‹ La liberté de l'enseignement. --Chapitre 2 sur 86 · GUELFES ET GIBELINS · texte numérisé non relu

GUELFES ET GIBELINS

VOUS dévorerait qu'en vous laissant guider par le berger qui vous conduit à la boucherie ?

a On crie partout : a Liberté ! Liberté ! »

a A quoi bon, si personne ne sait ni ne veut être libre ? Nous allons de dominations en dominations et ne quittons l'une que pour adopter l'autre. Toutes vos lois sont des défenses : défense de faire ceci, défense de faire cela. Cela est le contraire de ceci, mais c'est toujours une défense. Moi, qui suis un esprit simple, je pense que la liberté consiste dans ce qu'on permet et non dans ce qu'on défend. Etre libre, c'est faire ce qu'on veut.

a Je voudrais n'être ni Guelfe ni Gibelin; je voudrais être un homme. L'Eglise me déplaît; l'Empire ne me sourit pas davantage. Tout ce qui m'est interdit m'est clier; et ce que je bais plus particulièrement, c'est ce à quoi l'on m'oblige. Je suis, j'en conviens, un original.

« Les gouvernants changent souvent chez nous ; mais les gouvernés sont toujours les mêmes. On les tire à hue, on les tire à dia. Ce qui est certain, c'est qu'on les tire. On Iftur dit : a Faites ceci », et ils le font. Puis on leur dit : a Ne le faites plus », et ils ne le font plus. Et tous ont la même admiration constante pour la force, qu'ils croient être la justice.

a Que ce soit le Guelfe qui triomphe du Gibelin, ou que ce soit le Gibelin qui l'emporte sur

le Guelfe, les mêmes règlements nous entravent. Pauvres ânes que nous sommes, bien que la charge varie, nous n'en portons pas moins le même bât. Savez-vous ce que je voudrais?

« Je voudrais que la République de Florence fût une république, c'est-à-dire qu'au lieu de cberclier qui la gouverne elle se préoccupât de n'être pas gouvernée du tout. J'ai beaucoup réfléchi, n'étant qu'un propre-à-rien; et j'ai découvert que nous nous rendons tous réciproquement la vie malheureuse, quand nous pourrions le plus aisément du monde nous accommoder. Malheureusement, chez nous les mots sont tout; et que de gens j'ai connus qui, pensant de même, se sont brouillés pour des mots, et j'entends brouillés jusqu'à la mort sanglante ! Je suis sûr que, s'il est une autre vie, beaucoup de victimes de nos guerres civiles s'y réveillent, s'y reconnaissent et ne savent plus bien pourquoi elles se sont entretuées.

« Evidemment, il faut en finir avec les Guelfes; mais quel malheur qu'ils soient forcément remplacés par des Gibelins ! » -

Il en aurait dit davantage, mais déjà on ne l'avait laissé que trop parler. Et, pour la première fois depuis longtemps, Guelfes et Gibelins s'unirent dans une même pensée. Ils tombèrent d'accord sur le pauvre hère et l'assommèrent sur la place.

Marche contre Tétoile.

— C'est extraoïdinaiie, dit un mage assis sur le bord du chemin ; moi, je ne vois plus l'étoile.

— Peut-être, dit son compagnon, nous sommes-nous égarés.

Et voilà qu'à force de contempler le firmament ils aperçurent très loin, très loin derrière eux, la lueur tremblottante qui devait les conduire au berceau de Dieu.

Alors, ils décidèr-ent qu'il fallait changer de route.

Je connais un peuple qui, lui aussi, tourne le dos à son étoile, et qui marche, et qui court ébloui, convaincu qu'il va la rattraper ; et chaque pas qu'il fait l'en éloigne davantage, car il s'obstine à suivre la route qui le ramène dans la nuit. Les efforts qu'il fait pour se perdre sont inimaginables ; déjà l'étoile n'apparaît plus que par instants, vacillante à travers la nue ; encore

quelques minutes, et elle s'engloutira dans l'ét-endue ; et le peuple errant s'apercevra qu'il est revenu à son point de départ, dans sa mortalité hébétée, plus loin que jamais du rêve divin.

Depuis cent ans que ce peuple a brisé ses chaînes, il semble ne s'être occupé que de les renouer plus solidement. Il a mis très longtemps à revenir à l'ancien régime abandonné ; mais aujourd'hui il y touche, et tout porte à croire qu'il ne se passera pas de longues années avant qu'il ne se retrouve dans la situation d'où il s'était arraché à force de révolutions.

Il s'est rencontré des gens qui ont dit à ce peuple :

a Tu veux être libre ? Quelle sottise ! Les droits de l'individu ne sont rien. Qu'est-ce que c'est que cela, l'individu ? Est-ce que cela existe ? Dans une addition, qu'est-ce qui existe? Le total. Or, le total, c'est la société, c'est l'Etat. L'Etat est tout. Il doit tout avoir, tout posséder, tout ordonner, tout régler ; à lui de dispenser les bienfaits, de rendre la justice, de mettre chacun à sa place ; il est le vrai Dieu, sans qui nul ne saurait ni respirer, ni parler, ni agir ; en dehors de lui, il n'y a rien. Quand tu auras réalisé cet idéal de noyer les individualités dans une masse sur laquelle aura passé le terrible niveau de la loi unique, tu seras arrivé au terme du progrès. »

MARCHE CONTRE l'ÉTOILE 23

Cependant l'étoile s'éloignait toujours.

De temps en temps, quelqu'un disait bien :

— C'est étrange ; il me semble qu'au lieu d'avancer nous reculons. Yoici revenir la dîme ; voici revenir la gabelle; voici revenir les corporations ; voici revenir les maximes d'Etat, les devoirs d'Etat, l'enseignement d'Etat ; voici revenir la morale d'Etat : le tout accompagné d'une nombreuse gendarmerie. Mais nous avons vu tout cela autrefois. Mais tout cela, c'est ce que nous avons quitté !

— N'écoutez pas cet imbécile, disaient les autres. C'est un ignorant ignorantissime. Vous devez d'autant plus vous réjouir, citoyens, qu'on vous oblige à plus de choses. Quand tout sera obligatoire, quand vous ne pourrez plus même vous lever ni vous coucber à l'heure qui vous conviendra, quand vous serez constamment visités, surveillés, perquisitionnes, réglementés, alors vous serez parfaitement heureux. A l'Etat tous les monopoles ; à l'Etat de vous donner à boire, de choisir vos lectures, d'améliorer vos mœurs. Oh ! que de gens vertueux ! 0 Jérusalem nouvelle, comme tu nous apparais resplendissante! Un jour viendra, ô grand peuple, où. les lois auront enfin tout prévu et où fonctionnera la grande caserne civile que nous construisons avec tant d'amour! Alors les temps seront accomplis, et tu auras la bonne et saine Repu-

blique où nul ne fera ce qu'il voudra, mais où chacun sera obligé d'obéir à cet effroyable tyran qui s'appelle tout le monde.

A Dieu ne plaise que j'essaie de m'opposer à ce courant, qui nous ramène si gentiment au système que l'Empire n'avait pu qu'ébaucher ! Il y a, d'ailleurs, une certaine logique dans tout cela. On ne doit pas s'étonner outre mesure qu'alors que notre amour de la paix fait accroître le nombre des soldats, notre glorification des libertés augmente le nombre des servitudes.

En attendant que cela soit insupportable, cela ne laisse pas que d'être singulièrement bouffon.

Langue morte

Le meilleur moyen d'honorer les grands hommes est de s'inspirer de leurs idées. Que de gens viennent de célébrer Quinet, qu'il renierait pour ses disciples !

N'est-ce pas lui qui écrivait :

« Entre les deux principes contradictoires que la Révolution française doit finir par concilier, l'association et le droit de l'individu, nous sommes naturellement disposés à ajourner le second. L'éducation catholique que notre pays a reçue pendant dix-sept cents ans nous laisse une empreinte absolue que nos yeux ne discernent pas toujours. De là une facilité singulière à laisser se voiler la liberté, sans pourtant y renoncer jamais.. Chaque parti se promet intérieurement une heure de despotisme, un 18 Brumaire, pour assurer l'indépendance des autres. Nous avons toujours l'air d'êtie un peu étonnés

du droit de discussion et d'examen, quand nous en faisons usage. Notre premier mouvement est de fortifier l'Etat, l'association; nous ne pensons que par réflexion à l'individu, à la personne. »

N'est-ce pas lui qui a écrit encore :

« Dans tous nos systèmes, on a considéré la liberté comme une chose accessoire, un horsd'œuvre, un ornement qui doit couronner l'édifice. Ils n'ont pas senti la liberté ; ils n'ont pas compris qu'elle est la sève de l'arbre ; que c'est l'élément vital des peuples destinés à être libres, et que, lorsqu'on l'a extirpée dans les meilleures intentions du monde, rien n'est plus difficile que de la faire renaître. Si nos constructeurs de syMèmes faisaient aboutir leur interprétation de l'Histoire de France à un état social dans lequel l'égalité serait tout et la liberté rien, j'aurais peu de choses à dire. Mais ce qu'il y a de blessant pour la raison, pour la nature humaine, pour la vérité historique, pour la véritable science, c'est cette prétendoe progression vers un régime de liberté au moyen et à la faveur du pouvoir absolu. C'est dans le t-emps où le despotisme est le plus complet que, selon ces théoriciens, il travaille le mieux à l'œuvre future de la liberté. »

« ... C'est à qui enti^ra le plus avant dans cet ordre d'idées violentes, en dehors de la nature,

Page 1