‹ La liberté de l'enseignementChapitre 11 sur 26 · LA M · texte numérisé non relu

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rents ne voudront pas d'instruction religieuse, qu'il y en ait plusieurs o;i qu'il n'y on ait qu'un seul, nous arc-pions que la loi interdise au maître non seulement de la leur impo er, mais môme de la leur offrir.

Que devient alors votre belle indignation contre le nombre <jui veut étouffer le droit? Mais où. est le droit que ètouffons?Ne r po$ât-il que sur une seule tête, nous den ndous que le droit paternel soit respecté, et que la religion ne soit jamais enseignée contre la volonté des parent . A lou sens, les parents refuseront par là à l'enfant le pain de IV me qu'ils lui doivent, nous le regretterons pour l'enfant; mais nous admettons que la volonté du père soit obéi

Ce que nous avons dit et ce que nous disons encore, c'est que, s'il est contraire à la liberté d'imposer renseignement religieux à ceux qui ne croient pas, il n'est pas moins contraire à la liberté d'imposer un enseignement sans religion aux familles chrétiennes; et dans ce cas l'oppression est d'autant plus grave, d'autant plus inique que ces familles chrétiennes sont la presque totalité et tout au moins l'immense majorité des familles françaises. C'est là seulement qu'apparaît l'argument du nombre., là et non pas ailleurs, pour montrer ce qu'il y a d'arrogant et d'exorbitant dans votre projet de loi.

Messieurs, l'Etat n'a aucune espèce d'autorité enseignante. Il n'a pas le droit de créer une doctrine. Il a seulement un droit de tutelle sociale ; que pour seconder le progrès intellectuel et moral, il offre un enseignement dont il a la direction, il le peut, mais à deux conditions: la première, c'est qu'il l'offrira à tous, sans l'imposer à personne; {Très bien! à droite) la seconde, c'est que cet enseignement sera conforme à la conscience des familles qui lui confieront leurs enfants.

Eh bien, d'après votre loi, vous offrez un enseignement contraire à la conscience du plus grand nombre des familles françaises et vous imposez cet enseignement à la plupart de ces familles.

Voilà le fait, et cela n'a qu'un nom : c'est de la tyrannie pure. (Approbation à droite.) Et que l'honorable M. Foucher de Careil ne vienne pas ici faire des assimilations avec ce qui existe dans les pays étrangers ; vous trouverez dan-; cer-

tains pays l'obligation sans la laïcité; vous trouverez dans d'autres pays l'obligation et la laïcité combinées; mais d'un cùté c'est une laïcité qui ne ressemble en aucune façon à la vôtre et, en second lieu, il y a dans ces pays une grande variélé d'établissements libres confessionnels qui sont fondés, protégés, encouragés, subventionnés par l'Etat, ce qui tempère la rigueur de l'obligation et sauve les droit, de la conscience. Mais nulle part, nulle part, entendez-vous, et en aucun temps, vous ne trouverez quelque chose de comparable à cette triple chaîne que vous voulez forger aujourd'hui : un enseignement officiel antichrétien, un enseignement obligatoire, et, par surcroit, l'enseignement libre enserré dans un réseau de lois si habilement combinées que les unes l'empêchent dy naître, les autres l'empêchent de vivre et que les troisièmes entin le tuent en pleine vie pour peu qu'il essaye, à travers tous les obstacles, de prendre un essor un peu hardi. (Applaudissements à droite.)

J'irai plus loin; je vous dirai même que l'ancien monopole valait mieux que le régime que vous nous préparez. L'ancien monopole soumettait les établissements libres à la nécessité de l'autorisation préalable, mais il n'excluait pas la religion, il la prenait au contraire pour base de l'enseignement, et il n'imposait pas l'obligation. Daus le monopole de fait que vous constituez, il y a la religion en moins et l'obligation en plus. Quant à l'autorisation préalable, nous l'avons vue passer lorsque nous avons voté la loi sur les brevets de capacité, et je me suis permis de vous la dénoncer au passage.

Votre loi, les jacobins de 1793 l'auraient glorifiée, comme le disait tout à l'heure M. Oscar de Vallée, mais les libéraux de 1789, que vous invoquez sans cesse, l'auraient reniée; la société chrétienne de tous les temps y aurait vu l'abandon de sa foi et un outrage à ses droits. Si le Sénat vote la supression de l'instruction religieuse, il inaugurera un régime d'oppression qu'en matière d'enseignement la France n'avait jamais connu. (Brait de conversations à gauche. — A droite: Très bien ! Parlez ! parlez!)

Je ne veux pas sortir de la discussion de l'article 1er. A côté de ce que cette loi a de tyrannique, je ne veux pas vous montrer ce qu'elle a de ridicule : ses précautions mesquines, ses réglementations vexatoires, ses défiances ombrageuses,

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ses pénalités impossibles. Vous avez lait colle loi comme si vous ne deviez vous trouver qu'en présence de l'indifférence qui se dérobe. Mais prenez garde : vous vous trouverez aussi en présence <Je la conscience qui ne veut pas fléchir.

Quoi ! vous afficherez publiquement le nom d'un père de famille pour le vouer au mépris publie 1

Vous le condamnerez à l'amende, vous le ferez condu ire en prison ! Et si vous lui demandez quel est son crime, ce pèfe pourra vous répondre en toute vérité :

Je suis chrétien, je ne veux pas imposer à mes enfants un enseignement antichrétien t {Très bien! et applaudissements à droite.)

Nous sommes en France et on nous propose de telles lois ! et vous ne voyez pas ce qu'elles amassent de révoltes et d'indignation non seulement dans toutes les âmes chrétiennes, mais encore dans tous Jes cœurs généreux I

Et puis, monsieur le ministre, vous nous avez dit, et M. Foucher de Gareil nous le répétait tout à l'heure, que cette loi serait, grâce à la séparation de la religion et de l'école, une loi de paix.

La paix sortant d'une telle loi !

Ah! messieurs, il y a deux paix qui sont toutes les deux honorables et qui sont dignes toutes deux d'un noble pays tel que le nôtre.

La première est la paix dans l'unité des doctrines, la paix dans la libre acceptation de la même vérité par les intelligences, la paix dans le libre dévouement de tous les cœurs aux mêmes devoirs. Je reconnais que les conditions de cette paix nous manquent aujourd'hui.

Mais il y en a une autre à laquelle nous, catholiques, sans rien abandonner de l'intégrité de nos principes, nous nous sommes toujours très loyalement prêtés... {Rameurs et rires ironiques à gauche.) Oui, toujours 1 {Très bien! à droite.)

C'est la paix dans le respect de tous les droits et de toutes les consciences ; la paix dans la liberté généreusement accordée à tous, efficacement garantie pour tous.

Cette paix, la loi de 1850 l'avait faite {Exclamations à gauche), la loi de 1875 l'avait complétée, et chaque fois que, depuis quatre ans, vous avez essayé de la troubler ou de la rompre, nous sommes venus ici, à cette tribune, vous sup-

plier d'en respecter les conditions nécessaires. (Approbation a droite.)

Mais la paix que vous nous offrez aujourd'hui, ce serait la paix dans l'abdication des croyances, dans la servitude des âmes, dans l'opression des consciences. Cette paix, nous la répudions... (Très bien! à droite.)

M. Dupouy. — C'est cela! vous voulez la guerre; nous le savons bien! (Rires à droite.)

M. Chesnelong — ... nous souvenant que nous sommes les fils d'un pays qui préféra toujours la lutte à l'abaissement et que nous sommes nussi les Dis d'une Eglise qui fut souvent opprimée, mais qui ne se laissa jamais asservir. (Très bien! et applaudissements à droite.)

Non ! votre loi n'est pas une loi de paix, c'est une loi d'oppression et de discorde! Voilà pourquoi je vous supplie d'en repousser le principe en acceptant l'amendement de l'honorable M. Oscar de Vallée. (Très bien ! très bien! et applaudissements à droite. — L orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations de ses collègues. — Aux voix ! aux voix ! à gauche.)

Séance du 16 mars 1882

Remaniée par le Sénat et votée par la Chambre des députés, la loi revint au commencement de mars devant la Haute-Assemblée pour y recevoir une consécration définitive. — M. Chesnelong ne put s'empêcher de faire entendre une dernière protestation contre cette loi fatale, en demandant à propos de l'article 4 le rejet du principe môme de l'obligation, au nom du double respect dû à l'autorité paternelle et à la liberté de conscience. L'instruction obligatoire, c'est presque partout l'école obligatoire, école dont on a chassé Dieu, car les écoles libres sont par la force môme des choses très peu nombreuses dans les campagnes et l'éducation domestique ne peut être que le privilège d'une infime minorité. L'obligation constitue donc, dans ces conditions, une véritable tyrannie. Si l'Etat est incompétent en matière religieuse, il n'a pas pour cela le droit d'éliminer Dieu de l'école comme une chose inutile ou môme dangereuse, sous prétexte d'émanciper les consciences. L'éducation sans Dieu donnée au nom de l'Etat constitue « une » idolâtrie nouvelle plus radicale encore que l'idolâtrie antique, car » celle-ci défigurait Dieu, mais ne le niait pas; la vôtre nie Dieu et » déifie l'homme » '. — Peu de jours après, la majorité servile du Sénat

i. Journal Officiel du 17 mar • 1882. — Débats ; arlementaires, Sénat, p. id8

et tuiv.

1 S '- LA Ll BER1 É DE 1 NT

votait cette loi de malheur d'où eel ortie l'école athée iliste et ré-

volutionnaire.

M. Chesnelong. — Mon amendemenl équivaut h cela. Je Qe me dissimule pas | article est le pivot du projet de

loi, et que demander son rejet, c'est demander aussi le rejet de la p rande partie de la loi elle-même ; mais souffrez que je le dise, cette loi . à mon sens, est une loi mauvaise; elle s'attaque de la façon la plus grave et la plus dommag ble aux conditions les plus nécessaires de la vie morale des âmes et de la vie sociale du pays. (Tr$8 bien ! très bien ! à droite.)

Eh. bien que, dans les deux précédentes délibérations, je l'aie combattue avec toute l'énergie dont je suis capable, je vous demande la permission de tenter un dernier effort, sinon pour entraîner vos convictions, — je n'ose pas l'espérer, — du moins po^r remplir jusqu'au bout le devoir de défendre les miennes. (Très bien! très bien! à droite.)

Que le Sénat d'ailleurs, se rassure, je n'abuserai pas de son attention.

Après les discussions qui ont déjà eu lieu, ce n'est plus l'heure des Ion 3 développements. Il s'agit de préciser et de conclure ; c'est ce que j'essayerai de faire.

Je ne dirai que peu de mots sur le principe de l'obligation, pris en lui-même ; je me bornerai à cet égard à bien caractériser le véritable point de dissentiment entre nos honorables contradicteurs et nous.

Nous voulons, comme eux, aussi ardemment et aussi passionnément qu'eux, la large diffusion de l'instruction primaire. Ce qui nous divise, c'est que, pour atteindre ce but, ils veulent entraver la liberté et organiser la contrainte. Nous, nous repoussons la contrainte, et, à côté de l'action si puissante de l'Etat, que nous acceptons pourvu qu'elle ne s'impose pas, nous voulons développer toutes les forces et toutes les énergies de la liberté.

Nous admettons, comme eux, je n'ai pas besoin de le dire, le devoir moral du père de famille, non seulement de faire instruire ses enfants, mais encore de les élever, c'est l'expression si admirablement belle de notre langue, c'est-à-dire de les faire monter à toute la hauteur de la dignité humaine par

une culture intellectuelle appropriée à leurs besoins et une culture morale qui les grandisse en les préservant. Ce devoir, Dieu l'a gravé dans le cœur du père de famille,, en l'y mettant sous la garde de sa tendresse. Le code le consacre, d'ailleurs ; il n'est pas en question ! Ce qui est en question, c'est la main mise de l'Etat sur la famille ; c'est la police de l'Etat pénétrant dans les foyers domestiques. {Très bien! très bien ! à droite.) C'est la compétence que le père tieut de Dieu, pour la direction de l'éducation de son enfant, subordonnée à une compétence i e que l'Etat se donne à lui-même :

c'e ; l'obligation légale, forçant la volonté du père el dominant son autorité.

Nous repoussons i \ oblig ;ou, parce qu'elle chasse le respect de la famille en mettant en suspicion légale l'autorité paternelle ; nous la repoussons, parce qu'elle ravit au père la liberté de son devoir et l'intégrité de son droit; nous la repoussons, surtout, parcequ'elle est inconciliable avec la liberté de conscience loyalement comprise et sincèrement pratiquée. {Très bien! très bien! à droite.)

En 1872, mon honorable ami M.Ernoul disait, comme rapporteur d'une loi sur l'enseignement primaire bien di lièrent e de la vôtre, que le système d'obligation aboutit en pratique, quoi qu'on fasse, à un fonctionnaire jugeant, sous des n enaces de pénalité légales, les questions les plus délicates qui touchent à la situation des familles, à leur conscience, à la formation de l'âme de l'enfant.

Je partage ce sentiment, et, pour ma part, je ne trouverais l'obligation bonne nulle part ni dans aucune condition. Je la comprendrais pourtant dans un pays où, sur les principes de l'éducation, l'accord serait complet entre l'Etat, l'Eglise et les familles. Je la comprendrais encore dans un pays à croyances variées, où la liberté de l'enseignement serait entière, et où cette liberté aurait fait son œuvre de telle façon que des écoles libres seraient ouvertes partout et que toutes les familles seraient en mesure de choisir celles qui conviendraient à leurs croyances et à leurs aspirations.

Mais dans un pays comme le nôtre, où, en matière d'enseignement, la puissance de l'Etat est si grande et où vous mettez chaque jour la liberté à la portion congrue ; dans un pays troublé par des dissensions profondes, dissensions qui

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portent non seule meut sur l"s principes de l'ordre politique, mais encore sur le* principes de l'ordre religieux et de l'ordre social : dans un pays où, par suite, l'école officielle, au lien d'ôtre l'auxiliaire de la religioo et le prolongement de la

famille, — ee qui est son rôle naturel — deviendrait, sou l'influence de vos théories nouvelles, un foyer d'attaques contre la première et un instrument de domination contre la seconde, {Approbation à droite) La Liberté de conscience ne peut être sauvegardée que par le respect intégral du droit du père de famille, et votre obligation ne sera à coup sûr qu'une oppression organisée. Voilà pourquoi nous la repoussons. (Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.

Mais j'ai hâte de sortir de ces généralités. Je tiens à rechercher le caractère spécial et particulièrement grave de l'obligation que vous nous proposez. Elle est teile cette obligation, que, quand je serais un partisan passionné de l'obligation en principe, je refuserais encore la voire dans les conditions où vous nous îa présentez.

\ juger, il est vrai, l'article 4 d'après son texte, iî semble qu'en édictant l'enseignement obligatoire, vous voulez respecter le droit du père de famille de choisir l'école de ses enfants, car cet article admet. .. (Bruit de conversations à l'extrême gauche.)

Voix à droite. — Attendez le silence !

M. Chesnelong. — Messieurs, la question est très grave. Elle a déjà été discutée dans les précédentes délibérations. Mais, à raison même de sa gravité, nous avons le désir bien légitime et bien naturel d'épuiser le droit de défendre nos idées. Je vous demande donc, messieurs, de m'accoider quelques instants d'attention.

Voix nombreuses à gauche. — Parlez ! Nous vous écoutons !

M. le Président. — L'orateur use de son droit. Votre devoir est de l'écouter !

A gauche. — Mais nous l'écoutous.

M. Chesnelong. — Je disais donc qu'à prendre l'article i dans son texte, il reconnaît au père de famille qui ne veut pas de l'enseignement officiel le droit, soit de faire élever son enfant chez lui, soit de l'envoyer dans une école libre. Mais sur ce point, la loi n'est pas franche. Elle fait des concessions qui, dans la plupart des cas, seront purement illusoires, et elle a

des exigences qu'elle ne montre pas. La plupart des familles ne pourront pas profiler en fait des facilités que la loi paraît leur donner ; il me sera très facile de l'établir. (Très bien ! très (n'en! à droite.)

Des écoles libres, il y en a dans les grands centres et nous les y maintiendrons à force de sacrifices, tant du moins qu'elles ne seront pas étouffées par le réseau de lois oppressives que vous avez formé autour d'elles. Mais dans les 28,000 communes de France qui n'ont pas 2,000 aines de population, il n'y a pas et il ne saurait y avoir d'école libre ; vous le savez et vous avez pris les précautions nécessaires pour que ces créations ne puissent pas même être essayées. (Très bien ! très bien ! à droite.)

Et ne me dites pas qu'il restera aux pères de famille la ressource de l'éducation domestique. Si l'instruction au foyer est à la disposition des favorisés de la fortune, elle n'esta la portée ni des familles pauvres ni même de celles dont la position est restreinte, c'est-à-dire de la grande masse des familles françaises. (Vive approbation à droite.) Venir dire à ces familles que leur liberté est sauve, parce qu'elles peuvent appeler un précepteur cbez elles, alors que ce moyen coûteux d'éducation n'est pas à leur usage, alors que leur position le leur interdit, je Je déclare, c'est une amère moquerie. (Très hien ! très bien! sur les mêmes bancs.)

Permettez-moi d'insister sur ce point, messieurs, car à mon sens c'est l'un des cotés les plus douloureux de la loi. Avez-vous bien réfléchi à la situation que vous faites au père de famille qui ne peut pas faire élever son enfant chez lui, qui ne peut pas l'envoyer dans une école libre éloignée de sa commune, et à qui vous imposez, par conséquent, l'école officielle après en avoir exclu la religion ?

Ne comprenez-vous pas quelle sera l'épouvantable douleur d'un père chrétien s'il se voit obligé de livrer l'âme de son enfant, parce que sa situation ne lui permet pas de la défendre ? (Très bien! très bien! à droite.)

Il y aura là plus qu'un outrage au droit, il y aura là un manque de respect à la pauvreté ; souffrez même que je le dise, il y aura là, non pas dans vos intentions, je le veux bien, mais dans les résultats forcés de la loi, une spéculation sur la pauvreté pour faire sortir de sa faiblesse même une op-

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pression plus implacable. (Applaudissements à droite. — Rumeurs à gauche.)

Toujours est-il que, pour les trois quarts des familles françaises, ['instruction obligatoire aboutira à l'école officielle obligatoire.

Voilà le fait, il est indéniable, vous n'avez pas pu le confier dans les précédentes discussions ; vous ne pourrez pas davantage le contester aujourd'hui.

Mais alors se pose la question de savoir ce que jsera l'école officielle.

C'est le point central de la discussion, et il importe de le bien préciser pour déterminer la portée et l'étendue de l'obligation que vous imposez aux familles.

L'école officielle, dites-vous, sera neutre; mais elle ne sera pas irréligieuse ; seulement la religion en sera exclue. (Sourires approbatifs à droite.)

Je ne veux pas revenir sur la démonstration que, pour ma part, j'ai eu l'honneur d'apporter deux fois à cette tribune : la première fois, à l'occasion de la discussion sur les lycées des filles ; la seconde fois, à l'occasion de la discussion actuelle, pour vous prouver que l'école neutre est une impossibilité. Mais je demande la permission de citer à cet égard une parole dont l'autorité est bien imposante ; car elle émane de Léon XIII, qui n'est pas seulement un grand pape, mais encore — personne ne le conteste — un très grand esprit.

Eh bien, dans une lettre adressée au cardinal-vicaire sur les écoles libres de Rome, Léon XIII exprimait avec une incomparable vigueur et une énergique concision cette pensée, sur laquelle j'appelle votre sérieuse réflexion : « On ne peut pas renouveler sur l'enfant le jugement de Salomon et le partager par un coup d'épée déraisonnable et cruel qui séparerait son intelligence de sa volonté... » ÇViue approbation à

Comme cette parole est profonde ! et en même temps comme elle est vraie l Non, vous ne pouvez pas scinder en deux Pâme de l'enfant, mettre d'un côté le sujet religieux, de l'autre le sujet scolaire, si je puis ainsi parler, et faire presque avec ces moitiés d'un môme être deux existences distinctes qui ne seraient pas appelées à se rejoindre,

Cela est contraire à la nature des choses, cela est contraire

d'ailleurs à la nature même de la religion. Exclure la religion de l'éducation, c'est déclarer qu'elle n'a rien à faire dans la formation de l'âme humaine. Ce qui revient à la nier, en proclamant son inutilité. (Très bien! à droite.) D'où il résulte que l'école neutre est une chimère et que votre école sans religion sera par la force des choses une école d'irréligion. (Trèê bien! à droite.)

Je n'insiste pas, messieurs, et, à vrai dire, je n'ai pas besoin d'insister, car la lumière est faite ; elle est faite par les voles que vous avez émis jusqu'ici. Ces votes sont très clairs par eux-mêmes et ils ne peuvent laisser aucune illusion même aux esprits les plus optimistes.

Nous vous avions demandé d'abord de maintenir parmi les matières obligatoires de l'enseignement l'instruction religieuse, sous la réserve qu'elle ne serait pas donnée contre le gré des familles ; vous avez repoussé cet amendement.

Nous vous avions demandé tout au moins de substituer dans la loi à ces mots : « l'enseignement moral, » ceux-ci : « l'enseignement de la morale religieuse, » pour bien indiquer que l'enseignement moral de l'école devrait se rattacher au m dogmes qui, dans toutes les communions chrétiennes, sont le fondement de la morale; vous n'avez pas plus voulu de ce second amendement que du premier.

L'honorable M. Jules Simon vous ayant demandé cependant de mettre les devoirs envers Dieu parmi les matières obligatoires de l'enseignement, le Sénat avait, dans ses premières délibérations adopté son amendement. Il avait indiqué par là que, s'il n'acceptait pas que l'enseignement moral de l'école se rattachât à une religion positive, il entendait au moins que les principes de la religion naturelle v fussent respectés. Je n'ai pas besoin de dire — et l'honorable M. Jules Simon le sait bien — que cet amendement ne répondait pas à toute notre pensée, qu'il ne faisait pas à la religion le rôle et la place qui, selon nous, doivent lui appartenir dans l'éducation ; nous l'avons voté néanmoins, nies honorables amis et moi, d'abord parce qu'il était une protestation contre ces doctrines d'athéisme social qui nous envahissent de toutes parts {Vives marques d'approbation à droite) ; ensuite, parce qu'il impliquait au moins que l'enseignement de l'école fût celui de cette morale spiritualiste qui,

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à notre sens, est très inférieureà La morale chrétienne et ne peut pas La remplacer, mais qui maintient certains d<; ses principes et participe à quelques égards de son élévation el de i grandeur.

Mais noire éminent collègue, malgré La magie d'une éloquence <jui, à mon sens, ne fut jamais si merveilleuse el si bicii inspirée... (Marques d'approbation à droite et au centre)... n'a pas pu vous persuader de maintenir son amendement. Dieu a été éliminé de la loi, comme le christianisme lui-même. Vous lui laisserez peut-être une place provisoire dans vos règlements universitaires. Il faut ménager les transitions, mais le but est dévoilé.

Aujourd'hui, vous avez effacé le nom de Dieu dans la loi ; dar^ m avenir prochain, il se trouvera, à coup sûr, un ministre pour prescrire que ce nom ne coit plus prononcé dans les «Voles. Voilà où nous en sommes. (Légères rameurs à gaii* liel — Très bien! très bien! à droite.)

Ce a'est pas tout; mes honorables amis M. Lucien Brun et M. iîatbie vous ont présenté des amendements très modestes, très f igoureusement équitables, qui étaient loin de leur donner <les garanties dont ils fussent complètement satisfaits, qui n'étaient qu'un minimum strict de justice et de liberté; vous les avez rejetés encore. Enfin, l'amendement de l'honorable M. Waddington, qui ne faisait pourtant à l'enseignement religieux qu'une part bien subalterne, bien réduite, mesurée avec parcimonie, soumise à des autorisations qui, dans les trois quarts des cas, l'aurait réduite à rien, cet amendement lui-même n'a pas pu trouver grâce devant vous.

Donc, cela est clair, cela résulte évidemment des dispositions que vous avez votées et des amendements que vous avez repoussés : le principe du projet de loi, ce n'est pas la neutralité en matière religieuse ; c'est l'hostilité flagrante et avérée. (Vives marques d'approbation à droite.) Vous ne réduises pas seulement la part de la religion dans l'éducation, vous la supprimez totalement. Vous n'en êtes plus à évoquer le fantôme du cléricalisme pour prendre des précautions conire ses prétendus envahissements; c'est la doctrine religieuse elle-même que vous repoussez, c'est le christianisme que vous repoussez, c'est le chritianisme que vous mettez en in-

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terdit, c'est à Dieu que vous refînez l'accès de la loi, en attendant que vous lui refusiez l'accès de l'école.

Quand nous vous disions que votre loi ferait des écoles sans Dieu, vous vous récriiez contre l'exagération de nos craintes et contre ce que vous appeliez l'injustice de notre langage. Eh bien, l'école sans Dieu, la voilà! Elle est dans la loi, et demain elle entrera, non pas subrepticement, en se voilant, en rougissant un peu d'elle-même, mais hautement, à ciel ouvert, avec l'autorité de la loi qui la consacre et avec les encouragements des pouvoirs publics, — qui la protègent dans toutes les écoles de toutes les communes de cette France qui porta si longtemps et à de si nobles titres le glorieux nom de France très chrétienne. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements à droite.)

Donc, messieurs, le dernier mot de la loi est celui-ci : L'école sans Dieu sera obligatoire pour les (roi-; quarts des familles françaises. Eh bien, je ne sais rien de plus exorbitant.

La question de l'école est, après tout, la question de la formation de l'enfant. Or, qu'est-ce que l'enfant? L'enfant est une raison, l'enfant est une liberté ; l'enfant est une jeune âme où déjà la passion est entrée, et qu'il faut diriger et contenir sous l'impulsion et sous le frein du devoir.

Croyez-vous, avec votre éducation sans Dieu, pouvoir discipliner ces fore s naissantes et les épanouir dans le sens du bien ?

Ce n'est pas tout, messieurs. Pour nous, chrétiens, — et nous avons le devoir, en de telles questions, d'exprimer nos sentiments et d'affirmer nos droits tels qu'ils sont; — pour nous, chrétiens, l'enfant est quelque chose de plus encore que tout cela. C'est un être que la religion a marqué de son signe au lendemain de sa naissance; qu'elle a revêtu, en quelque sorte, d'un caractère sacré, que uous devons traiter avec respect, et préparer à sa vocation de chrétien avec une religieuse vigilance. A l'enfant chréiien, il faut une éducation chrétienne. (Très bien! très bien! à droite.) Ne pas la lui donner, et surtout lui en imposer une contraire; arracher ainsi à de jeunes cœurs, que leur faiblesse rend incapables de se défendre, les croyance-; dont ils reçurent la première révélation en môme temps que les premières tendresses du foyer les accueillaient dans la vie, savez-vous ce

qu ' c'est? Ce n'est rien moins qu'une, entreprise d'apostasie contre l'enfance; c'est l'entreprise la plus grave accomplie contre l'être le plus faible; et, par là, elle est doublement condamnable. {Nouvelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)

Mais mettez-vous donc d'accord avec vos propres principes. Vous parlez sans cesse des droits de l'homme. L'honorable M. Paul Bert n'a pas manqué de mettre la déclaration des droits de l'homme dans son manuel d'éducation civique. Mais les droits de l'homme comprenuent apparemment les droits de l'enfant, les droits du père, les droits de la famille. Et vous, Etat, que faites-vous 1 Vous entrez dans les loyers ; vous y prenez ce qu'ils ont de plus cher, les enfants, et vous dites au père et à la mère : « Ces enfants sont à moi avant de vous appartenir. Je les mènerai de force dans mes écoles ; je les y ferai instruire selon mes idées et non pas selon les vôtres. Vous êtes chrétiens; moi, Etat, je n'ai pas de religion et je ne prends pas souci de la vôtre. J'exclurai de mes écoles la prière, qui n'est qu'une superstition; le catéchisme, qui n'est qu'un enseignement mythologique ; l'image du Crucifié, qui nest qu'un emblème démodé ; Dieu lui-même, qui n'est qu'une conception métaphysique; en revanche, j'apprendrai à vos enfants le mépris de la vieille France et le culte de la Révolution; ce sont mes croyances laïques, et c'est avec elles que je veux préparer l'avenir de ce pays. J'élèverai ainsi vos enfants sans vous, contre vous, contre votre foi, contre vos respects, contre vos principes, contre vos sentiments ; et si vous refusez de me les livrer, j'aurai raison de votre résistance par l'amende et par la prison. » (Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, si là n'est pas l'oppression, où donc est-elle ?

Vous confisquez les droits de la religion, vous usurpez les droits de la famille, vous vous emparez de la conscience de l'enfant : votre obligation est au premier chef révolutionnaire; car, d'un côté, elle est tyrannique, et de l'autre côté elle est antisociale. C'est ce que. pour compléter ma discussion, j'essayerai de vous démontrer. (Très bien! très bien! à droite et au centre.)

Je dis d'abord, messieurs, que votre obligation est tyrannique.

Je sais bien quelle est la théorie sur laquelle vous l'étayez. Vous dites: « L'Etat moderne, d'après les principes qui ont présidé à sa constitution, est un Et it laïque. L'ordre temporel est son domaine exclusif; Tordre spiritue1 n'est pas de son ressort. Il est donc incompétent en matière religieuse. »

Vous en inférez que vous devez séparer la religion de l'école et que, même pour rendre l'école obligatoire, vous devez, au préalable, en exclure la religion.

Messieurs, que l'Etat soit incompétent en matière religieuse, je le conteste d'autant moin?, pour ma part, que je suis le fils d'une Eglise où, dans l'ordre des vérités qui tiennent à la foi et dans l'ordre des devoirs qui tiennent à la conscience, nous ne relevons que de Dieu et de ceux à qui Dieu a confié la garde de sa parole, et que dans ce domaine réservé nous ne nous courberons jamais sous les injonctions d'un pouvoir humain, quel qu'il soit. (Très bien! et applaudissements sur les mêmes bancs.)

Mais l'incompétence n'est pas l'indiilerence ; encore moins doit-elle dégénérer en hostilité. Si vous prétendez que l'Etat, pour obéir à son principe, doit refuser à la religion ses moyens d'action et d'influence légitimes, ou môme la traiter en ennemie ; comme d'un autre côté, — et je vous le prouverai tout à l'heure, — une société sans religion est une monstrueuse impossibilité, il faudrait arriver à cette conclusion que l'Etat moderne, au lieu d'être le support de la société, en est la compromission et en prépare la ruine. (Très bien! à droite.)

Eh bien, je vous demande cette fois la permission de défendre le principe de l'Etat moderne contre vous-mêmes. Je ne l'accepterai pas, il est vrai, tel qu'il apparaît dans le radicalisme de vos nouvelles théories; mais je le prendrai tel qu'il a toujours été compris par ses défenseurs les plus autorisés.

Non, il n'est pas vrai que l'Etat, sous prétexte d'incompétence soit autorisé à méconnaître la valeur morale et l'importance sociale de la religion, qu'il ne soit pas tenu de faire sa place à la religion, de protéger son action, de garantir sa liberté.

Non, il n'est pas vrai que, dans ses institutions et dans ses lois, spécialement dans celles qui touchent à l'enseignement, l'Etat moderne soit dispensé d'avoir des égards pour

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les sentiments religieux du pays. Une nation n'est pas une

entité abstraite; elle porte sur sou sol de^ hommes qui ont Une loi et qui ont des droits, qui ont des principes et des

sentiments, qui ont des croyances et des intérêts moraux. Il n'y a plus, dites-vous, <Je religion d'Etat en France; je le sais bien; mais la France, grâce à Dieu, n'est pas pour cela un pays sans religion et l'Etat ne peut pas faire abstraction des croyances de l'immense majorité des citoyen* français.

Catboliques, nous avons le droit d'être traités selon notre foi, comme les croyants des autres cultes ont le droit d'être traités selon la leur. Qu'après cela, les libres-penseurs jouissent de leur pleine liberté, nous n'y contredisons pas... (Murmures à gauche.)... pourvu qu'ils n'empiètent pas sur la nôtre.

Mais parce qu'ils sont 100.000 qui croient pouvoir se passer de religion, cela n'empêche pas que nous ne soyons 35 millions de chrétiens conservant, comme chrétiens, notre droit au regard de l'Etat; cela n'empêche pas que l'Etat n'ait le devoir de nous traiter comme tels, lorsqu'il se met en rapport avec nous, au point de vue de notre foi et de nos libertés religieuses.

Ce sont là, messieurs, des principes simples comme le bon sens et, permettez-moi de l'ajouter, lumineux comme l'évidence. Si vous ne les acceptez pas, ne nous parlez pas de liberté religieuse. Elle n'est qu'un leurre ! Ce qui reste, c'est une tyrannie, — je l'appelle par son nom, — se servant des forces légales et des institutions gouvernementales pour violenter la conscience du pays et pour tenir en échec ses croyances et ses droits. (Très bien! à droite.)

Donc, quand nous faisons une loi scolaire, nous sommes tenus de la mettre en conformité avec la justice, avec la conscience du pays, avec l'intérêt social, avec les sentiments religieux des populations.

De même, quand l'Etat distribue un enseignement dont il assume la direction et dont il accepte la charge, il est encore tenu de le mettre en conformité avec les besoins intellectuels et moraux de la société et avec la conscience des familles.

Enfin, ce qui serait le comble de l'iniquité et de l'oppression, ce serait d'imposer à des familles françaises qui sont en immense majorité des familles chrétiennes, un enseigne-

meot contraire à leur foi et qui les blesserait en môme temps dans leurs sentiments intimes et dans leur tendresse pour leurs enfants.

Je crois avoir prouvé que votre obligation est tyrannique. J'ajoute qu'elle sera antisociale dans ses résultats.

J'aborde ici une question délicate; je la traiterai brièvement, laissant à l'écart les personnes et leurs intentions, — que sont les personnes, quand de si grandes choses sont attaquées ? — et m'attachant à montrer les conséquences sociales de certains principes.

Je respecte toutes les convictions sincères, môme lorsqu'elles me froissent le plus. Je demande la permission d'exprimer les miennes en toute liberté. (Nouoelles marques d'approbation sur les mêmes bancs.)

Messieurs, c'est un axiome qui est presque devenu un lieu commun que l'éducation prépare les destinées des nations. Les germes peuvent tarder à éclore, mais la loi est inflexible et les générations recueillent toujours, un peu plus tôt, un peu plus tard, dans la paix ou dans le trouble, dans le progrès ou dans la décadence, ce que l'éducation a semé parmi elles de bien ou de mal, de vérités ou d'erreurs.

Et, de même que l'éducation chrétienne avait constitué, en France, une société chrétienne dont l'énergique vitalité était au-dessus de toutes les épreuves et dont la grandeur intellectuelle et morale était hors de pair, de même votre éducation sans Dieu ne pourra produire qu'une société sans Dieu.

Mais, messieurs, pour qu'une société vive et grandisse, il ne suffît pas qu'elle ait une force organisée pour imposer l'obéissance aux lois ; il faut encore que ses croyances et ses mœurs complètent l'action de ses lois et suppléent à leur insuffisance.

11 ne suffit pas même qu'elle soit régie par de> institutions équitables; il faut que, dans les rapports réciproques des pouvoirs publics avec les citoyens, comme dans les rapports de-; citovens entre eux, il règne un esprit de justice et de bienveillance, de dévouement au devoir et de respect du droit, à de certains moments, un esprit de désintéressement et de sacrifice qui vienne en aide aux ins'.itutions, qui leur com unique une efficacité généreuse et qui en fassent sortir des résultats bienfaisants.

lô'i LA LIBERTÉ DI L'ENSEIGNEMENT

Eh bien, c<;t esprit, — ne vous y trompez pas, — ce lie sonl pus de pures formes qui le produisent, ce ne son,1, pas

des institutions et des lois qui ie créent: il y faut Dieu, don nant aux lois une autorité qu'elles ne peuvent pas, à un degré suffisant, tirer d'elles-mêmes, et leur assurant ce respect qui vient de la conscience et que la force est impuissante i faire naître. Une société saus religion, une vie sociale où Dieu n'aurait sa place ni dans les institutions qui la règlent, ni dans le cœur des hommes qui y participent, serait, je l'ai déjà dit, une monstreuse impossibilité.

Le monde est bien vieux, messieurs; mais ce qu'il n'a jamais vu, c'est une société qui ait pu conquérir un ordre durable et une civilisation progressive en dehors de toute croyance religieuse.

Par l'expérience que vous êtes en train de tenter, vous allez donc à Pencontre de la nature humaine et, si je puis me servir de ce mot, de la nature sociale elle-même.

Jusqu'ici, en effet, l'humanité a vécu sur cette donnée que la vérité, le droit, la justice émanent de Dieu ; que l'homme doit se les approprier, mais qu'il n'a pas le droit de les créer ; qu'il peut les méconnaître par un abus de sa volonté, mais qu'il n'a pas le pouvoir de les détruire.

Vous éliminez Dieu ; par cela même, vous reconnaissez la souveraineté absolue de l'homme ; c'est dès lors l'homme qui fait la loi, non pas seulement la loi contingente qui tire son autorité de son adaptation au droit supérieur et éternel, mais la loi première elle-même, celle qui engage la conscience et qui crée le devoir; en d'autres termes, — je n'exagère rien, ceci est au fond du système que j'examine, — l'homme est considéré comme le créateur de la vérité, l'arbitre suprême de la justice, le maître absolu de ses pensées et le juge définitif de ses actions.

Mais comme, malgré toutes ces prétentions arrogantes. l'homme isolé est une faiblesse, comme la puissance lui manque, comme toutes ces souverainetés individuelles périraient fatalement dans des compétitions anarchiques si elles ne plaçaient pas au-dessus d'elles une force de concentration, de la souveraineté absolue de l'homme, on déduit la souveraineté absolue de l'Etat. Le nombre fait par l'Etat, et l'Etat crée le droit, ce qui revient à dire que l'Etat remplace Dieu.

Voilà le dernier terme de la doctrine, et, ne vous le dissimulez pas, messieurs, vous y marchez, vous y êtes. (Très bien! à droite! — Non! non! à gauche.)

Vous appelez cela lémancipation des consciences ! C'est leur abaissement. Vous appelez cela la libération des intelligences! C'est leur servitude. Vous appelez cela le triomphe de la raison humaine sur de vaines superstitions ; c'est une idolâtrie nouvelle plus radicale encore que l'idolâtrie antique, car celle-ci défigurait Dieu, mais ne le niait pas ; la vôtre nie Dieu et déitie l'homme. (Très bien! à droite.) Vous appelez cela l'affranchissement des sociétés ; ce serait ou bien l'anarchie des âmes et des intelligences, se traduisant par un affaiblissement, je dirai môme par l'anéantissement du frein moral et de la discipline sociale qui laisserait la société sans sécurité et sans dignité, ou bien uue tyrannie d'Etat, la plus complète de toutes : non pas une tyrannie abusant du droit parce qu'elle a la force, reconnaissant toutefois ce droit lui-même et laissant par conséquent la porte ouverte à des protestations vengeresses ; mais la tyrannie se proclamant le droit et broyant les âmes en môme temps qu'elle avilirait les caractères et asservirait les volontés. (Nouvelle approbation sur les mêmes bancs.)

Messieurs, je ne dis pas qu'on veut nous mener là; je dis que l'éducation sans Dieu, devenue obligatoire et se généralisant par la contrainte, nous conduirait là fatalement. J'admets la loyauté des intentions, mais je crois à la logique inéluctable des principes, produisant uu jour ou l'autre les conséquences qu'ils portent en eux-mêmes. Tant que ces conséquences sont voilées, tant qu'elles n'éclatent pas à la lumière des faits, tant que vous les dissimulez sous le vague et l'équivoque des formules, tant qu'elles n'ont pas dit leur demi :r mot et qu'elles ne se sont pas produites dans leurs derniers résultats, la masse du pays peut ne pas les apercevoir ; elle n'est généralement frappée que des périls immédiats. Ceux dont les effets ne se produisent qu'à distance échappent à sa prévoyance, mais c'est notre devoir, notre devoir étroit, à nous législateurs, de les discerner et surtout de ne pas les déchaîner. (Très bien! très bien! à droite.)

Messieurs, nous sommes bien profondément divisés, mais enfin il y a un terrain sur lequel, je l'espère, nous nous ren-

I I LA LIBER'I i: DS L'ENSEIGNEMI

controns et nous rencontrerons toujours : c'est celui de noire dévouement à cette France que nous aimons tous et dont nous désirons tous la prospérité et la grandeur.

Eh bien ! au nom du pays, au nom de ses sentiments, au nom de son avenir, je vous adjure, puisque vous avez décidé que l'école officielle serait sans religion, de ne pas y ajouter cette énormité que cette école sans religion sera une école obligatoire. (Vive approbation à droite et au centre.)

A prendre la France, non pas même telle qu'elle fut dans le passé, toujours aussi croyante que vaillante, mais telle que nous la voyons dans le présent avec ce qu'elle a gardé de ses anciennes traditions et qu'elle y a mêlé de traditions nouvelles, je reconnaîtrai avec vous que la France veut être un pays de iibre conscience ; mais soyez assez impartiaux pour reconnaître avec moi qu'elle veut rester un pays de foi chrétienne ; sachez la respecter dans ses sentiments. (Vive approbation à droite.)

M. le rapporteur disait, et c'est même l'unique argument de son rapport, que la France ne veut pas d'enseignement religieux dans les écoles, qu'elle a déclaré à cet égard sa volonté (Non ! non ! à droite) et que nous n'avons qu'à lui obéir. M. le rapporteur se trompe, il se trompe étrangement.

On a tout récemment demandé, aux pères de famille s'ils voulaient qu'on donnât à leurs enfants l'enseignement religieux dans les lycées ; combien s'en est-il trouvé pour demander que leurs enfants ne reçussent pas cet enseignement ? (Très bien! très bien! à droite.) Il s'en est trouvé huit dans l'Académie de Paris, deux dans celle de Toulouse, et je suis convaincu qu'il en a été de même dans les autres académies. (Très bien ! et applaudissements sur les mêmes bancs.)

D'ailleurs, si vous voulez vous bien édifier sur les vrais sentiments des pères de famille, venez donc dans ce; écoles libres que vous nous avez obligés de fonder à force de sacrifices pour remplacer les écoles communales congre»: anistes que vous avez laïcisées, c'est-à-dire que vous avez proscrites. Non, ce ne sont pas les élèves qui manquent à ces écoles, c'est l'espace qui leur fait défaut pour recevoir tous les élèves qui voudraient s'y rendre. (C'est vrai! très bien! à droite.)

Ne méconnaissez donc pas, je le répète, le sentiment de la France! Non. ce n'est pas elle qui vous pousse à cette œuvre de déchristianisation que vous poursuivez! elle la subit; elle ne la demande pas. Cette œuvre est exclusivemeut la votre ; elle répugne à tous les instincts de foi, de justice et de générosité de notre pays. Le jour où il y verra clair, soyez sûrs qu'il la répudiera et que sa réprobation sera plus que sévère, pour ceux qui en auront accepté la trise responsabilité. (Vifs apjïlaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues.)

SENAT

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