‹ La liberté de conscienceChapitre 2 sur 7 · RAPPORT GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

RAPPORT GÉNÉRAL

On a répondu largement à l'appel du donateur : 324 manuscrits ont été envoyés à M. Agnellet.

Tous les genres étaient représentés ; drames, romans, épîtres en vers, poèihes lyriques et didactiques, pamphlets politiques, dissertations, dis-

cours, sermons, il y avait de tout, jusqu'à un traité de psychologie, de physiologie et de chimie biologique de plus de 600 pages ; mais l'histoire dominait. La Commission a lu à 100 exemplaires au moins rhistoire de l'Inquisition et celle des guerres de religion. Les mémoires sont de dimension très variable : il en est qui dépassent 1 000 pages, et l'un d'entre eux tient tout entier en une seule. Les auteurs appartiennent à toutes les classes de la société ; il y a parmi les concurrents des instituteurs, des prêtres, des ingénieurs, des ouvriers, des pasteurs, des bourgeois retirés à la campagne, des professeurs. Certains manuscrits ne se rapportent que très indirectement au sujet : nous avons trouvé un recueil de pensées sur les avocats, les juges, les médecins, le tabac, les mariages, le progrès, etc.; des entretiens sur l'essence des choses, l'origine des religions, les institutions américaines, l'hygiène. Un concurrent a cru devoir écrire en 795 pages l'histoire de l'humanité depuis l'époque tertiaire jusqu'à l'établissement définitif de l'Eglise; il nous apprend que l'homme descend d'une grenouille marine. Voici encore la table des matières d'un manuscrit : « L enfant^ la femme, F homme, La nation et le droit de condamner à mort. La religion. Paradis et enfer. Catastrophe de Java. Dieu. Dieu, étant bon, ne peut être respoîisable de nos malheurs. » Les devises mêmes sont parfois étranges : « Pour les Dames : Laissez-moi admirer le bon Dieu dans ses œuvres; pour les masses : Errare et mano-

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mètre. » C'est Thistoire sincère et gémissante d'un commis-voyageur que son père obligeait à fréquenter la synagogue.

On est fort embarrassé au premier abord pour porter un jugement d'ensemble sur cette masse énorme de manuscrits; à côté d'œuvres animées d'un véritable esprit de charité, il y a des pamphlets d'une extrême violence. Parmi les concurrents, il y a, à n'en pas douter, des écrivains de profession, et à côté d'eux des ouvriers presque illettrés. La valeur des œuvres est aussi inégale que leur étendue; leurs auteurs ont reçu des éducations très diverses ; ils sont en conflit, en désaccord, sur tous les pointe ou peu s'en faut. Tous s'accordent à plaider la cause de la liberté, mais il n'en est peut-être pas dix, parmi ceux surtout qui ont fait effort pour penser par eux-mêmes, qui entendent la liberté de la même manière. Tous cependant ou presque tous donnent l'impression d'une parfaite sincérité. Ce sont de fort honnêtes gens, très convaincus de l'excellence de la cause qu'ils soutiennent.

Beaucoup d'entre eux ont concouru surtout, cela est visible, pour avoir une occasion de dire tout haut leur pensée. Cela coûte cher de faire imprimer un livre : la presse n'est pas ouverte à tous, on n'a que peu de moyens de faire connaître au public les plans de réforme qu'on a conçus et qu'on juge tout naturellement les meilleurs du monde. Les concurrents ont cependant moins insisté sur les remèdes qu'on n'aurait pu s'y attendre; c'était un sujet qui sem-

blait fait pour mettre en branle Timagination des créateurs d'utopies et de systèmes; peut-être se sont-ils défiés du jury, mais ils n'ont concouru qu'en petit nombre. La commission a eu pourtant à examiner trois Utopies ; les auteurs avaient choisi la forme du roman; le Voyage en Icarie semble avoir servi de modèle à l'un d'entre eux; mais ricarie qu'on nous présente dans ce manuscrit est moins originale et plus puérile que celle de Cabet.

En revanche, il n'est pas d'encyclopédie qu'on n'ait soumise à la commission sous prétexte de liberté de conscience : nous en avons compté jusqu'à sept. Citons par exemple: un traité de philosophie religieuse et de psychologie générale, un traité de cosmologie et d'histoire des religions, une description du système nerveux et un exposé des théories vitalistes {c'est un fragment d'une Encyclopédie des sciences morales), un traité de psychologie rationnelle et de politique, un mémoire sur Tâme, les peuples pasteurs , les hauts plateaux d'Asie, les encyclopédistes, la chimie générale, etc.

Malgré les sentiments peu libéraux qui animent un certain nombre de concurrents, le ton général des mémoires est très modéré. La Commission a eu cependant à examiner plusieurs pamphlets; quelques-uns d'entre eux sont d'une extrême violence. Quelques citations permettront d'en juger. Il faut diviser ces pamphlets en deux groupes : les uns sont dirigés contre la libre-pensée, les autres contre l'Eglise; ce sont les plus nombreux. Les

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pamphlets catholiques contiennent des insultes aux athées, aux libre-penseurs, aux francs-maçons, et souvent des attaques grossières au gouvernement de la République. On peut relever des phrases comme celle-ci : « Le despotisme ignoble et sataniquement menteur déguisé sous l'étiquette païenne de République... ». — « Les rhéteurs, les docteurs de la loi, les tribuns du peuple n*ont fait que changer de toge : de nos jours, ils ont pris celle d'avocat, et les gymnosophistes, par le 47® degré de latitude boréale, ont pris le maillot et le caleçon des gymnasiarques pour parader aux enfouissements civils du plus illustre des Gaudissart, du géjiois Gambetta, et du plus gonflé des puffistes, Victor Hugo... Où sont maintenant tous ces fétiches de Topinion publique? Elle les a jetés aux gémonies du sarcasme et de l'oubli. Qui donnerait aujourd'hui dix centimes de Thiers? » L'auteur de Fun des manuscrits s'est même laissé entraîner jusqu'à se servir d'un langage tout rempli d'équivoques et de métaphores obscènes ; il espère jeter ainsi la déconsidération sur les matérialistes et les libre-penseurs. Les libre-penseurs ne sont pas en reste avec leurs adversaires : ils parlent des prêtres comme de « monstres qui dévorent dans leurs antres la vertu des jeunes filles ». La libre-pensée est une religion qui a ses fidèles comme le catholicisme lui-même : l'un des concurrents a cru devoir annexer à son mémoire une lettre de faire part de la mort de son père, « mort libre-penseur ». La libre-pensée a même ses

fanatiques ; pour eux la liberté de conscience a un sens très précis : c'est la mise hors la loi des catholiques*.

Quelques fous ont pris part au concours, mais ils sont en très petit nombre : il n'y a guère que trois ou quatre manuscrits qu'on puisse attribuer avec quelque certitude à des aliénés. En revanche la Cammission a eu à examiner les mémoires d'excentriques qui se sont laissé entraîner aux plus bizarres fantaisies. Voici les titres de quelques-uns des chapitres d'un manuscrit : « /. Ce aras qu'on prenait pour un homme fut Dieu. VI. Les premiers ont de simples rosses, il en monte une double. IX. Un carrefour : à droite le poteau du bonheur. XII. Est-il bouché cet âne-là! Puisqu'on te dit que ça revient an

1. On sera peut-être surpris que dans cette longue étude nous n'ayons point parlé de la religion juive. C'est que notre but, c'était de déterminer les causes de Tintolérance et d'analyser l'état d'esprit des intolérants. Il ne pouvait guère être question des Israélites, qui depuis de longs siècles n'ont guère joué dans les persécutions d'autre rôle que celui de victimes (peut-être cependant y aurait-il quelques réserves à faire pour le passé, la vie de Spinoza en est la prouve). A l'heure actuelle, on ne saurait trouver ailleurs plus de tolérance que dans les familleg juives, plus de tolérance vraie et sincère, de sympathie délicate pour les croyances d'autrui. C'est ce qui rend plus injustifiable encore cette campagne violente qui est menée contre les juifs en Russie, en Hongrie, en Allemagne même. L'intolérance religieuse n'est pas après tout très dangereuse en France à l'heure présente ; elle ne peut guère conduire à des actes de violence, à des excès sanglants, mais la liberté de conscience n'a pas cause gagnée en Europe, les persécutions contre les juifs en sont la meilleure preuve. C'est à la France, qui en 1789 a proclamé l'égalité religieuse de tous les hommes, qu'il appartient d'élever la voix en faveur des opprimés.

même. XIV. Se fera-t-il caissier ou rédempteur? XIX. La neige autrefois était-elle aussi noire? » Le style n'est pas disparate avec la conception même du livre : « Les hommes, rajeunis par la foi du bonheur, offriraient à Dieu Tintensité de ses propres sens ; le torrent des dramatiques passions, multipliées à chaque échange par un facteur prodigieux, monterait mordorerdeses flammes changeantes Téther nacré de l'infini, où est partout le cœur de Dieu, Tout. » D'autres auteurs ont une langue plus étrange encore : « Si la cuisine fanatique prêche toujours l'unité de l'œuf dans l'omelette catholique, on n'en voit pas moins nombre de consommateurs apprécier la combinaison de l'œuf de canard à l'œuf de poule. Ici l'œuf de canard c'est la tendance à séculariser la religion, à la débarrasser d'excentricités regrettables, en l'harmonisant autant que possible avec l'esprit moderne et la marche du progrès. » Il faut rapprocher de ces excentriques certains mystiques, qui, pour rendre les idées très personnelles qui occupent sans cesse leurs esprits , sont obligés de se créer un langage spécial. Ils vivent dans un monde diff^érent du nôtre, peuplé de formes et de pensées qui ne peuvent jamais se traduire en termes précis ; la langue de tous avec ses contours arrêtés, le sens défini qu'elle attache aux mots ne peut leur suffire. Lorsqu'ils l'emploient, ils la font éclater de toutes parts, ils écrivent des phrases comme celles-ci : « L'égalité civile, antinomie du libre-arbitre, alchimie anticivile, logomachie déma-

gogue, est démentie par l'ontologie, la psychologie, le libre-arbitre... La science sans théologie, c'est du mysticisme saturé de problèmes. » Les mots ont ici une valeur et une portée toutes spéciales ; ils expriment non pas des idées abstraites, mais des états de conscience, vivants et agissants, que nous ne pouvons nousreprésenterqueparun effort. L'auteur est un théosophe catholique ; malgré les phrases inintelligibles qui l'encombrent, son œuvre est une œuvre originale et vigoureuse, qui abonde en trouvailles heureuses, mais elle abonde aussi malheureusement en bizarreries ; on se demande parfois s'il y a un sens derrière cet amas de formules étranges.

Il semble que la liberté de conscience n'inspire pas les poètes ; à part un dialogue familier entre un maire et un curé que nous analyserons plus loin, tous les poèmes sont d'une rare faiblesse; voici quelques exemples :

C'est qu'avant de penser, chacun de nous reçoit De sa mère, en tétant, le suc du catéchisme.

Et dans une autre pièce :

Innocent prend le glaive, et Richelieu Tobus.

Les romans sont de très inégale valeur ; quelques-uns, malgré l'inexpérience évidente de leurs auteurs, présentent à des points de vue divers un véritable intérêt : les meilleurs seront analysés plus

bas dans les notices consacrées aux manuscrits réservés. Il en est même parmi ceux que le jury a dû écarler tout d'abord, parce que le style en était trop incorrect ou trop plat, qu'on aimerait à pouvoir louer : les uns renferment des détails intéressants sur les mœurs de province, sur les querelles entre l'instituteur et le curé, sur les cercles de petite ville, nous en avons fait notre profit pour la rédaction de ce Rapport ; les autres sont animés d'un véritable esprit de piété et de tolérance ; on est heureux de penser qu'il y a tant de braves gens, de cœurs honnêtes, d'âmes qui ont faim et soif de la justice.

Il y a des œuvres d'une médiocrité, d'une platitude touchantes ; l'ennui en tombe en pluie serrée, les personnages sont des marionnettes mal vernies, la langue qu'ils parlent est filandreuse et niaise, solennelle et puérile tout ensemble, mais on sent tant de conscience, de dévouement humble et caché 8oustoutecettephra8éologie,qu'onoublierintrigue enfantine, le style soufflé et sentimental, le ridicule même des gestes et du dialogue, pour ne se souvenir que du sentiment très haut, du sentiment sacré qui a inspiré ces œuvres mal venues, et, pris de respect, on se reproche durement à soi-même de s'être laissé aller un moment à se moquer.

En revanche, il s'est trouvé quelques concurrents qui se sont crus autorisés à envoyer à ce concours sur la liberté de conscience des romans extrêmement libres, presque licencieux ; leurstyle n'est pas meilleur, au reste, que celui des romanciers pieux :

on trouve çà et là des phrases comme celles-ci : «son pied a la légèreté du vol de Toiseau... Jet'aime de l'amour qui dit au poisson de quitter la mer pour le fleuve ; je t'aime de l'amour qui apprend au lapin à confectionner son terrier. »

Liberté de mœurs, liberté dépensée, liberté de conscience, ce sont choses que Ton confond souvent, au grand dommage de la liberté, que l'on confondait surtout autrefois ; les libertins, c'étaientbien ceux qui ne respectaient ni Dieu ni l'Eglise, mais on les soupçonnait de n'être pas plus respectueux de l'honneur des femmes. Au xviu* siècle, les grands apôtres de la tolérance et de la liberté de penser, Voltaire et Diderot, ont sans cesse à la bouche le mot de vertu, mais il semble bien souvent qu'à leurs yeux la chasteté ne soit qu'une forme de la superstition. Tous les héros d'aventures galantes sont, en ce siècle, des esprits éclairés, des missionnaires de la liberté ; il n'est pas jusqu'à Faublas qui ne déclame à chaque ligne contre les méfaits de la superstition et de l'ignorance. La tournure de notre esprit a changé : nous sommes devenus plus rigides, si nous ne sommes pas devenus plus libéraux ; nousaffeclons du moins le rigorisme, et il est certains mélanges qui nous choquent; peut-être est-ce de la pruderie, mais cela est ainsi, et il est sage de s'accommoder aux mœurs de son temps.

Ce qui n'est pas excusable en tous cas, ce sont les fantaisies grossières et plates qui remplissent cer- ^

tains manuscrits. On a toujours le droit de dire ce que l'on a observé, on a toujours le droit d'avoir de Tesprit, on a toujours le droit de donner la vie à des êtres forts ou gracieux, ils sont beaux, cela suffit pour qu'on leur pardonne ; mais ce qu'on n'est jamais en droit d'écrire, c'est un livre qui n'a ni beauté, ni vérité, ni esprit, qui est obscène et rien de plus; on aura beau discourir sur la vertu et la liberté, cela ne changera rien à l'œuvre manquée qu'on aura faite et qu'il aurait mieux valu laisser dans ses cartons.

Il faut signaler un grand nombre de mémoires assez courts, qui ressemblent à s'y méprendre à des dissertations de baccalauréat plus développées. Ce sont des considérations sans originalité sur Dieu, sur la conscience, sur la liberté, sur le droit, écrites en un style sans force et sans couleur, une sorte de style impersonnel, où rien ne retient, où* rien n'arrête; çà et là quelques incorrections rompent seules la monotonie uniforme de cette langue de collège.

Faut-il penser cependant que le grand effort qu'ont fait les auteurs de ces manuscrits soit un effort perdu? Nous ne le pensons pas. On ne peut pas demander de l'originalité à tout le monde, on ne peut pas demander non plus à tous les Français d'être des écrivains de race ; mais ce qu'on est en droit de souhaiter, c'est que tous soient animés de la passion de la liberté et de la justice. Il est bon que nous puissions dire que, lorsqu'il a été ouvert

un concours sur cette question de la liberté de conscience, on a envoyé au jury, de tous les points de la France, plus de trois cent vingt manuscrits ; que, sur ces trois cent vingt manuscrits, il y en avait un grand nombre qui étaient animés d'un véritable esprit de tolérance et de justice. C'est une propagande excellente pour la cause que nous défendons, c'est la plus efficace que nous puissions souhaiter. Les auteurs des manuscrits auront, en les exprimant, pris plus nettement conscience de leurs idées et plus fortement ; ils seront plus convaincus eux-mêmes de la bonté de leur cause, ils essayeront de faire partager autour d'eux leurs convictions. Il y a, au reste, parmi les mémoires qui ont été soumis au jugement de la Commission, des œuvres d une réelle valeur : nous en parlerons plus longuement tout à l'heure.

Les auteurs ont largement usé des citations : il est tel manuscrit qui ne consiste g«ère qu'en citations d'Alexandre Vinet, de M. Jules Simon ou de M. de Pressensé. Dans un des manuscrits réservés, il y a des pages entières empruntées à M. Minghetti. Mais les trois autorités auxquelles les concurrents se réfèrent le plus souvent, c'est le Nouveau-Testament, la Déclaration des Droits de rhomme et du citoyen^ et les livres de M. Drumonl.

La France juive semble avoir remplacé la Bible pour toute une partie de la nation; on pourrait croire qu'elle est le manuel autorisé du parfait catholique. Ses lecteurs n'ont même pas l'idée de

contester ou de discuter les assertions qu'elle renferme : c'est un livre inspiré ou peu s'en faut, c'est en tous cas le livre des honnêtes gens. On croit souvent avoir atteint la limite de la crédulité de son prochain, mais on se trompe toujours : il suffit d'affirmer pour être cru. Il faut dire aussi que les gens croient aisément ce qu'ils désirent, et que bien des chrétiens ont gardé au fond du cœur des préjugés assez violents contre les juifs, pour accueillir les yeux fermés toutes les histoires qu'on s'amuse à leur raconter. Le goût des contes de fée n'a point disparu, et on est sûr de trouver des oreilles attentives quand on raconte des belles histoires où figurent de méchants génies et des enchanteurs pervers. Mais ces contes, comme ils sont écoutés avec plus d'attention encore lorsqu'ils flattent les passions haineuses, les rancunes basses, l'orgueil insolent des gens inoccupés et l'envie des spéculateurs malheureux! On affecte de croire que l'homme qui les a écrits remplit une mission sociale, qu'il est le vengeur de tous les opprimés, le défenseur de tous ceux qui travaillent et qui souffrent! Et ce sont précisément les défenseursnés de tous les privilèges et de toutes les inégalités qui applaudissent et qui ont créé à M. Drumont un succès sans précédent. Ce qui est certain, c'est que ces livres ont pénétré partout en province, qu'on les a lus et relus, et qu'ils sont maintenant partie intégrante de la pensée de bien des gens, au grand dommage de la tolérance et du libéra-

lisme. Heureusement les livres de polémique ne durent guère, ce sont des feuilles légères que le vent emporte; elles ne laissent rien derrière elles qu'une trace à peine visible, vite effacée * ! Un jury de sept membres a été chargé de Texa-

1. Nous ne pensions pas, au moment où nous écrivions ces lignes, que ces paroles de haine auraient aussi vite porté leurs fruits : on a déclaré à la race juive tine véritable guerre, on Taccuse de tous les crimes ; elle ruine la France, dit-on, elle la dépouille de ses richesses. Tous les appétits, toutes les rancunes, toutes les préjugés traditionnels se sont coalisés; les blouses et les habits noirs se mêlent et fraternisent sur Testrade des réunions publiques où Ton crie : « Sus aux juifs ! »

Sans doute les vrais travailleurs, les socialistes sérieux et sincères, restent en dehors de ce mouvement de réaction et de violence, mais on ne peut répondre que des partis organisés ; on ne sait jamais d'avance ce que fera la grande masse ouvrière, incertaine et hésitante, par quels courants elle se laissera entraîner.

C'est uiio c oisade que l'on a entreprise, mais ceux qui l'ont organisée ont craint sans doute que les joies de l'autre vie n'aient point un nttrait suffisant pour amener les masses à cet évangile nouveau de haine et de vengeance, on a cru nécessaire de montrer que le bon moyen de faire son salut, c'est de piller les caisses. Il ne semble pas que toute cette agitation soit bien redoutable; mais il est profondément triste que l'on ait osé une telle campagne en France au centenaire même de la Révolution de 1789. C'eft à la cause de 1& liberté religieuse que Ton s'attaque, c'est toute l'œuvre de la Révolution que l'on voudrait détruire. Aujourd'hui c'est aux juifs que l'on s'en prend, demain ce sera aux libre-penseurs, aux protestants peut-être.

Le fossé se creuse plus profond, plus infranchissable chaque jour, outre les libéraux et leurs adversaires; des haines apaisées, presque éteintes, s'embrasent de nouveau ; on ne croit plus au pouvoir de la liberté, on se laisse, dans tous les partis, dans le parti même de la liberté, glisser lentement à l'intolérance et au fanatisme. On tend à rendre solidaire l'Église catholique tout entière de ces excès et de ces violences, qu'elles n'a ni autorisés ui approuvés; les amis maladroits qui défendent sa cause devraient songer aux représailles terribles auxquelles ils l'exposent. Il est très dangereux de prêcher une doctrine d'intolérance et de persécution lorsqu'on n'est pas le plus fort. Il ne faut jamais faire

men des manuscrits. Il était ainsi composé : MM. Jules Simon, sénateur, membre de rAcadémie française, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et ipolitiqne^^ président ; Franck, membre de l'Institut, professeur honoraire au Collège de France; PaulJanet, membre de Tlnstitut, professeur à la Faculté des lettres; Levasseur, membre de Tlnstitut, professeur au Collège de France; Raoul Frary; Carrau, directeur des Conférences de philosophie à la Faculté des Lettres, secrétaire K

Le jury a procédé d'abord à un examen sommaire; il a éliminé tous les manuscrits que leur

a;>pel aux passions mauvaises, elles ne savent pas distinguer ni choisir, et se retournent souvent contre ceux mêmes qui les ont déchaînées; mais on est surtout en droit de s'étonner de l'étrange audace d'une minorité qui veut briser en un jour l'œuvre d'un siècle et qui demande la mise hors la loi de toute une catégorie de citoyens.

L'apaisement se fera sans doute; la grande masse des électeurs est restée indifférente à toutes ces provocations, c est à peine si elle les a connues; la cause de l'égalité religieuse, la cause de la tolérance et de la liberté, n'aura pas reçu de bien rudes atteintes dans toute cette polémique: elle apparaît triomphante au milieu de tous ces arguments vides et de toutes ces déclamations haineuses. Il y a en France assez de justice et de bon sens pour que l'on ne rende pas l'Église responsable de celte croisade étrange, qu'elle n*a point su empêcher, il est vrai, mais qu'après tout elle n'a pas faite ; il serait dangereux cependant que cette lutte durât longtemps : c'est un exemple contagieux que l'exemple de l'intolérance.

\. M. Carrau est mort au mois de février 1889. MM. Foncin, inspecteur général de l'Université, et G. Monod, maître de conférences à l'École Normale supérieure, ont été alors appelés à faire partie du jury. M. R. Frary a rempli les fonctions de secrétaire. M. L. Marinier, agrégé de philosophie, maître de conférences à l'École dei Hautes-Études, a été adjoint au jury au mois de mai.

sujet, le ton. qu'avaient adopté les auteurs ou la fa<iblesse du style écartaient naturellement du concours. Il a choisi ensuite parmi les autres mémoires tous ceux qui, à titres divers, lui ont semblé mériter l'attention. Les quarante manuscrits qui ont été réservés pour un examen plus approfondi ont été Jus avec grand soin par les membres du jury ; le rapporteur a été chargé de rédiger sur chacun d'eux une notice détaillée. Ce sont ces notices que nous transcrivons ici.

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