LE DERNIER PAPE
suffisamment pour apprécier sa physionomie fine, son front intelligent et sa verte vieillesse.
Ce n'était certainement pas le premier vend que c€ pontife, venu trop tard sous la tiare, alors que toutes les fautes avaient été commises, et qui dut employer tout son règne à essayer de les réparer. Accablé d'avance par les quatre énormes maladresses de son prédécesseur, l'occupation étrangère, l'Immaculée Conception, l'infaillibilité et le Syllabus, Léon XIII se voyait en faoe d'une tâche impossible, la réconciliation de l'Eglise avec l'esprit moderne. Toute concession qu'il tentait de faire à cet esprit apparaissait comme un blâme du fanatisme de Pie IX ; et, comme il ne pouvait revenir au fond sur ce qui avait été imposé, il semblait manquer de sincérité. Il a fait, nous devons lui rendre cette justice, tous les efforts possibles pour rattacher des liens à jamais brisés, pour persuader aux hommes que le progrès n'était pas incompatible avec la Foi ; et, si finalement il a échoué dans son œuvre, on peut affirmer que personne n'en eût pu mieux assurer le succès.
J'ignore quel pape lui succédera. Quel qu'il soit, son impuissance est certaine. La rupture entre le dogme et les sociétés modernes est un fait accompli. Un pape qui voudrait moderniser
ri'^glise serait obligé d'en rejeter le dogme; et dès lors il n'y aurait plus ni pape ni église.
Qu'il y ait toujours des âmes pieuses, qu'il y ait des croyants^ des dévots, cela n'est pas douteux, et il faut être idiot pour s'imaginer qu'on va retrancher de l'humanité des aspirations paradisiaques qui de tout temps ont existé. Mais la prière elle-même s'est transformée ; à notre époque elle n'est plus ou qu'une vague élévation, ou qu'une superstition mesquine. Le catholique à l'esprit élevé prie, mais au fond de sa conscience il ne croit à aucune des inventions dogmatiques de son Eglise ; le catholique inintelligent est un idolâtre qui invoque une statue en bois, laquelle lui représente saint Antoine de Padoue, comme jadis elle eût représenté le dieu Pan; mais où est dans tout cela la vraie religion ? Il y a des philosophes, il y a 'des charbonniers ; il n'y a plus de Bossuet.
Si je devenais pape, et il n'y a pas de danger que je le devienne, je crois que je ne le serais pas longtemps, car je ne résisterais pas au désir de publier une encyclique dans ce goût :
« Mes petits enfants, dirais-je, vous croyez en Dieu, moi aussi. Mais ceux d'entre vous qui pensent ne croient évidemment pas à tout ce qu'en disent mes curés, ni moi non plus. Maintenant il y en a beaucoup d'entre vous qui se plaisent à nos chants, à nos cérémonies, à nos procès-