EN QUOI CONSISTE LA LIBERTÉ DE LA PENSÉE
La liberté de la pensée est le droit le plus précieux de l'homme . — Le christianisme respecte ce droit et a beaucoup fait pour lui. — C'est à tort qu*on cherche ailleurs les vrais défenseurs de la liberté. — La pensée n'est libre que quand elle demeure dans son élément. — Témoignage de M. Jules Simon. — Comparaison avec la volonté. — Donc point de liberté véritable qui n'implique l'autorité.
De tous les droits que rhomme revendique, le plus précieux, sans contredit, comme aussi le plus inaliénable^ c'est celui qu'il a sur sa pensée. On peut enchaîner ses bras ; on peut contraindre son action extérieure et la circonscrire dans des limites plus ou moins étroites. Mais quelle que soit la
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pression exercée sur lui, le mouvement de son intelligence demeure comme une propriété purement personnelle^ comme un domaine réservé, sur lequel nulle créature ne saurait, par elle-même, avoir de droits.
L'esprit est un sanctuaire où Dieu seul pénètre. Tant que les idées s'y renferment religieusement et ne troublent pas la paix du monde, à quel titre l'homme voudrait-il leur contester le droit de naître et de se développer dans une région qui est leur sphère? Est-ce que la nature elle-même n'en a pas consacré l'indépendance, en les soustrayant à tout regard comme à tout contrôle humain? La société, qui atteint tout le reste, ne saurait pénétrer jusque-là. Nous lui soumettons^ dans une certaine mesure, nos biens pour qu'elle les protège, nos actes extérieurs pour qu'elle les règle, notre personne même pour qu'elle la défende ; mais, en livrant plus ou moins toutes ces choses, il en est une que nous ne saurions nullement lui abandonner : notre pensée, nos convictions, voilà ce qui demeure essentiellement en dehors de toute législation établie par nos semblables. En vain vous multiplierez les règlements, et les constitutions, et les sanctions pénales ; après comme avant, je ne suis comptable de ma pensée qu'à Dieu et à ma conscience.
Certes le christianisme ne méprise pas celte liberté, puisque c'est lui au contraire qui l'a ressuscitée dans le monde. Alors que la pensée était enchaînée par toutes les superstitions, abaissée par toutes les servitudes, c'est lui qui vint tout à coup en proclamer l'indépendance. Il ne demandait pas seulement qu'elle fût libre au fond des esprits, il voulait encore qu'elle ne fût pas forcée de se démentir au dehors. Devant la tyrannie armée des Césars et devant cette autre tyrannie de la religion officielle, seul il osa lever la tête et dire : Je n'adore pas.
Et parce que, n'adorant pas, il fallait mourir, pendant trois siècles^ on vit les chrétiens verser généreusement leur sang pour établir les droits de la conscience et de la pensée. Si cher qu'ils l'achetassent, cette conquête n'était pas mise à trop haut prix. C'était au nom de Dieu, au nom de la société instituée par lui, qu'elle était entreprise, et c'est ainsi que la liberté fut fondée dans le
monde.
Toutefois elle n'y devait pas vivre sans combats. Si la force avait abdiqué le droit d'imposer un culfe ridicule^ elle n'avait nullement renoncé à la prétention de dicter des croyances erronées. II fallut que l'Église, représentation toujours vivante du droit, se chargeât de le maintenir à travers toutes
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les oppressions et en face de tous les périls. Eo dépit des symboles émanés du trône impérial iïifecté par Thérésie, elle sut garder son symbole; en dépit de tous les efforts tentés par des princes immoraux ou ambitieux pour l'entamer ou l'asservir, elle conserva la pureté de sa foi et la sainte organisation de sa hiérarchie. Quiconque lit sans prévention l'histoire de ses luttes et de ses victoires est nécessairement amené à cette conclusion : que c'est TËglise catholique qui a le plus fait pour le maintien de la dignité humaine, et en particulier pour l'indépendance de la pensée.
Cependant rien n'est plus à l'ordre du jour que le reproche d'asservissement adressé au catholicisme. Où l'accuse de méconnaître les droits de la raison, de faire peser sur elle un joug intolérable. Pour être croyant, ilfaut,4'après nos adversaires, avoir le triste courage de renoncer à son intelligence propre et d'accepter, pour toutes ses pensées,une règle inflexible. L'esprit du catholique surtout paraît être à l'étroit et se mouvoir difficilement dans les limites qui lui sont tracées. Comment se persuader qu'il soit libi'e, lorsque, sur tant de choses, ses sentiments sont d'avance déterminés par des oracles réputés infaillibles?
Voilà ce que l'on dit. Et quand il s'agit de
trouver les véritables champions de la liberté, ce n'est pas dans l'Église qu'on les cherche. Trois ou quatre hommes, connus par la licence de leurs mœurs ou par l'excentricité de leurs idées, ont été transformés en prédécesseurs de Descartes, et peu s'en faut qu'on n'en ait fait aussi les pères de la philosophie moderne. Abailard, Occam, Ramus, doi- ^ vent surtout à leurs opinions peu orthodoxes les louanges passionnées dont ils ont été l'objet. Parce qu'ils se sont trouvés en conflit avec l'autorité, on a vu en eux les apôtres de l'indépendance, les représentants de la libre pensée, à une époque où tous les esprits étaient sous le joug ; n'en était-ce pas assez pour grandir leur rôle, et venger leur génie de l'injuste oubli où l'avait enseveli l'intolérance?
Je ne veux pas entamer ici le procès de ces prétendus grands hommes. Toujours est-il que la liberté de penser aurait pu chercher ailleurs des défenseurs plus dignes. Abailard, peu scrupuleux dans sa conduite, professa sur la Trinité des erreurs qui choquent le bon sens; en philosophie, il fut sceptique et préluda par son Sic et non aux antinomies hégéliennes. Occam poussa le nominalisme jusqu'à la destruction de toute certitude. Il ne tint pas à Ramus que l'anarchie et le désordre ne succédassent dans les écoles à l'autorité, exagé-
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rée sans doute, dûnt y avait joui jusque-là Ari&tote. Sans nier leur talent ni les sorw^ices qu'ils ont pu nendre à la science, on est en droit d'affirmer qu'ils lui auraient été infiniment plus utiles, s'ils avaient toujojars su se tenir dans le xefi|)ect de la vérité.
Ce ne sont donc point là nos modèles, et nous en aurons d'autres à suivre, jyiaifi d'abord, pour trouver la liberté véritable, étudions*la en ellemême et dans les idées universellement reçues.
Nous disons qu'un être est libre, quand il se meut sans obstacle dans le milieu gui lui convient et qui lui est imposé par la nature* Lors même qtfil n'en pourrait sortir sous peine de se détruire lui-même, nul ne voit là une entrave sérieuse à sa liberté. Ainsi, par exemple, l'oiseau a reçu pour domaine les vastes plaines de Pair ; il y dépbne son Vol bardi ou ^apricieux^ et quoique ce champ, si ^£^ qu'^^ fiûit? ^ pourtant des limites, i'oiseau ne se plaint pas de sa destinée et ne cesse pas de parallxe libre. La rive escarpée trace à l'humide habitant du JQeuv^ la. ligne de démarcatlitm qu'il ne peut impunément franchir; elle ne lui enlève pas la liberté de ses allures» mais elle contient et «circonscrit l'élément qui hn est propre.
L'élément de la pensée humaine c'est la vérité. Là seul^nent les esprits se meuvent à l'aise ; là ils
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sont chez eux et jouissent de leur indépendance. Ce qui restreint leur liberté, c'est ce qui diminue pour eux le champ du vrai, et non pas ce qui leur marque les bornes au delà desquelles le vrai cesse d'être. Éclairer le précipice, mettre en saillie recueil, contre lequel la pensée pourrait ^dler se briser, ce n'est point violer son droit ; autrement il faudrait dire que les lumières disposées la nuit le long de nos rues, pour prévenir les accidentai, nuisent à la circulation; ou bien encore, que les fanaux dressés sur un récif, pour en écarter les navires, s'opposent à la liberté de leur course.
M. Jules Simon lui-même est d^accord avec nous sur ee prindpe. « Être libre sans une loi^ dit-il, c'est être abandonné. La vraie liberté, celle qui fait de l'homme une image de Dieu, c'est la liberté réglée^ dominée, sanctifiée, réalisée par la loi morale... Qu'est-ce que la pensée vague, sans direction, reflétant^omme dans un prisme tous les phénomènes du inonde^ accueillant la vérité et l'erreur sans diseem^nent, et se laissant couler au hasard comme une source qai s'épafl:iehe ? Cette pensée «st wn rêve : il faut que la volonté discipline les idées sous la loi du vrm ; il faut qu'elle les enchaîne dans un erdre juste, quelle discerne entre l'idée éphémère et l'idée solide, qu'elle s'attache à ce qui est étemel et rejette ce qui ne vaut
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rien ; c'est à cette condition que l'esprit a conscience et possession de sa force, et qu'au lieu de dépendre de tout ce qui l'entoure, il arrive, en se dominant, à dominer tout le reste (ï). »
Cependant, si nous voulions en croire les préjugés qui régnent aujourd'hui autour de nous, l'indépendance de la pensée devrait consister à ne reconnaître absolument aucun frein, à ne reculer jamais devant aucun abîme. Il semble qu'elle seule possède ce triste privilège de n'avoir point de milieu qui lui appartienne, de ne pouvoir accepter aucun guide, sinon en abdiquant toute dignité et en se constituant esclave. Il y a là plus qu'une erreur ; nous y trouvons un suprême péril joint à une suprême inconséquence : car la liberté sans règle ne saurait exister ni pour la pensée ni pour aucune autre faculté de l'homme.
Supposons un instant qu'il s'agisse de la volonté ou des actes extérieurs. Qui oserait réclamer ici une liberté absolue et sans limites? Abattre toute barrière, ne serait-ce pas ouvrir le monde aux passions désastreuses, effacer dans nos sociétés la distinction du bien et du mal, faire reculer la civilisation au delà même des frontières de la barbarie ? Il n'est peuple si sauvage qui ne conserve
(1) La liberté de conscience, 3» édition, iv« leç., p. 301.
encore quelque notion da juste et de l'injuste; il n'est homme si déchu qui ne garde quelque réserve dans ses excès, ou ne mette quelque restriction dans l'impunité qu'il ose se promettre.
On n'a pas de peine à comprendre ces choses.
La probité, le respect du droit d^autrui, sont des limites sacrées pour la Uberté humaine. Loin de la blesser, c'est ce qui l'élève. Nul de ses véritables amis ne demande qu'on la délivre de ce joug: car elle deviendrait méprisable, du moment qu'elle ne le porterait plus. Et parce que plusieurs le foulent aux pieds, en s'avilissant eux-mêmes, nous sentons la nécessité d'une autorité vivante^ protectrice-née de la morale et de tous les droits, appelée à faire la garde dans la société civile, non pour opprimer la liberté , mais pour lui assigner sa sphère et pour en assurer à tous le légitime exercice.
Voilà ce que nul ne conteste, dès qu'il s'agit de Taction. D'où vient que, pour la pensée, on semble partir de principes diamétralement contraires? Est-ce que l'essence de la liberté est différente dans ces deux cas î Si celle qu'on revendique pour k' volonté ne consiste pas à tout faire, comment celle que l'intelUgence réclame consisterait-elle à ne connaître aucune mesure dans les opinions et dans les idées? Qu'on ne s'y trompe pas, il y a un
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rapport intime entre ces deux choses. Les faits extérieurs ne sont que la traduction des posées dont l'homme se nourrit. Pour que ceux-là soient maintenus dans les saines régions de Tordre moral, il faut que celles-ci ne soient pas abandonnées à tous les courants, livrées à toutes les tempêtes. Puisqu'il n'y a pas incompatibilité entre la liberté indiyiduelle de l'homme et l'autorité qui lui fait sentir le frein de la justice, il n'y en a pas davantage entre sa liberté intellectuelle et l'autorité qui lui montre tout alentour les bornes posées par la vérité.
Si je puis nier spéculativement tous les principes du droit, comment ces principes conserveraient-'ils le privilège de s'imposer à ma conduite et d'ordonner ma vie? Le devoir est la grande autorité qui commande à la liberté humaine ; mais le devoir lui-même n'est que l'expression pratique du vrai et du b<Hi. Il n'existe pour nous dans Tordre des faits sensibles qu'à la condition d'avoir lui préalablement dans les esprits, à l'état de lumière intérieure. Et s'il ne nous est point permis de le modifier ou de le renier dans nos relations avec nos semblables, c'est donc aussi qu'il ne nous est pas facultatif d'accepter ou de rejeter l'évidence des lois premières sur lesquelles il se fonde.
Ainsi, de part et d'autre, le développement de
la vie raisoDnable suppose rautorité. Point de liberté vraie, légitime., qui ne l'implique dans sa notion même. Du moment qu'elle veut totalement s'en affranchir, elle s'anéantit par ses propres excès.