MONOPOLE ROI
par un ordre du jour invitant le gouvernement à s'assurer le monopole de la fièvre typhoïde. Nous ne pourrions alors faire autrement que de nous porter le mieux du monde.
L'Etat-Providence ne serait pas pour me déplaire, si je n'avais de la défiance. Nous avons déjà une Providence, qu'on nous apprend veiller sur nous du haut des cieux; mais il faut croire qu'elle néglige beaucoup son service, car nous n'en sommes pas moins tous les jours écrasés, battus, en proie aux événements les plus désagréables et cocus plus que de raison. J'ai peur qu'il n'en soit de la Providence de la terre comme de la Providence du ciel, et que lorsque l'Etat nous fournira tout, même nos maladies, nous n'en soyons pas plus heureux que devant.
S'il faut en croire les monopoles déjà existants, le premier résultat sera que nous paierons tout plus cher. C'est un progrès, je ne le conteste pas, payer tout plus cher que nos ancêtres étant le signe le plus évident de notre supériorité sur eux. Malheureusement, comme pour payer il faut le plus souvent avoir de l'argent et que l'Etat-Monopole nous empêchera d'en gagner, force sera qu'il nous en procure. Après avoir monopolisé notre commerce., le voilà donc obligé de monopoliser notre travail. Il nous nourrira, nous logera, nous habillera, nous éclairera, nous chauffera, à la juste condition
que nous travaillions pour lui. C'est ainsi qu'en un tour de main la société collectiviste se trouvera constituée. Il ne restera plus qu'à l'organiser.
J'admire la candeur avec laquelle nos bourgeois se précipitent dans la gueule du loup. Se jeter dans la gueule du loup est le propre du prolétaire. La Chambre s'agite, et le collectivisme la mène, rien n'est plus certain. Je n'y vois, pour ma part, pas grand inconvénient ; car si le collectivisme nous débarrasse d'un tas de mauvaises choses, et s'il en met une exécrable à la place, nous saurons bien alors nous en débarrasser.
L'Expiation.
L'ironique destin a voulu que la reprise du procès Dreyfus coïncidât avec la discussion de la loi contre l'enseignement congrég-aniste. Ainsi la cause ressuscite devant l'effet.
Il est évident pour tout le monde que, sans cette affaire et tout ce qui s'en est suivi, la campagne actuelle n'aurait pas été entreprise, et qu'il ne se serait trouvé aucun ministère pour renfermer toute sa politique dans une chasse aux frocs et aux cornettes.
Cette affaire Dreyfus a mis en présence deux France : la France républicaine et l'autre. Si celle-ci avait vaincu, c'en était fait de la République. C'est la première qui a été victorieuse. Elle se venge.
On pourra dire qu'elle choisit mal ses victimes, et qu'elle châtie des innocents, après avoir amnistié des coupables. Mais n'est-ce pas
l'histoire éternelle des révolutions liTimaines ? Et ne savons-nous pas que de tout temps les vrais criminels sont toujours morts dans leur lit, bien dorlotés et entourés de vénération, tandis que d'autres, qui n'y pouvaient rien, expiaient pour eux et payaient durement leurs fautes ?
C'est ce que Gambetta a appelé la justice immanente.
Quoi qu'il en soit, le fait ne peut pas être contesté. Lors de la Réforme, à cette époque qui par tant de côtés ressemble à la nôtre, huguenots et catholiques se molestaient à qui mieux mieux, et quiconque triomphait abusait sur-lechamp de sa victoire. Et cela dura jusqu'à la venue d'un grand homme, Henri TV, qui apaisa tout par son esprit, en donnant à l'un des partis la forme, à l'autre le fond, et en se faisant catholique pour libérer les protestants et gouverner avec eux.
L'esprit, voyez-vous, dans notre pays, il n'y a encore que cela. Ce qui est fâcheux, c'est qu'à cette heure nous manquons totalement d'hommes d'esprit. En politique s'entend. Nous avons de brillants orateurs, habiles à dissimuler le vide de leur pensée sous l'éclatant ajustement des phrases ; nous avons des doctrinaires à foison, d'autant plus attachés à leur doctrine qu'ils ne savent pas eux-mêmes en quoi elle con-
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siste; nous avons des médiocres, à ne plus savoir où les fourrer; nous avons des sots, qui croient se donner des brevets d'intelligence en ressassant d'écœurantes banalités ; mais tous ces gens-là, si utiles qu'ils soient, sont pour nous trop sérieux. Ils croient trop ou feignent trop de croire que c'est arrivé, comme si quelque chose arrivait. De là ces disputes et ces coups dans la nuit, alors que, si l'on y voyait clair, on s'apercevrait qu'en pensant écraser un adversaire on piétine un ami.
Le scepticisme de Henri lY, le fameux : Paris vaut bien une Tnesse, voilà ce qui remit la France sur son axe. Un bon mot fit plus pour la pacification générale que n'eût pu faire une hottée de lois. Mais je cherche vainement l'homme capable de faire en ce pays la grande réconciliation de l'éclat de rire.
Remarquez que le scepticisme dont je parle n'a rien de commun avec ce scepticisme égoïste, qui ne cherche dans son absence de crédulité qu'un moyen facile de se satisfaire lui-même aux dépens des autres. Le scepticisme dont je parle n'exclut nullement la bonté, au contraire. Il n'empêche aucunement de travailler au bienêtre général; c'est même la seule chose dont il se préoccupe, regardant toutes les autres comme de pures vanités. Il estime que la poule au pot.
c'est la grosse affaire, et il laisse aux humains enfiévrés le plaisir de discuter à perte de vue toutes théories philosophiques et religieuses, c'est-à- dire toutes choses où ils n'entendent rien et ne peuvent rien entendre.
Notre poule au pot à nous, c'est la série des réformes économiques et sociales, auxquelles les socialistes semblent ne plus songer du tout, bien qu'ils déclarent de temps en temps n'y avoir pas renoncé. Ils font bien de le dire, car on ne s'en douterait pas. Quelques-uns m'assurent qu'ils y songeront lorsqu'ils en auront fini avec l'esprit clérical. Cela nous i*emet peut-être à bien loin.
L'erreur de ceux qui attaquent le plus violemment le gouvernement actuel consiste à affirmer qu'il est aux mains du parti socialiste : je crois que oe sont bien plutôt les socialistes qui se sont mis aux mains du gouvernement, en lâchant leur programme pour se contenter d'un article de celui des radicaux. Villemain disait : « La littérature mène à tout, pourvu qu'on la quitte. » On pourrait dire aujourd'hui que les programmes mènent à tout, pourvu qu'on les lâche.
Puisque je prétends qu'il faudrait êti^ gai, j'ai idée qu'une bonne farce pourrait être faite par les radicaux, s'ils changeaient de place avec
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ks socialistes, et si, voyant que ceux-ci leur ont pris leur programme, ils accaparaient le leur.
« Mais, s'écrieront-ils sans doute, nous n'avons pas du tout les mêmes idées ! »
Oh ! à l'heure qu'il est, cela a si peu d'importanro î
Le dernier miracle de saint Antoine de Padoue.
Vendredi, j'avais donné à mon curé une carte d'entrée à la Chambre afin qu'il pût assister au débat sur les congrégations. Quand je le trouvai à la sortie, je vis un homme pâle, défait, et qui avait quelque peine à reprendre ses esprits.
— Qu'avez-vous ? lui dis-je. Que vous est-il arrivé ?
— Ne m'en parlez pas, me répondit-il; j'en suis encore tout décontenancé, et comme abasourdi. Il me semble que je suis entouré de vingt-cinq mille chandelles. Figurez-vous que je venais d'entendre une homélie de M. Lerolle, laquelle m'avait singulièrement édifié, lorsque je vis monter à la tribune un homme qu'on me dit être le premier ministre du bon IL Méline, celui que nous avons si souvent béni au prône et à qui nous devons d'avoir combattu non sans gloire les mécréants et les païens.