‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 1 sur 48 · LE R. P. A. MATIGNON · texte numérisé non relu

LE R. P. A. MATIGNON

de U Compatis d« Jéaui

LIBRAIRIE ADRIEN LE CLERE et C",

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Rns CusMte, 19, prêt Skint-Sulpioe.

Un homme qu'on n'accusera pas de n'ai»

voir point aimé la liberté, s'exprimait ainsi ;

o Si quelqu'un me montrait, entre l'indépendance complète et l'asservissement entier de la pensée, une position intermédiaire, où je pusse espérer me tenir, je m'y établirais peut-être ; mais qui découvrira cette position intermédiaire (IV? »

(i) De ToequçvUi«> t^ la iémoeratk en Amérique, t. I, ch. xf.

C'est qu'en effets le milieu est difficile à découvrir, quand il s'agit, comme dans le passage que nous citons, de la liberté de la presse. Mais il n'en est plus de même si on transporte la question dans un ordre purement moral, et si on se borne à examiner quelles sont, pour un esprit éclairé et sage, les conditions d'une véritable et légitime indépendance.

En d'autres termes^ la conciliation de l'autorité et de la liberté, que les peuples cherchent si souvent en vain dans la sphère politique, existe de fait, et d'une manière pleinement satisfaisante, pour le chrétien, dans la sphère intellectuelle et religieuse.

Cest ce que notre siècle s'obstine à ne pas voir. Aussi la plupart des écrivains apologétiques, dans ces derniers temps, ont touché, du moins transitoirement^ ce point, et se sont efforcés de le mettre en lumière. Nous n'en connaissons pas néanmoins qui en aient

fait l'objet d'une élude Sfiéciale et approfondie.

Aujourd'hui donc, que l'obéissance intellectuelle des croyants est représentée comme une honteuse servitude, il a paru utile, nécessaire même, de rétablir les faits dans leur vérité, soit pour dissiper des préjugés funestes, soit pour revendiquer la dignité de notre attitude, et venger l'honneur méconnu de la cause catholique.

Ce livre traite des rapports de la raison et de la foi, mais non pas dans le sens où on l'entend d'ordinaire. Ce n'est pas la démonstration chrétienne qu'il se propose. Ce ne sont pas non plus précisément les conflits suscités entre le dogme et les sciences rationnelles qu'il entreprend de terminer, comme par autant de négociations particulières. Notre but est plutôt d'établir les grands principes qui président à ces relations mutuelles.

On sait qu'entre les nations diverses, il

existe un droit des gens assurant à chacune (non pas, il est vrai, d'une manière toujours offlcace) Vintégrîté de leur domaine et Texercice de leur liberté ; de même, entre ces deux territoires immenses, dont Tun a été concédé à la raison, par le don que lui en a fait le Créateur (4), l'autre a été assigné à la foi, par une communication d'un ordre plus élevé, il y a des frontières reconnues et des bornes qu'il n'est point permis de franchir; un certain équilibre est établi entre les droits de l'intelligence naturelle et ceux de la vérité révélée (2), et jusque dans la subordination nécessaire des opinions humaines aux croyances religieuses, on remarque ce bel ordre qui fait qu'aucune de nos franchises légitimes n'est lésée ou condamnée à périr.

Voilà, en quelques mots, tout Tobjet de cet

(\) Tradidit nmndum disputationi eoi^im, (EccL m, fl.)

(2) Voir lo Bref d« P|ç IX contre Ffobichwiimor dam IMp-

pendice.

PBEPACE. 5

ouvrage. Nous aurions pu souvent fortifier nod assertions^ en appelant à Tappui les autorités les plus compétentes. Nous ne l'avons fait que modérément, pour ne pas surcharger le texte de citations trop nombreuses. Il y aurait eu aussi de Tinconvénient à scinder quelques-uns de ces passages, qui tirent sur-^ tout de leur ensemble et leur lumière et leur force. C'est ce qui nous a décidé a en donner plusieurs in extenso dans l'appendice* Après lés documents apostoliquesi j'appelle en particulier l'attention du lecteur sur un magnifique morceau de Balmès^ et sur àmt cha«^ pitres du bel ouvrage publié, il y a deux ani| par Mgr de Ketteler.

Plusieurs fragments de ce livre ont déjà paru dans nos Etudes religieuses historique et littéraires^ On les retrouvera ici à leur place naturelle, et nous croyons qu'ils gagneront à être vus dans leur cadre.

Le résultat de ces considérations sera, je

Fespère^ de montrer que TÉgUse et le catholicisme ont un esprit vraiment libéral, dans le sens épuré du mot, c'est-à-dire lai^e, généreux, élevé au-dessus des passions étroites et tracassières, qu'on voudrait parfois leur prêter, cet esprit^ tranquille dans la possession du vrai, qui faisait dire à Balmès, à propos des conflits relatifs à certaines idées de Descartes :

c< Les théologiens ont eu beau discuter, se charger les uns les autres de mutuels reproches, tirer de la nouvelle doctrine toute sorte d'inductions, afin de la représenter comme dangereuse, l'Église s'est montrée étrangère à ces disputes et supérieure aux pensées des hommes. Elle s'est maintenue dans cette altitude grave, majestueuse, impassible, qui sied si bien à celle que Jésus-Christ a chargée du sacré dépôt de la doctrine (t). »

(i) Le protestantisme comparé au catholicisme, t. lit, ch. txix.

PIUbACE. 7

Gesl ce caractère , à la fois ferme dans le maintien du dogme et réservé vis-à-vis des investigations rationnelles, que je me suis efiforcé de représenter. Si je m'étais trompé dans cette interprétation, ce serait à l'Église elle-même et a son Chef visible de vouloir bien me redresser charitablement^ en m'enseignant la véritable route qu'il faut tenir pour sauvegarder ces deux choses venues d'une source divine, je veux dire l'autorité religieuse et lar liberté de la raison naturelle.

LA

L'idée mère de ce travail est tout apologétique. J'entreprends de répondre à une des difficultés qui assiègent plus ordinairement l'esprit de nos contemporains^ â celle qui contribue peut-être plus que toute autre à les tenir éloignés de nos croyances.

Cette difficulté consiste à croire :

Qu'entre la foi catholique et la liberté de l'esprit humain il y a hostilité nécessaire et même incompatibilité absolue;

Que la foi catholique et la liberté de l'esprit

10 ISTRODUCTIOX,

humain ne sauraient par conséquent s'embrasser franchement, ni dans l'homme individuel, ni dans la société; que toute tentative pour les réunir n'aboutit qu'à les faire vivre comme Jeux rivales sous le même toit, c'est-à-dire dans un état violent et précaire.

Nous lisions dernièrement dans une revue, qui se donne comme l'expression fidèle de l'opinion publique, le passage suivant :

« Comment le clergé ne considérerait-il pas avec inquiétude, avec une indignation même très-naturelle, cette science humaine qui demande à chaque institution son histoire, à chaque prétention son titre, à chaque fait son origine? Comment des esprits habitués aux douces lueurs du mysticisme et à un monde enchanté tout rempli d'extases, d'apparitions et de miracles, s'accommoderaientils de cette lumière pénétrante el vive qui éclaire toutes choses jusque dans leurs dernières profondeurs? A une époque où la presse répand dans les foules laïques les besoins et les habitudes de l'esprit scientifique, plus encore que ses découvertes, comment les remettre sous une autorité dont chaque décision est appuyée par un anathème , et qui, grâce à un certain progrès particulier, proclame, de nos jours même, des dogmes nouveaux? On entrevoit sans peine toute la

difficulté d'une réconciliation sur ce terrain, Bossuetet Leibnitz, qui ne s'en souvient? essayèrent aussi de Topérer, au réveil de l'esprit moderne. La4entative échoua contre la prétendue immobilité de l'Église (1). »

Telle est la situation, à en croire le rationalisme.

Et cette persuasion erronée est un des principaux obstacles que la vérité rencontre parmi les hommes de notre époque. Un certain nombre s'aheurte de bonne foi à cet écueil. D'autres, sans croire eux-mêmes à sa réalité, en font un épouvantail pour arrêter ceux qui hésitent. Peu à peu il est admis en principe, du moins dans une certaine école, qu'il faut savoir se décider entre la foi et la raison, et que quiconque est sérieusement philosophe ne peut plus être chrétien, sinon quant à l'apparence.

Certes, personne n'ignore que toutes les révolutions politiques ou morales se font au

(I) Revue des Deux-Mondes, 15 février 1863. La Crise xeligieuse au xix* siècle, art. de M. Emile de Laveleye.

nom de la liberté. Mais nul ne peut oublier que celles qui la promettent avec plus de fracas, aboutissent d'ordinaire à la confiscation du droit et à l'organisation du despotisme-

Avant donc d'accepter le programme qu on nous propose, nous devons l'examiner âe près; et tous, croyants ou non croyants, ont le même intérêt à cette étude. C'est pour la leur faciliter que nous avons pris la plume.

Ceux qui voudront nous suivre attentivement ne tarderont pas, sans doute, à reconnaître que les frayeurs qu'on cherche à leur inspirer sont des frayeurs d'enfant, et que les espérances dont on les berce sont autant de chimères.

Sans anticiper sur ce qui doit être l'objet de ce livre, je veux seulement ici faire observer que ces prétendues incompatibilités sont de date récente.

De tout temps, la religion avait été considérée par les multitudes comme l'amie, comme la naturelle protectrice de la liberté intellectuelle. Loin da se regarder mutuellement avec défiance, elles avaient cheminé de

pair et semblaient avoir les mêmes destinées.

Deux fois surtout, dans le cours du moyen âge, on avait pu craindre que l'esprit humain ne pérît étouffé sous l'étreinte de la force brutale. Le manichéisme d'une part, le mahométisme de Tautre, avaient menacé à plusieurs reprises de tout immobiliser dans la mort. Qui avait alors poussé le cri d'alarme et levé le drapeau de l'indépendance?

Sans doute, la religion, lorsqu'elle entraînait les peuples dans l'immense mouvement des croisades, avait avant tout songé à ellemême ; mais, en sauvegardant seis intérêts propres, elle n'avait pu en séparer ceux de Tesprit humain. Aussi la pensée était-elle appelée à recueillir une grande part des fruits de la victoire. C'était par ces efforts réitérés contre le flot montant de la barbarie qu'elle avait définitivement conquis le droit d'être; ce fut par suite de ces mêmes efforts qu'elle devint une puissance qui devait un jour dominer toutes les autres.

La science profilait des dépouilles rem-

portées sur Tennemi. Le contact avec les Arabes remit en honneur, parrai les chrétiens, la philosophie d'Arislote (1). Le besoin de répondre à leurs objections devint un des stimulants les plus forts pour exercer le génie. Ce fut à la suite de ces gigantesques expéditions que commença à se déployer Tessor de l'esprit humain, au moyen âge. L'impulsion communiquée aux universités par les Albert le Grand, les Thomas, les Scol, les Bonaventure, lança, ou peut le dire, la pensée sur des voies nouvelles. Et dans cet élan tout religieux , qui lui était imprimé , elle n'avait garde de se croire entravée ou comprimée par le dogme, puisque c'était de là a^ contraire que lui venait le mouvement et la vie. Dans ces origines mêmes de la science moderne il y a déjà toute une démonstration.

(1) Nous ne prétendons pas que ce soit par les Arabes seuls qu'ils l'aient connue ; on a, au contraire, démontré, dans ces derniers temps, qu'une partie des Itrreg d'Aristote était entre les mains des docteurs occidentaux avant leurs luttes avec les Maures d'Espagne el d'Afrique. Mais quel essor nouveau dans les écoies quand il s'agit d'y combattre les erreurs d'Averroès, d'Avicenne, etc. l

En effet, si le christianisme était tel que le représentent nos adversaires, en conquérant le genre humain il n'aurait pu que l'asservir.

la pensée humaine d'être coulée tout d'abord dans le moule chrétien; mais^ parce que, depuis lors, elle a pris des développements prodigieux, désormais elle s'y sent à Télroit, et le temps leur semble venu de briser ce moule.

L'esprit humain est un arbre séculaire, auquel l'âge n'apporte ni vieillesse ni décrépitude.- Tant que l'arbre était jeune, il lui était utile d'être lié à un tuteur assez fort pour arrêter ses déviations ; aujourd'hui que le tronc s'est affermi, il échappe naturellement à la dépendance de ses premières années. Du reste, l'esprit humain adulte ne doit point être ingrat envers son passé; en faisant acte de virilité, il ne méprisera point la religion qui protégea ses débuts faibles et timides; parvenu à l'indépendance que sa majorité lui assure, il aura toujours pour l'autorité qui a veillé sur ses premiers pas, les mêmes égards, mais non pas toutefois la même passivité ni la même obéissance.

Ainsi rien de poli comme la façon dont on

18 INTlODUCnON.

s'y prend pouréconduire le Christ. Son Evangile est un échafaudage qu'on renverse, parce que l'édifice qu'il servait à construire, est maintenant achevé. On reconnaît le bien qu'il a fait, seulement on lui déclare qu'il n'est plus à la hauteur de son rôle. Autant il a été expédient d'écouter autrefois ses leçons, autant il

serait aujourd'hui nuisible de s'en tenir à ce

qu elles renferment. Nous ne sommes plus au Thabor ; il ne s'agit plus de faire trois lentes, une pour la loi, une pour la prophétie, une pour la révélation chrétienne : désormaîs^ toutes ces lumières pâlissent devant une puissance qui a grandi et s'est, à son tour, transfigurée. Donc, ô Christ, retire-toi; la tâche que tu remplissais près del'humanité est enfin accomplie; il n'y a plus qu'à résilier des pouvoirs qui expirent, en remettant aux mains de la raison un sceptre que tu nepouvais porter que temporairement, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle fût capable de le tenir elle-même. Nous sera-t-il permis de demander aux philosophes contemporains qu'ils veuillent

IMJlODUCTlOiX. i9

bien déterminer l'époque oii Tespril humain a atteint celle majorité, dont on fait tant de bruit; nous dire depuis quand il est entré dans cette phase nouvelle, qui ne lui permet plus de se soumettre à Tautorilé de l'Evangile ?

A. cette question la réponse des rationalistes sera, à peu près, unanime. Le divorce entre la raison et la foi leur paraît accompli depuis trois siècles. C'est Descartes qui en a iké la date, en se soustrayaol aux vieilles entraves, en inaugurant une méthode nouvelle, et en proclamant l'indépendance absolue de la philosophie.

Le premier caractère de la philosophie fut, nous dit-on, essentiellement religieux, nonseulement dans l'antiquité, mais aussi dans sa renaissance moderne. C'est à l'ombre des cloîtres qu'elle commença à refleurir, après qu'elle eut été étouffée lors de l'invasion des barbares. Là elle se développa sous les ailes, mais aussi sous les regards jaloux de la religion ; puis , quand elle se sentit assez forte pour vivre d'elle-même,

elle fit acte de sa liberté, elle se sécularisa. ' Or c'est cette sécularisation qu'on nous donne comme déjà trois fois séculaire. Pour notre part, nous la trouvons plus jeune, et nous croyons qu'il faut lui assigner une autre généalogie.

Mon dessein, on le coiïiprend, n'est pas de prendre fait et cause pour la philosophie de Descartes. Je ne veux me porter garant ni de son orthodoxie, ni de la justesse de ses idées. Mais le respect de la vérité demande qu'on n'attache pas à un nom célèbre la responsabilité d'un mouvement qui est né, qui s'est développé sous d'autres influences. Prétendre, comme on le voudrait aujourd'hui, que Descartes ait levé le premier l'étendard de la révolte, que sa méthode consiste précisément à secouer le joug de la foi pour ne reconnaître d'autre juge que la seule raison en toute matière, c'est ce qui ne nous paraît nullement fondé, et ce que nous regarderons, jusqu'à preuve du contraire, comme une imputation calomnieuse.

Dans le corps de cet ouvrage, j'aurai occasion de parler du doute méthodique, el j'espère montrer qu'il n'est, au fond, que la marche suivie constamment par S. Thomas et par les scolasliques. Descartes a pu l'exagérer dans l'expression ; il a certainement accordé trop de confiance à la lumière de sa raison individuelle, el trop négligé les autres sources de la connaissance humaine ; toutefois, en démolissant, pour le reconstruire, le vieil édifice de ses idées, il a fait, on ne l'ignore pas, des réserves à l'endroit des vérités religieuses; il les a mises à part, comme des règles de conduite auxquelles il prétendait ne pas toucher, comme des croyances dont il ne lui était pas permis de se défaire (1).

Ces réserves ne seraient-elles qu'une concession à l'esprit de son temps, qu'une précaution prudente pour éviter le scandale, c'est ce que disent ses disciples d'aujourd'hui; mais c'est aussi, nous en sommes convaincu, ce qui n'entra jamais dans la pensée du maître.

{{) Cf. Discours sur la méthode, 3* partie.

Il règne dans le Discours sur la méthode un ton assez hardi, un mépris assez grand des voies battues, pour que l'auteur ne doive pas être soupçonné d'avoir compromis sa thèse par timidité et cédé, sur le point fondamental, par faiblesse. Bossuet lui-même a remarqué que ses ouvrages sont pleins de protestations de foi et de soumission à l'Église catholique. Il a pu sans doute errer en bien des points et s'attirer justement la censure de Rome ; mais, pour admettre que ces témoignages réitérés ne soient qu'un voile adroit jeté sur une pensée radicalement incrédule , il faut recourir à des suppositions d'hypocrisie systématique, qui ne sauraient convenir au caractère d'ailleurs franc et élevé de ce philosophe.

Mettons les choses au pis. Supposons que le doute cartésien, au lieu d'être purement méthodique, ait été réel, et qu'à un moment donné, son auteur n'ait plus rien conservé même de ses convictions chrétiennes; toujours est -il que, l'édifice de la certitude une fois reconstruit, l'existence de l'homme et

celle de Dieu une fois rélablies sur la base inébranlable qu'il croyait avoir trouvée, toutes les vérités de Tordre moral et religieux venaient d'elles-mêmes reprendre leur place dans la synthèse de ses connaissances; à peu près comme des pierres taillées et numérotées reprendraient la leur dans une construction qu'on aurait démolie pour la rebâtir sur des fondements plus solides.

Dans cette hypothèse, Descartes aurait, il est vrai, manqué un moment à sa-foi, puisqu'il serait tombé dans le scepticisme ; mais il l'aurait bientôt reprise avec tout le reste. Il pourrait être accusé d'avoir péché contre le bon sens : car enfin c'est mal s'y prendre de détruire une maison pour eu considérer les assises ; mais il'ne devrait pas être soupçonné d'avoir opéré la rupture qu'on lui attribue, ni d'avoir inauguré le schisme dont on veut le rendre respon&able.

Aussi ses disciples les plus éclairés n'ont jamais vu dans ses écrits rien de pareil. Bossuet, Fénelon, professent pour lui un vrai res-

pect. Ils adoptent, comme on sait, sa méthode et ses principes. Quoi de plus libre que leur génie, mais en même temps quoi de plus soumis à l'autorité divine? Malebranche luimême, bien qu'il outre toutes choses et qu'il fasse fausse route dans l'ordre de la grâce comme dans l'ordre de la nature, a-t-il jamais remis en question le principe de subordination légitime professé par Descartes? Spinosa le foule aux pieds; mais si Spinosa est cartésien, il Test assurément dans un sens que le maître n'aurait pas avoué. Nous ne voyons donc pas à quel titre nos modernes rationalistes se réclament de celui qu'ils ont appelé le père de la philosophie moderne.

C'est bien plutôt de la Réforme que provient le mouvement insurrectionnel de la pensée humaine contre le dogme religieux.

Encore ne faut-il pas remonter à la première époque. Luther, Calvin, Mélanchton, ont sans doute posé les prémisses, mais ils reculaient devant les conséquences; en montant le ressort ils refusaient de l'abandonner à lui-

même et à sa détente naturelle ; ils semaient dans les multitudes l'idée de Témaneipation absolue^ et ils prétendaient recueillir encore la soumission des esprits aux croyances. Quoi de plus dogmatique que ces confessions sur lesquelles on avait déjà tant de peine à s'entendre. C'est plus tard que le germe, se développant, produira son fruit nécessaire. Et, à vrai dire, ce n'est guère que de nos jours qu'il l'a porté entièrement. Désormais le protestantisme tend de plus en plus à cesser d'être une religion pour devenir tout simplement une philosophie. L'élément révélé s'eflFace, ou plutôt il se résout peu à peu dans l'élément naturel. Nous sommes définitivement en plein rationalisme, et c'est de ce côté que nos adversaires doivent chercher leurs ancêtres.

Toutefois, qu'ils se gardent de remonter trop haut ; par exemple, c'est à tort que parmi ces ancêtres plusieurs voudraient placer Leibnitz. Assez volontiers ils en feraient un philosophe religieux à la manière de Socrate , c'est-à-dire immolant par bien-

' séance un coq à Esculape, sacrifiant quelque chose à la coutume et aux mœurs^ faisant à la croyance officielle de son pays certaines concessions de pure convenance ; mais, au fond, sachant à quoi s'en tenir sur les dogmes positifs, faisant, à part lui, bon marché de la foi, et ne recherchant l'union des Eglises que dans l'intérêt de la paix et dans une pensée toute philanthropique.

C'est à peu près ce que nous avons lu dernièrement dans des articles relatifs aux œuvres du grand homme, publiées de nouveau par M. Foucher de Careîl.

Si je ne me trompe, cette opinion nouvelle est fondée principalement sur deux fragments de lettres écrites, dans l'intimité, à Fabricius. Le premier porte la date de 4697.

Leibnitz y parle ainsi :

c< Moi aussi,. j'ai beaucoup travaillé à arranger les controverses de religion ; mais j'ai reconnu bientôt que la conciliation des doctrines était une œuvre vaine. Alors j'ai imaginé une sorte de trêve de Dieu^ et j'ai intro-

duil l'idée de tolérance impliquée par la paix de Westphalie (1). »

Dans une autre lettre de 1698 il lui tient le même langage :

« J'ai surtout travaillé à la tolérance civile : car, i^onvX ecclésiastique, on n'obtiendra jamais que les docteurs des deux partis ne se condamnent pas mutuellement. Qu'ils se condamnent donc tant qu'ils voudront, mais sans injures, sans imputations malveillantes. Si les Anglais acceptaient cette trêve de Dieu, ils ne brûleraient plus chaque année l'image du pape en grande pompe. Qu'ils renoncent aux persécutions , aux inquisitions , aux coups, aux violences; qu'ils accordent à chacun l'exercice de sa religion en particulier ; qu'ils refrènent la licence de certains écrits. Je me soucie médiocrement des doc*trines : j'ai toujours pensé que c'était affaire de politiques bien plus que de théologiens : car on leur lais^rait leurs mœurs et leurs usages pour obtenir la paix et Téga-

(OCf. Œuvres, Édit. Foucherde Careil,t. H,p. 45.

lilé entre les différentes communions (1). »

C'est dans ces deux passages, ou dans quelques autres semblables, qu on croit voir le dessom des cartes et saisir la pensée intime de Leibnitz.

Il est deux choses qu'il faut tout d'abord y reconnaître : l*" la lassitude d'un homme qui a longtemps travaillé à l'union, et qui sent qu'il en faut désespérer, du moins sur le terrain où on avait voulu l'établir; 2^ la persuasion profonde que, dans les temps modernes, les diverses Eglises ne pourront trouver la paix que dans la tolérance civile, c'est-à-dire dans l'acceptation universelle et franche de la liberté religieuse.

Mais l'indifférence dogmatique, dont on parle, s'y trouve-t-elle? De ce que Leibnitz déclare que les doctrines le touchent médiocrement, faut-il conclure qu'il n'a pas la foi, et qu'il n'attache pas de prijà la vérité révélée. Voici comme i4 se purge lui-même d'une semblable accusation, dans une lettre égale-

(i) Cf. Œuvres. Édit. Foucher de Careil, t. ÏI, p. 46.

ment intime à M"^« de Brînon, en 1695.

« Je suis bien éloigné de Tindifférence des religions dont vous m'accusez, Madame. Si j'étais logé là Je me serais fait des vôtres dans les temps où je le pouvais faire avec bien de l'avantage. Mais j'ai cru qu'il est très-dangereux pour le salut d'être de votre parti tant qu'il ne se corrige point, et qu'il est encore plus dangereux d'y entrer de nouveau tant qu'il est dans cet état (1). » Suit une longue éïiumération des abus qu'il croit devoir reprocher à l'Église romaine. Et il conclut en conjurant celle à qui il s'adresse de donner gloire à Dieu plutôt qu'aux hommes.

« Je ne suis pas homme, lui écrit-il encore, à trahir la vérité pour quelque avantage : je me fie assez sur la Providence pour ne pas appréhender les suites d'une profession sincère de mes sentiments... Vous avez raison de me juger catholique dans le cœur; je le suis même ouvertement, car il n'y a que l'opiniâtreté qui fasse l'hérétique, et c'est de quoi,

(1) Œuvres, t. H, p. 86.

grâce à Dieu, ma conscience ne m'accuse point. .. La communion vraie et essentielle, qui fait que nous sommes du corps de Jésus- Christ, est la charité (t).»

Je le demande, est-ce là le langage d'un philosophe incrédule? Dans toute cette suite de lettres, où la discussion s'engage avec tant de franchise entre Leibnitz et une femme d'un esprit supérieur, qui cherche à l'attirer au catholicisme, Irouvera-t-on une seule expression qui laisse seulement soupçonner que tous deux ne sont pas pleinement d'accord sur le caractère surnaturel des Livres sainis, sur la divinité de la religion et sur la nécessité de croire?

L'attitude de toute une vie ne saurait être démentie par une parole prononcée dans un mouvement d'humeur. Inutile de rappeler le Symbolum theologicum et tous les extraits dont l'abbé, Emery a pu composer une physionomie morale si éminemment chrétienne.

Il faut donc, pour mettre le grand homme d'accord avec lui-même, chercher une expli-

(\) Œuvres, t. I, p. 162.

IMRODUCTION. 81

cation plus plausible du mot que nous avons cilé, et, à vrai dire, cette explication se présente sans effort ; car nous venons de la rencontrer tout à l'heure sous sa plume. Leibnitz ne soutient-il pas que X essence de la catholicité n'est point dans la communion extérieure, mais dans l'absence de cette opiniâtreté qui seule fait l* hérétique? Convaincu, par sa propre expérience, de l'attachement des esprits à leur propre sens et de l'impossibilité de les ramener aux mêmes croyances, c'est à cette unité toute morale qu'il s'arrête; et s'il déclare qu'après tout il se soucie peu des doctrines^ c'est que, dans ses principes, le salut ne demande que deux conditions : croire à la Bible , et être de bonne foi dans l'interprétation qu'on lui donne.

Du reste, ce qu'on a tenté pour Leibnitz se rattache à un p^rti pris d'une portée plus générale.

Peu s'en est fallu que les mêmes écrivains n'en vinssent égalementàrevendiquer comme un des leurs de Maistre lui-même. Parce que,

32 INTRODfCTION.

dans Tapprécialion des hommes et des choses, ce génie absolu et un peu hautain n'avait pas toujours tempéré l'expression de ses sentiments^ on allait jusqu'à suspecter sa foi, et à le ranger parmi les précurseurs de ce qu'on appelle aujourd'hui la philosophie séparée.

La cause de l'auteur du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg e%i par trop claire; ce serait lui faire tort que d'entreprendre de la plaider devant le public. Une chose plus importante, c'est de remonter à la source de ces étranges aberrations de l'opinion contemporaine. On la trouvera dans Tidée ridicule que plusieurs se font de la soumission d'esprit imposée au catholique.

11 semblerait que le croyant soit un homme qui n'a plus d'yeux pour voir, mais seulement des oreilles pour entendre et une mémoire pour retenir les appréciations toutes faites qu'on lui dicte sur toutes choses. On se le représente comme une sorte d'êtl*e impersonnel, n'agissant, ne jugeant plus que d'après une impulsion venue du dehors. Son état habituel

et normal serait un optimisme béat, qui lui ferait regarder comme la règle suprême de la vérité toute parole prononcée par n'importe quel représentant de l'autorité ecclésiastique; en un mot, ce serait un homme dispensé désormais de penser pour lui-même, d'autres voulant bien se charger de ce soin et lui en éviter la peine.

Faut-il s'élonner que, devant un pareilportrait, on refuse de croire au catholicisme de nos grands hommes? faut-il s'étonner également que plusieurs hésitent à courber la tête pour passer sous les fourches caudines qu'on leur montre?

Nous avons donc pensé que ce serait faire une œuvre utile à l'Église et aux âmes de revendiquer pour le catholique la noble indépendance qui appartient à son caractère.

Plus on envisagera de près les sacriûces intellectuels que la religion demande à ses adhérents, plus'on verra qu'ils sont d'accord avec la raison, et qu' sans se mettre en

plus aussi on se convaincra que Thomme grandit en les faisant, que c'est par eux qu'il secoue le joug de l'erreur et qu'il arrive à la possession de la liberté.

Si Celui qui est le Fils de Dieu et la vérité même vient vous affranchir, c'est alors seulement que vous serez libres (1). Cette parole est peu comprise de notre siècle; c'est à l'expliquer, en tant quelle concerne les intelligences, que nous consacrons ces réflexions.

La matière se divise d'elle-même : car, tout naturellement, ce qui se présente au Christ pour être affranchi, c'est la pensée individuelle et non synthétisée, ou bien c'est cette même pensée développée en un corps de doctrine. Dans un catholique la pensée est-elle libre? la science a-t-elle sa naturelle et nécessaire indépendance ? Ce sont les deux questions auxquelles nous allons essayer de répondre.

(I) Si vos Filins liberaverit,vcre liberi erilis.(Joan., viii,36.)

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