La liberté de l'enseignement. --
Les notaires, qui publient des traductions d'Horaoe, commencent toujours par dire que c'est sur la prière de leurs amis.
C'est bien cette fois, non seulement sur la prière d'amis, mais d'adversaires, que je publie le résumé de cette récente campagne sur la liberté d'enseignement.
J'aurais bien demandé une préface à Anatole France, mais l'illustre écrivain s'était déjà . engagé sous d'autres étendards.
Je me présente donc tout seul, et nu comme un petit saint Jean.
En outre de quelques pages inédites, j'ai cru bon d'ajouter un certain nombre d'articles publiés en 1882, et que ma bonne étoile m'a permis de retrouver.
Ils suffiront peut-être à démontrer que ce n'est pas moi qui ai abandonné le drapeau, mais que ce sont mes amis qui m'ont laissé tout seul pour le défendre.
Henry MARET
Etiamsi omnes^ ego non.
(( Quant à moi, écrit Louis Blanc, je ne saurais dire anatlième au culte même solitaire de la vérité : quand l'isolement d'un philosophe ami du peuple vient de la candeur effarouchée d'une conscience rigide qui dédaigne la popularité, répugne aux concessions et ne se fie pour la délivrance des opprimés, qu'à la force latente des choses, servie par l'étude, on peut bien taxer ce philosophe d'erreurs et le blâmer de trop d'orgueil ; mais, s'il est désintéressé dans ses croyances, s'il souffre pour ce qu'il croit être la vérité absolue, son erreur, certes, n'a rien de criminel et son orgueil rien de honteux. J'ajoute que dans le etiamsi omnes, ego non, il y a presque toujours quelque chose d'héroïque. Lorsque Galilée soutenait, seul contre tous les catholiques réunis, que la terre tourne autour du soleil, il n'était pas de la grande église... des papes. Ce fut sa gloire et non sa honte. »
L'UNITÉ MORALE
Où donc ai-je entendu cet air?
Ah ! oui, je m'en souviens. C'était au printemps de 18T6. A cette époque, M. le maréclial de Mac-Mahon présidait aux destinées de la République française. Il se fit sous ses auspices, une grande découverte. On s'aperçut tout à coup que la France était en proie à un désordre moral.
A la vérité, rien n'indiquait un état aussi lamentable. Les gens faisaient leurs affaires; les cuisinières allaient au marché, et prenaient le sou du franc, comme d'habitude, il y avait beaucoup de monde dans les théâtres, la rente ; n'avait pas baissé, les commerçants escroquaient vertueusement l'argent de leurs pratiques; les soldats faisaient l'exercice ; les législateurs fai-
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saient des lois ; les daines faisaient l'amour. En un mot tout paraissait se passer d'une façon normale.
Cependant il n'était point douteux que la France ne fût en proie à un désordre moral. Il y a des états morbides d'autant plus pernicieux qu'il ne s'en manifeste aucun symptôme. Tel le diabète. La France était incontestablement diabétique. Appelés en consultation^ deux grands médecins, MM. de Broglie et de Fourtou conclurent qu'il n'y avait plus d'ordre moral en France et qu'il fallait y établir l'ordre moral.
Ce à quoi ils s'ingénièrent comme on sait.
Aujourd'hui il ne s'agit plus d'ordre moral, mais d'unité morale ; car si l'on fait la même cliose que ses devanciers, encore convient-il de changer le mot afin d'avoir l'air original. Pour sauver la France (car nul n'ignore que la France est toujours sur le point de périr, et a toujours besoin d'être sauvée), il est indispensable de lui rendre l'unité morale qu'elle n'a d'ailleurs jamais eue.
Il y a, je le confesse, une différence notable entre l'ordre moral et l'unité morale. L'ordre moral consistait à contraindre tous les Français à penser et à vouloir une chose, l'unité morale ' consiste à contraindre tous les Français à penser
L UNITE MORALE
et à vouloir une autre chose. On voit que cela ne se ressemble pas.
« Cela est singulier, pense probablement la France; je ne me sens point malade, mais il faut bien que je le sois, puisque tout le monde veut me soigner. Il y a quelques années, des médecins me tripotaient dans tous les sens, et me disaient : « Si tu ne suis pas mon ordon- « nance, tu es perdue. » Je ne l'ai pas suivie, et j'en ai réchapi)é. Est-il vraiment si utile que je suive l'ordonnance de ces autres messieurs, et ne puis-je pas également me passer de leur panacée? »
TI
a Vous n'y entendez rien, me dit M. Diafoirus. Notre unité morale n'est pas du tout celle à laquelle vous songez. Elle n'est pas au coin du quai. C'est une tout autre affaire. Qui diantre vous a dit que nous nous en prenions à la liberté ? Vous n'avez pas compris un mot à notre histoire. Il y a liberté et liberté, comme il y a fagots et fagots. Nous ne prétendons pas forcer tout le monde à penser de même ; nous voulons seulement que tout le monde pense comme 'nous, parce que c'est nous qui sommes les amis de la liberté, non la liberté nominale et négative, qui est la votre, mais la liberté
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effective et positive^ fondée sur la raison. Notre unité morale c'est l'vmité du but à atteindre, et ce but étant la liberté, celui qui se refuse à marcher avec nous se refuse à la liberté. Il sied donc de l'y contraindre. »
Il convient de se recueillir après ce morceau ; car, ainsi que disait Voltaire, quand deux hommes arrivent à ne plus se comprendre, c'est le commencement de la métaphysique.
« La liberté ou la mort ! » criait-on déjà sous la Révolution. Le choix n'est pas douteux et je préfère la liberté. Pourtant je ne serais pas fâché de savoir ce que c'est que la liberté négative et la liberté positive ; car ce sont tenues d'une scolastique, avec laquelle je suis légèrement brouillé.
Ayant pitié de mon peu d'intelligence, M. Diafoirus daigne me donner quelques explications.
« La liberté nominale et négative est autant dire la liberté abstraite, et n'a rien de commun avec la liberté réelle et concrète. La première est illimitée ; elle suppose un état de choses qui n'existe pas, un corps social parfaitement instruit, éclairé, conscient, et de raison supérieure ; comme elle ne répond à aucune réalité, la liberté ainsi conçue ne peut que se détruire elle-même pour aboutir à l'incohérence, à l'anorobio, et par voie de réaction à la restau-
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ration du principe d'autorité, au triomphe de la force brutale. La seconde conception de la liberté s'appuie sur l'observation des faits ; elle suppose une loi commune, égale pour tous, à la fois limite et garantie de la liberté de chacun ; comme elle ne peut se réaliser que par le développement de la raison, elle doit logiquement exiger un enseignement national égal pour tous.
« Les libéraux nous offrent une liberté apparente, fictive, purement verbale : nous réclamons la liberté vraie, la liberté effective, qui ne se paie ni de mots ni de vaines apparences.
« Et qu on ne dise pas que nous prononçons le Compelle intrare des catholiques, et que nous prétendons imposer la liberté à qui n'en veut pas. Nous voulons protéger la liberté, voilà tout.
a Nous entendons que l'Etat dispense à chacun l'enseignement de la raison ou de la liberté, ce qui est tout un ; c'est une mesure de protection sociale* qui s'impose au même titre que les mesures prophylactiques en matière d'hygiène publique. »
Tout à fait stupéfié par ces distinctions argumentées en baroco et baralipton, je me souviens tout d'un coup que Molière avait coutume, sur les cas graves, de consulter sa cuisinière ; et
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ayant appelé la mienne, je lui posai cette simple question :
« Pourrais-tu me dire^ ma fille, c-e que c'est que la liberté ?
— Pardi, monsieur, me répondit-elle sans hésiter, c'est d'être libre.
■ — Eh bien, ma bonne, voilà ce qui t-e trompe, il paraît que c'est tout le contraire. »
Reprenons.
« Le but à att'cindre, c'est la liberté. »
Tel le roi Picrocbole, décidé à conquérir
toute la terre, se voyait adresser cette question
par le vieil Ecliepliron :
— Quelle sera la fin de tant de travaux et traversées ?
— Ce sera, dit Picrocbole, que nous, retournés, reposerons à nos aises.
— N'est-ce mieux, dit Ecliepliron, que maintenant nous reposions, sans nous mettre en ces basards ?
C'est une singulière façon de conquérir la liberté, que de commencer par la supprimer. Que ne la prenez-vous tout de suite ? a J'ai grand^peur, ajoutait le bon Ecliepliron, que toute cette entreprise sera semblable à la farce du pot au lait, duquel un cordonnier se faisait
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riche par rêverie, puis le pot cassé, n'eut de quoi dîner. »
J'entends bien qu'avant de donner la liberté, il faut que chacun en soit digne. C'était exactement ce que disait l'empereur et ce qu'il entendait par le couronnement de l'édifice. Il était prêt à donner la liberté, le jour oii tous les Français auraient été impérialistes. Commencez seulement à penser tous la même chose et l'on vous donnera immédiatement la liberté de penser comme vous voudrez. C'est en ce sens que l'unité morale est la préface de la liberté.
En un mot, nous aurons la liberté lorsque nous n'en aurons plus que faire.
Les catholiques ont toujours eu cette compréhension de la liberté; et la révocation de l'édit de Nantes n'a pas eu d'autre but que de réaliser aussi l'unité morale du pays.
La protection sociale, qui s'impose au même titre que les mesures d'hygiène, me rappelle un argument non moins impérial ou théocratique. Pourquoi, me disait-on dans ce temps-là, puisque nous avons le droit et le devoir de balayer les ordures, qui seiitent mauvais, et compromettent la santé publique, n'aurions-nous pas le droit et le devoir d'écarter des citoyens les lectures et les enseignements qui les corrompent : l'âme, l'esprit ne sont-ils pas aussi intéressants que le corps ?
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Et je répondais alors ce que je réponds aujourd'hui :
« Tous auriez raison si tout le monde s'entendait sur ce que vous appelez une ordure. Mais ce qui vous paraît une ordure me semble, à moi, avoir un savoureux parfum. Qui jugera entre nous ? Tous, sans doute, parce que vous êtes le plus fort. Mais si, moi, je suis le plus fort demain, oe sera ce qui vous charme que je regarderai à mon tour comme une ordure. Toutes ces forces contradictoires n'enfanteront jamais un atome de liberté. »
Evidemment il va m' être répliqué :
« C'est précisément pour éviter que les uns soient d'un avis, les autres d'un autre, que nous voulons fonder l'unité morale de la nation. Alors nous jouirons, non de votre liberté, qui est absurde, mais de la nôtre, qui s'adapte si merveilleusement à l'état social, qu'elle a toujours, vous en convenez, été le rêve de tous les gouvernements et nous pourrons chanter avec le Psalmiste : Ecce qiiâm hojvuvi et quâm jucundum liahitare fratres in unuin.
Nous commençons à nous reconnaître. Je distingue clairement qu'il y a deux libertés, la liberté qui est la liberté, et la liberté qui n'est pas la liberté. Si vous l'aviez dit plus tôt, nous nous serions épargné bien des discussions inutiles.
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Ma liberté, à moi, est, paraît-il, négative. Négative de quoi? Sans cloute de l'autorité. J'aurais mauvaise grâce à n'en pas convenir. C'est même pour cela qu'elle est la liberté. Elle suppose un état de clioses qui n'existe pas. Incontestablement; car, si cet état de clioses existait, je ne m'eft'orc'erais pas de le faire venir. Il faudrait que le corps social fût parfaitement instruit, éclaire, conscient et de raison supérieure. Ici j'arrête mon contradicteur, qui s'est tout à fait trompé; car c'est au contraire sa liberté, à lui, qui exige un pareil corps social.
Ne nous dit-il pas en effet qu'avant d-e donner la liberté, il faut avoir établi l'unité morale, autrement dit que le corps social soit parfaitement instruit, éclairé, etc., etc. ? C'est sa liberté, à lui, qui a besoin de cela, la mienne pas, et c'est même pour ce motif qu'il la combat.
Quand deux individus pensent autrement l'un que l'autre, il n'y a pas unité morale, et il y a évidemment une des deux pensées qui ne vaut rien. La liberté consiste précisément à avoir le droit de mal penser. Elle est l'opposé de l'unité. Le jour où celle-ci régnerait, il n'y aurait nul besoin de liberté ; le mot n'aurait même plus aucune signification.
« Ma liberté, dit-on, ne peut que se détruire elle-même, elle aboutit à la restauration du principe d'autorité et au trionipbe de la force. »
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Il est plaisant de voir qu'afin d'éviter la l'estauration du principe d'autorité, on l'établit. C'est assez juste d'ailleurs; car il est certain que, du moment où on ne l'abolit pas, on s'évite la peine de le restaurer. Si c'est en ce sens qu'on entend parler, je n'ai plus rien à dire.
Il me semble entendre Gribouille me crier de son bain :
« Ne vous éloignez pas de moi, mon ami, autrement vous risqueriez d'être mouillé. »
Un jour, un monsieur accostait une dame dans la rue, et la priait d'accepter son bras, afin d'éviter une mauvaise rencontre. « Mais, monsieur, répondit la dame, la mauvaise rencontre, c'est vous. »
Employer la force pour empêcher le triomphe de la force, voilà qui n'est pas banal.
Mais quoi? C'est toujours le même sophisme qui reparaît. Lintilhac dirait peut-être : paralogisme. Pour moi, comme légèrement brouillé avec le langage de l'école, je dirai ainsi qu'on voudra.
Il me suffit de comprendre et de faire comprendre que l'on croit possible de fonder la liberté par le moyen de l'autorité. Ainsi s'exprimait l'Empire, quand il nous parlait du couronnement de l'édifice. « Je préfère, me dit-on, l'enseignement de la liberté à la liberté de l'enseignement. » Le mot est joli, j'en conviens. Il
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n'y a qu'un malheur, c'est que la liberté ne s'enseigne pas.
L'histoire tout entière est là pour nous démonti^r la fausseté de ce rêve. Jamais l'autorité n'a enfanté que l'autorité; et les tyrannies ont toujours été le résultat des terreurs, faites au nom de la liberté. Aucun peuple, dans aucun temps, n'a échappé à cette loi. Et cela s'explique, la liberté étant affaire de mœurs, non de législation. Or l'autorité ne peut créer que des mœurs autoritaires. Kotre pays n'en est déjà que trop imprégné, pour qu'il soit bon de leur fournir de nouveaux encouragements.
J'entends bien qu'on me promet de songer à la liberté le jour oii Ton en aura fini avec toutes les superstitions. Je pense que dans ce cas quelques siècles suffiront à me satisfaire. C'est une attente un peu longue pour de pauvres gens, qui présumablement n'atteindront point les années de Mathusalem.
« Tous oubliez, me crie un autre, que nous sommes dans un régime de transition, et que de la République nous n'avons que le nom ! » Je l'oublie si peu, que je ne dis pas autre chose ; et c'est précisément parce que nous n'avons la République que de nom, que je voudrais y introduire la liberté, qui seule en fera une réalité. Un régime de transition ne doit pas être un régime de recul. Encore faut-il que le che-
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min qu'on prend ne fasse pas tourner le dos au but qu'on veut atteindre.
Unité morale, ordre moral, c'est tout un. Je ne veux ni de l'un ni de l'autre. Je n'ignore pas que le cléricalisme vainqueur organiserait un autoritarisme pire que celui de n'importe quel autre régime ; mais je ne crois pas que pour le combattre, ce soit un bon moyen que de lui emprunter son principe.
Les régimes, on l'a dit justement, périssent par l'abandon de leurs principes, et, de même que l'Empire est mort, quand il a voulu donner la liberté, lorsque vous refusez cette même liberté à la République, vous ne la faites pas vivre ; vous la tuez.
DE
Guelfes et Gibelins.
En œ temps-là, deux partis divisaient Elo- 'rence. On était Guelfe, ou on était Gibelin. Les Guelfes tenaient pour le pape, les Gibelins pour l'empereur. Personne pour la liberté. Les Gibelins avaient un grand poète qui s'appelait Dante; les Guelfes, beaucoup de prédicateurs. Nul ne s'imaginait qu'on pût être autre chose que Guelfe ou Gibelin; tous ceux qui n'étaient pas Guelfes étaient Gibelins, et tous ceux qui n'étaient pas Gibelins étaient Guelfes : c'étaient des opinions qu'on avait comme cela.
Les uns disaient : « La Eoi nous commande d'obéir à l'Eglise et à notre Très Saint-Père » ;
les autres disaient : « La raison nous ordonne de nous soumettre à l'Empire et à ses institutions. »
Comme des groupes étaient réunis devant le Dôme et discutaient violemment, voici qu'un homme assez mal vêtu, et qui avait plutôt l'air d'un mendiant que d'un citoyen, se dressa sur la place et les harangua en ces termes :
« N'aurez-vous jamais fini de vous disputer sur le choix de votre maître, et pensez-vous donc qu'il soit si nécessaire d'en avoir un? Xe pouvez-vous vivre dans l'indépendance et le repos, sans payer tribut à Pierre ou à César? Quelle rage de servitude vous tient ! Yous ne savez vous débarrasser d'une soumission qu'à la condition de l'échanger pour une autre, et ne vous croyez libérés que lorsque vous avez remplacé l'ancienne chaîne par une nouvelle. Si pauvre que je sois, je ne suis pas de votre humeur. J'estime toute autorité mauvaise et suis de ceux qui s'en passent volontiers.
« Plus je vous entends pérorer, plus je vois que vous n'êtes que contradiction. Les uns et les autres, vous ne parlez que d^échapper à la tyrannie, et vous vous l'ecréez un esclavage. Etes-vous donc ainsi faits, qu'il vous semble impossible de vivre sans vous abandonner à la volonté d'autrui, et serez-vous toujours des moutons dans un troupeau, n'échappant au loup qui