent à l'intolérance ; nous sommes libéraux d'esprit, nous aimons les idées des autres, nous les aimons plus que les nôtres bien souvent ; le malheur, c'est que nous ne les respectons guère.

La conscience ne nous semble pas, comme à nos

1. Nous n'entendons point parler ici bien entendu des familles cléricales; nous voulons dire seulement que dans les milieux éclairés et vivants, dans la bourgeoisie cultivée, qui lit et qui pense, il existe en France une liberté de pensée et de parole qui était inconnue en Angleterre jusqu'à ces toutes dernières années.

voisins d'Angleterre, un monde impénétrable et sacré; nous croyons, sans Tavouer tout haut, que c'est à la majorité des suffrages qu'on peut décider comment il convient de prier Dieu ; c'est que nous sentons bien que notre esprit ne peut être emprisonné dans aucune formule, qu'il ira où le conduiront l'imagination et la logique, et que tous les conciles n'y pourront rien, qu'il y siège des laïques ou des clercs.

Il n'est pas de pays où les traditions aient moins de puissance que dans le nôtre, aussi sommes-nous amenés à faire mille règlements; on les trouve oppressifs, on s'indigne contre l'État, qui se môle de tout; on ne réfléchit pas qu'avec tous nos règlements nous ne gênons guère que les actions do l'individu, que sa pensée reste libre, cette pensée qui en Angleterre est attachée par tant de coutumes et de traditions qu elle est bien embarrassée pour mettre à profit cette pleine liberté qu'on lui laisse si généreusement.

On s'imagine aisément que la tolérance est chose naturelle : il la faut enseigner au contraire, et c'est une lâche difficile. Mais c'est là, semble-t-il, que se trouve la vraie solution du problème : les concurrents ne semblent pas d'ordinaire l'avoir pleinement compris. C'est aux jeunes gens et aux. enfants qu'il faut s adresser. C'est eux qu'il faut habituer à écouter patiemment toutes les opinions, à les respecter toutes, à recueillir pieusement la parcelle de vérité qu'elles peuvent renfermer.

Les lois peuvent empêcher Toppression, elles ne peuvent créer la tolérance ; le rôle de TÉtat est très grand cependant : c'est grâce à TÉtat laïque, impartial entre les Eglises, que la liberté de conscience a pu grandir et se développer ; seul il avait la force de la faire respecter. Mais il ne faut pas que l'État devienne une Église à son tour, qu'il ait des dogmes laïques qu'il prétende imposer. Il doit à tous les citoyens sans acception de croyances un égal traitement; il faut qu'il ignore en quelque sorte leurs croyances et leur culte; cela ne le regarde point, il n'a point à en tenir compte dans ses rapports avec eux .

Est-ce à dire que la séparation de l'Église et de l'État soit une mesure qui s'impose? Il n'est point certain tout d'abord que ce soit une mesure libérale : elle préparerait peut-être la domination temporelle de l'Église, c'est-à-dire la ruine de la liberté de conscience. La grande objection au régime actuel , c'est le budget des cultes : il n'est point juste, dit-on, que tous les citoyens paient pour entretenir un clergé et des édifices religieux qui répondent aux besoins d'une partie seulement de la nation. Mais n'est-ce pas le cas pour l'enseignement supérieur, pour les musées, pour les bibliothèques? n'est-ce pas le cas pour les théâtres? Qu'importe la marine au paysan des Cévennes qui vit des produits de son champ, ou les canaux du Nord aux pêcheurs bretons * ? Il semble au contraire que ce soit une

1. On objectera qu'aux yeux de certaines gens toutes les religion sont malfaisantes ; mais il en est d'autres qui pensent que

leçon de tolérance mutuelle que ce budget commun où le catholique paie pour la synagogue et le juif pour le curé. Mais la question est de celles qu'on ne peut trancher théoriquement, il faut prendre conseil des circonstances; il semble que celui qu'elles donnent en France à l'heure actuelle est assez clair : l'État est maintenant encore le meilleur gardien de nos libertés, même de celle qui consiste à prier Dieu comme il nous plaît.

§11. — Comment il fallait prendre la question. Les causes actuelles de l intolérance.

Nous croyons en avoir assez dit pour montrer l'opportunité du concours et pour faire comprendre dans quel esprit le sujet aurait dû être traité à notre avis. Il n'aurait pas fallu s'étendre, aussi longuement du moins que l'ont fait certains des concurrents, sur l'histoire des persécutions; on ne cherche plus guère de nos jours à justifier les persécutions sanglantes, leurs apologistes se font rares ; on est d'accord pour reconnaître que les bûchers sont de médiocres apôtres, on est même injuste envers eux , ils ont été , hélas ! les plus efficaces peut-être des convertisseurs. Il n'est guère à craindre non plus que de nouvelles persécutions soient organisées ; si l'Église n'a pas abjuré les principes sur

la science est la plus pernicieuse invention des hommes, et que les encouragements donnis aux arts sont autant d'atteintes à la morale.

LA LIBERTÉ DE GONSCIEiNCE. 61

lesquels reposait Tlnquisition, du moins aurait-elle quelque scrupule à les appliquer; elle ne défend guère l'Inquisition que par convenance, par fidélité aux traditions. A tous les récits émouvants qii on nous fait nous pouvons toujours répondre : « Ce danger-là n'est plus à craindre, c'est un danger ■d'autrefois ».

Ce qu'il fallait étudier, c'était l'intolérance sous sa forme actuelle; il fallait montrer les dangers qu'à l'heure présente elle fait courir encore à la liberté. On semble croire parfois que la liberté est fondée à toujours dans nos pays d'Europe, on ne sent pas que c'est une acquisition précaire et que nous pouvons perdre d'un jour à l'autre ; la liberté de penser ost à la merci d'une réaction; nul ne peut affirmer -que l'heure de cette réaction ne sonnera jamais. La liberté religieuse est menacée elle aussi; j'ai iîssayé d'indiquer les causes du danger, c'étaient ces causes qu'il fallait analyser et étudier dans le <létail.

C'est à la France que j'ai emprunté la plupart des exemples que j'ai cités, mais ce n'est pas en France seulement que la lutte est engagée ; partout -en Europe le problème se pose, et partout sous lane forme différente. Cette étude comparative de la liberté religieuse dans les divers pays d'Europe eût été du plus grand intérêt; parmi tous ces concurrents, il ne s'en est trouvé qu'un seul qui mt eu l'idée de la tenter ; mais il n'avait ni assez d'informations ni une méthode assez rigoureuse

pour atteindre à des résultats qui puissent présenter quelque intérêt et quelque nouveauté.

Ce n'était pas tant aux lois qu'il fallait s'attacher qu'à la manière dont elles sont mises en pratique. Il n'est pas vrai que les lois aient peu d'importance ; si elles n'expriment pas toujours, comme on Va prétendu, le caractère d'un peuple, il est certain du moins qu'elles le modifient ; on arrive souvent à trouver juste et raisonnable ce que Von a longtemps pratiqué, et pratiqué seulement parce que la loi vous l'imposait ; mais il est un très grand nombre de mesures qui valent tout juste l'usage qu'on en fait, elles peuvent être aussi bien des lois d'oppression que des lois de liberté. Ainsi en est-il, par exemple, de la laïcisation des écoles. Les concordats peuvent être entre les mains de l'État les plus parfaits instruments de domination; ils peuvent être aussi des contrats réciproques de tyrannie passés entre l'Eglise et l'État; c'est alors aux dépens des cultes dissidents, aux dépens de la liberté de penser, qu'on a signé le contrat. Ce n'est pas en étudiant les lois d'un pays qu'on peut se faire une idée exacte de la tolérance qui y règne : il y a des lois oppressives qui ne sont pas appliquées et des lois libérales qui ne le sont pas davantage. Il faut comiaître l'histoire des Églises et l'esprit qui les anime, leurs relations avec les divers partis politiques, leurs prétentions, le but qu'elles cherchent à atteindre. Il est difficile parfois de se rendre compte de ce qu'il y a de fondé dans les griefs des

partis, on ne sait pas toujours qui attaque ni qui se défend ; cela valait du moins la peine d'y regarder de près ; on se serait évité bien des déclamations sur les avantages et les inconvénients généraux de la séparation de TÉglise et de l'État.

Il ne suffisait pas au reste de s'en tenir à l'étude de ces questions légales ; elles n'ont, malgré tout, qu'une importance secondaire. Déterminer les causes de l'intolérance, rechercher dans quelles classes d'hommes, dans quelles catégories d'esprits, on trouve surtout des intolérants, rechercher pourquoi ils sont intolérants, quelles raisons ils invoquent, à quels mobiles ils obéissent, tel est, d'après nous, le but principal qu'auraient dû se proposer les concurrents. Nous avons essayé de montrer que les causes proprement religieuses de l'intolérance n'exercent plus qu'une influence restreinte; c'est beaucoup moins qu'autrefois par fanatisme qu'on est tenté de devenir oppresseur. Mais d'autres causes subsistent qu'il eût importé de mettre en lumière, ce sont tout d'abord les causes politiques, ce sont aussi les causes sociales.

§ 12. — Les causes sociales de l'intolérance, La croisade contre la science.

Ce sont des raisons politiques qui ont déterminé l'attitude hostile de certains gouvernements vis-àvis du catholicisme ; ce sont des raisons sociales qui ont provoqué dans le monde des littérateurs et des

journalistes cette croisade contre la science à laquelle nous assistons, cette levée de boucliers contre la pensée libre. Il y a là un péril auquel on ne songe guère, et lun des plus graves peut-être de Theure présente.

Beaucoup de gens sentent que les grands progrès accomplis dans les sciences depuis un siècle, dans les sciences physiologiques surtout, ont créé un esprit nouveau, que cet esprit s'est répandu, qu'il doit donner naissance à une conception nouvelle de la société, que cette conception nouvelle, tôt ou tard on cherchera à la réaliser ; ce sont des gens qui tiennent aux traditions anciennes, qui n'aiment pas à penser que rien puisse changer dans le monde auquel ils ont accoutumé leur esprit ; les idées nouvelles les dérangent, ils les déclarent dangereuses; elles s'appuient sur des faits, sur des faits établis par l'observation ou le calcul, ils contestent les faits si les faits les gênent.

L'Église a eu autrefois bien des démêlés avec les savants ; aujourd'hui il s'en faut de peu que la paix ne soit faite, mais il reste de vieilles rancunes mal assoupies. Si l'Eglise était au pouvoir, ces rancunes-là s'éveilleraient bien vite ; il y a néanmoins dans l'Église tant de prêtres libéraux et tolérants qu'il est à supposer qu'elle ne s'attaquerait pas à la science, si la science était universellement respectée; mais les hommes dont je parle l'attaquent, la raillent, la déconsidèrent tous les jours un peu plus.

Elle a beau multiplier ses découvertes et les ap-

plications de ses découvertes, rien ne les désarme ; plus elle grandit, plus elle leur paraît dangereuse. Au nom, non pas de la morale, mais de leur morale, ils prétendent imposer aux savants des limites qu'ils ne devront pas franchir, ils prétendent presque leur imposer des conclusions et. réduire tout le travail de la recherche à découvrir des faits qui les justifient. Le gouvernement actuel ne les écoute pas, le gouvernement les a écoutés sous TEmpire, et notre abaissement scientifique devenait proverbial* en Europe; un gouvernement de réaction pourrait les écouter demain, et pour longtemps c'en serait fait en France de la liberté de penser.

Ce ne serait pas au nom d'un dogmatisme religieux que s'exercerait cette tyrannie, ce serait au nom d'un dogmatisme moral; elle n'en serait pas pour cela plus légère; personne n'a le droit de jeter Tanathème sur une doctrine parce qu'il est possible d'en tirer des conséquences dangereuses pour la société; il serait tout aussi légitime de poursuivre pour complicité d'assassinat le chimiste qui a découvert la nitroglycérine. Unpsychologue, comme un naturaliste ou un physicien, ne doit avoir qu'un seul souci, celui de la vérité : c'est là ce qui fait sa dignité et ce qui lui donne le droit de s'estimer lui-

1. Ea mathématiques, en chimie, en physiologie, il y avait alors en France quelques savants qui étaient au premier rang des savants d'Europe, mais le niveau scientifique général était très bas, et jusqu'aux dernières années de l'Empire les études scientifiques en pleine décadence.

même, on l'oublie trop aisément en ce temps-cî.

La liberté religieuse est chose sacrée, mais il faut que la liberté soit égale pour tous, il importe qu'on ait le droit de ne pas croire en Dieu, de ne pas croire au libre-arbitre. Ce n'est pas à dire que la science conduise à l'athéisme ou à la négation de la liberté : Texistence de Dieu, le libre-arbitre, ce sont là des problèmes qu'elle ne se pose pas, qu'elle n'a point à se poser; mais les savants sont en droit de les résoudre comme bon leur semble, ils sont en droit surtout de ne pas s'en préoccuper.

Il n'est pas démontré que la conception que certains critiques et certains journalistes se forment de la morale et de la société soit une règle immuable à laquelle toute pensée doive s'assujettir, mais ce que l'expérience semble avoir enseigné c'est qu'il n'est pas bon de dénoncer toute une classe d'hommes comme dangereuse pour la société. S'il s'agissait des prêtres, on s'indignerait, et on aurait raison, il faudrait s'indigner aussi lorsqu'il s'agit des savants.

Faire appel à la fois contre la liberté de la pensée aux préjugés traditionnels des classes riches et aux passions du peuple, c'est rendre plus difficile encore à défendre la cause de la liberté religieuse. Les hommes de science se sentiront menacés dans leur liberté et dans leurs travaux, ils n'en seront pas plus indulgents, on pe.ut le ,croire aisément, pour les croyances qu'ils ne partagent pas; tous les savants ne sont pas des libéraux, mais ce

n'est pas la persécution qui leur fera beaucoup aimer la liberté d'autrui. Les gens du peuple ne sont point tolérants de leur nature : il est inutile d'exalter leur appétit de persécution. Savez-vous yous-même contre qui la persécution serait dirigée et si la religion n'en serait pas la première victime? Les paroles de mépris, d'intolérance et de haine sont toujours des paroles mauvaises : il faudraitne jamais se laisser entraîner aies prononcer.

Leshommes qui attaquent violemmentlascience, et qui font d'elle la complice des criminels ou pou s'en faut, sont de bonne foi ; ils croient servir un grand intérêt social ; mais c'est avec la même bonne foi, le même désintéressement, que d'autres théoriciens proscrivent la religion. On peut tout critiquer, et il est bon qu'on le puisse; il est bon que les intolérants puissent à leur aise exprimer leur intolérance, il est bon qu'on respecte leur liberté, si peu respectueux qu'ils soient de la liberté des autres ; mais il faudrait songer qu'il est des menaces dangereuses, des menaces dont il est sage de s'abstenir, il faudrait que les défenseurs de la religion et de la morale prissent des habitudes de modération et de sagesse.

Le grand besoin de ce temps-ci c'est l'apaisement : ne plus haïr personne à cause de ses opinions, ne plus haïrmême aucune doctrine, mais les respecter toutes, les critiquer loyalement, sincèrement, sans passion, aimer par-dessus toutes choses la liberté, la liberté des autres, la liberté de ses adversaires

08 LA LIBERTÉ DE CONSCIENnE.

comme celle de ses partisans, voilà la morale qu'il faudrait que chacun s'efforçât de pratiquer. Sur le terrain économique les conflils sont inévitables, mais il faudrait du moins qu'il n'y eut do conflits que sur ce terrain-là. 11 faut que cette terre soit à moi ou à cet autre, ou que nous partagions, nous ne pouvons tous deux la posséder tout entière, mais je puis avoir mon opinion à moi, et cela ne Tempêche pas d'avoir la sienne ; si je crois la mienne meilleure, je le dirai, mais cela ne blesse que sa vanité, s'il reste convaincu que c'est lui qui a raison.

Il y a des mobiles bien forts, cela est certain, qui nous poussent à ne pas tolérer qu'on nous contredise, mais il en est beaucoup que peuvent faire disparaître les habitudes du régime nouveau sous lequel nous vivons. La démocratie est, en dépit des apparences, un régime de tolérance ; tout le monde a le droit de dire tout haut son avis, et de le dire sur toutes choses. Sans doute le respect diminue pour bien des hommes et des choses qui devraient demeurer sacrés; mais l'intolérance diminue elle aussi ; il faut s'accoutumer bon gré mal gré à s'entendre dire en face et par le premier venu qu'on se trompe, cela rend modeste ; les préjugés de caste, de rang, de secte, de situation sociale, sont mis à forte épreuve ; on ne peut toujours répondre par le silence, il faut discuter ; les anathèmesne serviraient à rien; on est battu parfois, cela donne à réfléchir.

C'est une bonne école de libéralisme que la loi égale pour tous : on défend très vaillamment les

droits des autres quand c'est le seul moyen de défendre les siens; on proclame très haut que c'est le devoir de tous de n'opprimer personne si l'on a chance d'être opprimé. Tous nous avons un égal intérêt à la tolérance : nous ne savons pas qui sera au pouvoir demain ; les vaincus de la veille peuvent être les vainqueurs du lendemain, et c'est ainsi que, dans une société sans hiérarchie, sans traditions, sans cadres tout faits, on est contraint, en quelque sorte, à lutter passionnément pour la liberté des autres, c'est pour la sienne que l'on combat.

§ 13. — Les causes psychologiques de l'intolérance.

A côté de ces causes sociales d'intolérance, il en est d'autres plus profondes encore et qui tiennent à la structure même de notre esprit. Nous avons d'ordinaire de la méfiance pour les idées nouvelles ; elles nous dérangent, elles nous gênent, nous ne pouvons les faire rentrer dans nos cadres tout préparés ; elles nous paraissent coupables et dangereuses pour cette seule raison qu'elles ne nous sont pas familières. Toute idée où nous n'avons point été élevés nous est nouvelle, fût-elle au reste aussi ancienne que le monde.

A l'étranger, tout nous est sujet d'indignation ou de raillerie : l'architecture des maisons, les heures des repas, la façon de saluer, de parler, de manger, les robes des femmes et les enseignes. Un homme qui a beaucoup voyagé, qui a beaucoup vu, a laissé

ses préjugés accrochés à tous les buissons des haies.

La religion des autres nous scandalise toujours, et simplement parce que c'est la religion des autres. Il y a des catholiques qui sont depuis longtemps détachés du catholicisme et qui ne peuvent parler des protestants sans un sourire mal contenu.

On sait la violence des passions qui, dans presque tous les pays, animent contre les juifs les chrétiens et les musulmans; on invoque bien des raisons pour expliquer cette haine : la raison véritable, c'est la forte originalité de la race juive. Les juifs ne ressemblent pas à ceux qui les entourent, c'en est assez pour qu'on les méprise. J'ai connu au collège un grand garçon de onze ans, maigre et pâle, qui était toujours battu; quand on demandait à ses camarades pourquoi ils le battaient : « C'est, répondaient-ils, parce qu'ils n'est pas comme nous ». Mettez dans une basse-cour un poulet d'espèce rare, tous les autres se jetteront sur lui, le houspilleront et lui arracheront les plumes.

A mesure qu'une société grandit, l'obligation pour chacun de ressembler aux autres devient moins étroite, mais elle ne disparaît jamais. Nous pouvons, en France, contester l'existence de Dieu, mais nous ne pouvons faire des visites en blouse et en chapeau mou. La coutume, c'est le tyran de toutes les sociétés primitives, et il n'est pas une société civilisée qui ait réussi à se soustraire complètement à sa tyrannie. Ce qui nous donne à tous aujourd'hui plus de liberté, c'est que partout plusieurs coutumes sont

en conflit, en matière religieuse tout au moins ; mais en certains pays, si Ton ne se soumet point à Tune ou à l'autre, on n'est qu'à demi un honnête homme. Les rites d'une secte paraissent à l'autre injustiiSés et bizarres parce que ce ne sont pas les siens; on a deux mesures, Tune pour les dogmes que l'on professe, et l'autre pour les dogmes des autres. Je me souviens d'avoir entendu dire à un pasteur: « Que de catholiques sont encore engagés dans des superstitions grossières! ils croient que Dieu se changé en paini L'Incarnation, la Rédemption, tout cela du moins est raisonnable et peut se démontrer! »

Puis on doute souvent de la bonne foi de ses adversaires ; on ne peut admettre que ce qui vous semble l'évidence même paraisse douteux aux autres : s'ils ne voient pas la vérité, c'est donc qu'ils ferment les yeux. Que de libre-penseurs raisonnent ainsi! ils ne se sont jamais avisés que la vérité avait plus d'un aspect, tout juste autant qu'il y a d'esprits qui pensent. L'incapacité à sortir de nous, à penser une autre pensée que la nôtre, c'est là la vraie cause de l'inlolérance.

Notre orgueil aussi nous pousse à mépriser ceux qui sentent autrement que nous : nous voulons être tout seuls à avoir raison, et nous voulons avoir raison en toutes choses; nous considérons comme des adversaires, presque comme des ennemis, les peintres qui ne peignent pas comme nous souhaitons, les écrivains dont le style nous déplaît. Nous ne songeons pas qu'il est un moyen simple qu'ils

72 LA LIliERTÉ DE CONSCIENCE.

ne nous gênent point : ne pas regarder leurs tableaux et ne pas lire leurs livres. On est blessé lorsque tout le monde n'a pas votre goût. Ne pas aimer ce que j'aime, c'est dire queje me trompe et que mon goût est mauvais. Mais non, votre goût peut être excellent et le mien aussi : ils sont différents, voilà tout. Vous aimez Raphaël, j'aime Rembrandt : que vous importe?

Puis le mot de vérité a bien des sens divers. La vérité religieuse n'a guère que le nom de commun avec la vérité scientifique. Que de façons d'adorer Dieu ! et qui pourrait affirmer qu'elles ne sont pas toutes excellentes?

Les nuances do l'orgueil sont infinies, il eût été intéressant de les grouper, de les rapprocher les unes des autres ; c'est toujours par orgueil qu'on affirme lorsque ce n'est pas par sottise ; c'est un orgueil légitime parfois, ce n'en est pas moins de l'orgueil. Les âmes très humbles adorent en silence et se taisent ; elles se soucient peu des hommes, Dieu leur suffit : peut-être est-ce encore là un orgueil plus raffiné.

En vivant on apprend à être modeste; à force de se tromper, on se reconnaît faillible; le grand service que nous rend la vie d'aujourd'hui, si active et si pleine, c'est de ne plus nous permettre d'être seuls; il nous faut vivre avec les autres, il nous faut les supporter et, pour traiter nos affaires, les comprendre ; il nous faut tenir compte de ce qu'ils pensent, de leurs désirs, de leurs actes. On s'habitue à donner moins d'importance à son opinion; puis elle

change si vite qu'on n'a guère le temps de s'y attacher. On est si pressé qu'il à fallu simplifier sa foi, la réduire à l'essentiel, et sur l'essentiel tout le inonde est d'accord ou à peu près, ce sonl les mots surtout qui diffèrent. On se sert de son jugement à chaque heure du jour, on a mille choses à traiter, à décider; mais cela paraît tout simple, et on n'a pas pour soi l'admiration béate des bourgeois de petite ville ou des paysans. Et, malgré tout cela, l'orgueil et le dogmatisme ne sont pas vaincus; la grande œuvre de l'éducation c'est de faire des hommes qui sachent vouloir, et qui cependant laissent vouloir les autres à côté d'eux. On s'est efforcé de faire des esprits dogmatiques et des volontés dociles, c'est tout le contraire qu'il faut. Ce sont ces questions d'éducation du caractère que nous aurions aimé à voir longuement traitées, c'est à peine si trois ou quatre dés concurrents semblent y avoir songé.

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