LE DERNIER MIRACLE DE SAINT ANTOINE
a Bon, pensai-je, la journée sera heureuse. En voilà un qui, ainsi que vous le dites quelquefois dans vos salons, va leur en bouclier un coin.
a Quelle ne fut pas, monsieur, ma stupéfaction ! Les oreilles m'en bourdonnent encore. Evidemment, on m'avait trompé. J'entendis un discours féroce, d'épouvantables objurgations contre tout ce qu'il y a de plus sacré. C'était Yoltaire, c'était Marat. De temps en temps, je me pinçais, pour m'assurer que je ne rêvais point. Je regardais l'abbé Gayraud, et je le voyais qui sautait sur son derrière comme s'il eût été piqué d'un demi-cent d'épingles. Je regardais M. Méline lui-même ; et tout d'un coup je ne le vis plus ; il avait disparu sous le plancher, sans doute dévoré par la honte, en poussant le cri de César mourant : a Et toi aussi, mon fils ! »
a A ce moment, ce fut insensé, ce fut inouï. L'orateur reprochait à M. Combes son modérantisme. Oui, à ce monstre qui chaque matin mange deux religieux à la vinaigrette, le ministre de M. Méline signifiait son mépris pour aussi peu d'appétit ; lui, il en aurait mangé quatre, il en aurait mangé vingt! Et l'infortuné M. Combes, chancelant sous l'opprobre, était sur le point de s'écrouler, implorant sa grâce, suppliant qu'on l'épargnât et qu'il ferait mieux plus tard. De grosses gouttes de sueur me ve-
naient aux tempes ; j'étais atterré, suffoqué, enveloppé par l'inexplicable et par l'inattendu. C'est de quoi, monsieur, je ne suis point remis. 0 temps atroces, ô jours maudits, où les meilleurs deviennent les pires, «et oii les chemins de Damas sont devenus la propriété de Satan ! » Il allait continuer ses lamentations, quand je crus devoir l'interrompre.
— Je crains, lui dis- je, qu'il n'y ait là une bonne farce de votre grand saint Antoine.
— Yous badinez !
— Je n'ai jamais été plus sérieux. Avez-vous assisté à une représentation de la Statue ?
— Vous savez bien que mes mœurs et mon liabit ne me permettent pas de prendre part à des fêtes oii dansent des bétaïres.
— C'est dommage, car vous auriez entendu de bonne musique. Or donc, sachez que, dans la Statue, il y a un génie qui prend les traits d'un vieil Oriental à tel point que c'est le vieil Oriental qui est mis à la porte de sa propre maison par ses propres serviteurs; et il y a mieux : grâce à un enchantement, l'Oriental à qui l'on dérobe sa fiancée se trouve subito en caleçon, obligé de chanter pour faire danser son rival. Symbole de la politique, où abondent les sortilèges et où les paroles qu'on attend ne sont jamais celles qxii sortent de la bouche. Je ne