‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 17 sur 48 · DE LA SUPRÉMATIE REVENDIQUI^E PAR LA PHILO- SOPHIE · texte numérisé non relu

DE LA SUPRÉMATIE REVENDIQUI^E PAR LA PHILO- SOPHIE

État de la question. — Ce n'est pns seulement l'indépendance que la philosophie réclame, mais la suprématie. — Si c'est d'elle que vient la science sacrée. — Quel est le contrôle légitime de la raison en théologie ?

En abordant Tétude du surnaturel, nous posions la question suivante : Quels sont, en matière de science^ les rapports du sacré et du profane? La théologie, appuyée sur une base révélée, la philosophie, n'ayant d'autre lumière que l'évidence, en quelle situation relative sont-elles ( I ) ?

Depuis lors, si les discussions religieuses n'ont pas cessé d'être à l'ordre du jour, elles n'ont pas cessé non plus de s'agiter, quoique souvent à leur insu, autour de ce problème fondamental. La lutte la plus sérieusement engagée aujourd'hui n'est pas celle qui descend sur le terrain des faits,

(I) La Question du Surnaturel ^ \^^ partie, cli. i, p. 25, 2® éd.

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et trouble, pour un temps, la paix du monde; mais bien celle qui se poursuit dans la région des esprits entre Tidée chrétienne et l'idée rationaliste, entre les affirmations catholiques et les négations incrédules. Or cette lutte, d'où vient-elle, sinon de ce qu'on cherche à commettre la raison avec la foi, et Tordre de connaissances provenant de Tune avec Tordre de connaissances qui dérive deTautre ?

Nous croyons donc nous placer au cœur delà controverse moderne, en rapportant ici les opinions diverses émises sur ce sujet, et en cherchant à déterminer les véritables relations des deux sciences.

Trois systèmes principaux ont été mis en avant : Tun subordonne entièrement la théologie à la philosophie^ c'est le système rationaliste ; un autre voudrait que chacune des deux sciences pût aller dans sa voie, sans s'inquiéter en rien de la science qui marche auprès d'elle : ce n'est guère que la théorie précédente un peu modifiée ; le troisième admet la subordination de la raison à la foi, de la science profane à la science sacrée^ de la philosophie à la théologie ; il y a plusieurs manières d'expliquer cette doctrine, et c'est là qu'il faudra démêler la vérité catholique.

Mais si Ton veut arriver à une solution raisonnable, il faut procéder avec calme dans ces débats,

OÙ Ton se passionne souvent parce qye l'on refuse de s'entendre, et où la lumière, au lieu d'éclairar les esprits, demeure étouffée sous le nuage des préjugés qu'ils apportent avec eux.

Toute Técole rationaliste a proclamé bien haut rentière et absolue indépendance de la philosophie par rapport à la religion. Pour elle, il n'y a pas là seulement un fait qui date de Descartes, et dont on rend d'immortelles actions de grâces à son auteur; mais bien plutôt un droit sacré, imprescriptible, que la philosophie n'a pu oubUer sans aller contre sa propre essence : car « une philosophie au service de la croyance ecclésiastique est une absurdité (1). » Et, comme Ta dit Aristote, il ne faut pas que le philosophe reçoive des lois, mais qu*il en donne (2). » Non-Seulement donc il ne peut accepter le contrôle qui lui viendrait de la théologie ; mais c'est à lui, au contraire^ à contrôler tout ce que celle-ci enseigne.

Imaginez que la connaissance humaine est comme un vaste champ divisé en parties, selon la nature variée du sol et de ses productions. Chacune de ces parties représente une science ; chacune a ses habitants qui la cultivent. Au milieu est un lieu élevé d'où la vue^ sans distin-

(1) H. Ritter, Hist. de laphil. chfét., 1. I, Introd., p. 23.

(2) MM. Jacques, Simon et Saisset, Manuel de philos,^ 3* édit., p. 4.

guer les détails, embrasse Tensembie, et aperçoit les limites et les rapports des parties; d'où s'échappent aussi les courants qui vont fertiliser chaque domaine. C*est là que le philosophe aspire à monter, pour assister d'en haut à tout ce travail de l'esprit humain , pour découvrir les sources qui l'alimentent et pour les épurer, au besoin (I). »

Avec une pareille notion^ donnée sans aucune clause restrictive, et mise, comme élémentaire, entre les mains de la jeunesse, le problème est résolu d'avance. Il va sans dire que la théologie, étant une des branches du savoir humain, doit, elle aussi, être surveillée, jugée de haut, et, dans l'occasion, redressée par cette science qui se pose en dominatrice universelle, en vertu même de sa nature et de la situation- qu'elle occupe.

Ce n'est donc pas seulement l'indépendance, et une indépendance absolue, que l'on revendique pour la pensée individuelle et philosophique; c'est encore une souveraineté véritable que l'on constitue à son profit. « Elle seule voit, à la fois, le point de départ, et le centre, et le but; elle seule peut donc montrer le chemin aux autres sciences ; elle seule a le secret tout entier de la

(I) MM. Jacques, Simon et Saisset, Manuel de philos., 3« édit., Introd., p. 12.

vie de l'homme (1). » — • Elle conservera toujours l'ambition de tout dominer; sa définition même renferme l'idée d'une suprématie universelle (2). »

Les motifs manqueraient-ils à l'appui de cette . prétention? Non, sans doute. On fait valoir surtout le besoin que nous éprouvons de nous rendre compte de toutes choses. N'est-ce pas l'instinct spontané qui se révèle dès l'enfance, et qui plus tard, dans l'homme capable de réfléchir, devient non-seulement une nécessité, mais encore un devoir? La première loi de sa nature est de ne pas agir en aveugle ; si ce n'est point sans motif que le Créateur a donné des yeux à son corps, * c'est encore moins sans but que la raison a reçu sa lumière. A elle d'éclairer la route, à elle d'exercer au loin ses investigations et de scruter toutes choses. Car elle est établie aux frontières de l'âme pour arrêter et prévenir toute importation frauduleuse. Ce qui n'a pas été soumis à son examen, ce qui ne porte pas le sceau de sa révision^ ne saurait être admis légitimement, ni trouver place parmi les croyances de l'homme. Voilà pourquoi, sur toutes les données fournies par la révélation.

(1) M. Barthélémy Saint-Hilnire, De VécoU (V AîerandTie.VYét, p. 2t.

(2) Manuel de phil.y p. 4.

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il y a un dernier mot, qui est celui de la raison, et ce mot ne peut être prononcé que par la philosophie.

Ainsi l'école rationaliste s'arroge, comme une propriété incontestable, le droit de tout discuter, , de tout analyser, de tout juger. A elle le bénéfice de cette parole apostolique : Spiritualis homo judicat omniay ipse autem a nemine judicatur (1). Aussi partage-telle le genre humain en deux grandes catégories. D'une part sont les simples, les ignorants, incapables de saisir la vérité autrement que sous des voiles et des symboles ; ce sont les hommes de la foi, auxquels il faut une révélation, des mystères et une religion positive. Mais, au-dessus de la foule, il y a les philosophes, qui, laissant de côté la forme allégorique^ pénètrent jusqu'à la substance même de la vérité. Ceuxlà sont les hommes vraiment spirituels; ils échappent aux entraves de la lettre qui tue ; ils se font à eux-mêmes une religion entièrement rationnelle, qui n'est autre que la religion même de la nature.

Nous reconnaissons ici la pensée de Hegel.

Transportée, il y a quelque trente ans, en France par M. Cousin, elle est peu à peu devenue le mot

(I) I Cor. II, 15.

d'ordre de tous ceux qui ont voulu faire de la science en dehors du christianisme. Si divisés qu'ils soient dans leurs opinions sur toutes choses, ils s'entendent du moins en ceci. Matérialistes ou spiritualistes, positivistes, panthéistes, socialistes, tous s'accordent pour assurer à la raison une royauté absolue dans le domaine de l'intelligence ; ils lui font une autorité qui ne relève d'aucune autorité, un sceptre qui ne doit s'abaisser devant aucun sceptre , une juridiction qui, s'é tendant sans limites, décide en dernier ressort et rend des arrêts irréformables.

Au fond, ce système est beaucoup plus ancien qu'oh ne le suppose d'ordinaire. Dès le xiii* siècle, Raymond Lulle l'avait formulé presque en termes équivalents, quoiqu'il fût parti d'un point tout opposé. En effet, après s'être efforcé d'établir que tous les articles de la foi pouvaient être prouvés par des raisons démonstratives et évidentes, il arrivait à des conclusions comme celles-ci :

« La foi est nécessaire aux hommes grossiers, ignorants, appliqués au travail manuel et sans élévation dans la pensée, qui ne sauraient comprendre par la raison, et qui aiment à connaître sous le voile des croyances ; mais un esprit perspicace se laissé plus facilement conduire à la vérilé chrétienne par la raison que par la foi. »»

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Et encore : « Celui qui connaît par la foi ce qui est du domaine de la foi, peut tomber dans Terreur ; mais celui qui possède cette connaissance par la raison, ne saurait se tromper

a Nous connaissons mieux ce que nous voyons que ce que nous touchons ; de même, nous sommes ainsi faits que nous connaissons plus clairement la vérité par la raison que par la foi ( 1 ) . »

Ou je me trompe fort, ou ces propositions, que l'autorité ecclésiastique réprouva, renfernaaient en germe toute la théorie moderne. La supériorité de la philosophie sur la théologie, la subordination de toute donnée révélée à Texamen rationnel, la distinction d'une connaissance allégorique, sujette à l'erreur^ et d'une science plus pénétrante, dont le coup d'œil est infaillible ; la ligne de démarcation entre les multitudes à ^ui la foi convient, et les privilégiés de Tintelligence à qui la raison suffit, tout s'y trouve déjà exprimé à peu près comme aujourd'hui dans les ouvrages dé nos Hbres penseurs. C'est que l'orgueil de la raison est aussi ancien que la raison elle-même.

En faisant justice de ce qu'il y a d'exagéré dans ses prétentions, nous ne toucherons aucunement à ses droits véritables.

(1) Proposit. 97 et 98, condamnées par le pape Grégoire XI. (Cf. Natal. Alex., Hist. EccL^ sœc. xiii, c. in, a. 20.)

Sans contredit, dans Tensemble des sciences que rbomme acquiert par ses forces naturelles , la philosophie occupe le premier rang et doit exercer la suprématie. Ici nous admettons sans réserve la comparaison rapportée précédemment, et les conséquences qui en découlent. Si le champ de nos connaissances est divisé en parties, dont chacune représente une branche du savoir humain, la philosophie y occupe le point central ; si chaque science est comme un ruisseau coulant dans la plaine et arrosant le déparlement qui lui est propre, la philosophie, placée sur un lieu élevé, surveille tous ces courants, et, au besoin, les dirige ; nous irons plus loin : il n'en est aucun qui n*ait en elle son origine, qui ne se rattache à elle comme à sa source.

Toute science, en efifet, repose sur les axiomes ; elle part de certains principes qu'elle trouve gravés dans Tesprit humain, et dont elle n'est, pour ainsi dire^que la mise en œuvre. Car, si c'est une science d'observation, elle ne fait autre chose qu'appliquer les principes à une matière découverte par elle ; et si c'est une science de déduction^ son travail consiste à analyser les principes, à les comparer, à les combiner de manière à en faire sortir^ autant que possible, toutes les vérités qu'ils renferment. Mais ces axiomes, que chaque science pose à son début, sans les discuter, lui appartiennent-ils? Non; c'est

Tobjet propre de la philosophie. En vertu de ce prêt qu'elle leur fait, celle-ci les regarde toutes comme comptables eavers elle et de leurs procédés et de leurs résultats. Par là elle les tient, en quelque sorte, flous sa dépendance ; et, sans aucune confusion des rôles, elle peut toujours les ramener à

son domaine.

Aussi chaque science a sa philosophie. Nous connaissons celle de Thistoire, celle de la législation, celle de la politique ; on pourrait de même faire la philosophie des mathématiques et des sciences naturelles. Et, à vrai dire, ce qui nuit le plus au progrès des branches diverses de la connaissance humaine, c'est qu'un pareil travail n'existe pas encore. Nous savons classer des phénomènes et nous ne savons pas nous retrouver dans les principes qui les dominent; tel qui spécule sur l'infini, est hors d'état de rendre compte du rôle que cet élément mystérieux remplit dans ses opérations. En cet état de choses, plusieurs nient la métaphysique. Autant vaudrait nier l'esprit lui-même. Ils en viendront là quelque jour, s'ils veulent être conséquents : car la métaphysique n'est que la science des lois nécessaires impliquées dans l'être, et de celles qui régissent les esprits dans la connaissance de la vérité.

Je ne m'arrêterai pas à faire observer que la philosophie, après avoir posé les premières bases

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et constaté leur solidité ,. indique encore la méthode à suivre, les procédés légitimes à employer pour arriver à la certitude, et qu'elle range chacune des sciences à leur place, en leur assignant dejustes limites; fous ces droits lui reviennent sans conteste, et lui assurent évidemment la suprématie.

Mais s'il y a une science qui ne prend pas chez elle son point de départ, qui ne lui emprunte pas ses principes, qui a pour se diriger une autre lumière, et, pour opérer, d'autres instruments, cette science lui sera-t-elle aussi subordonnée ?

Ce que nous disons n'est point une simple hypothèse. Oui, une science existe, laquelle a pour fondement, non l'évidence philosophique, mais la révélation ; pour lumière, non cette clarté intérieure qui luit au dedans de Thomme, mais la parole de Dieu qui retentit au dehors; pour principes, non pas ceux de l'inteUigence créée, nécessairement étroits et relatifs, mais ceux de l'intelligence divine, dont la connaissance nous est communiquée par une voie supérieure; pour instrument enfin, une vérification où la raison n'est pas maîtresse, mais où son rôle est d'écouter et de se soumettre.

C'est ainsi que la théologie se définit elle-même ; telles sont les conditions qu'elle revendiqua, dès son entrée dans le monde, et les titres avec lesquels elle vient, aujourd'hui encore, réclamer sa

place parmi les sciences que l'homme cultive. En leur compagnie elle n'est point une étrangère : car elle parle la même langue, quoique avec un accent qui trahit sa haute origine. Mais si elle s'assied à leurs côtés, ce n'est point pour accepter leur joug, ni pour vivre dans leur dépendance. A celle des sciences humaines qui voudrait s'arroger le droit de lui commander, elle répondrait avec une noble fierté : Que me demandes-tu? je ne viens pas de toi. Si haut que tu établisses ton point d^ vue, la source où je puise est encore plus élevée. Mes horizons ne sont pas tes horizons^ mon ciel est plus pur, mon regard plus puissant^ ma sphère plus vaste et plus étendue; garde ton domaine et laissemoi le mien : à toi l'étude de la nature, à moi la révélation des choses divines.

J'entends le rationalisme me dire : Non, c'est en vainque vous essayez de soustraire une des branches du savoir humain au contrôle de l'investigation philosophique. Tout ce qui entre dans notre intelligence devient aussitôt la propriété de la raison. La question de provenance est ici non avenue. Qu'un dogme soit descendu du ciel, ou qu'il ait germé dans l'humanité, dja moment qu'il frappe à la porte de notre esprit et demande à s'introduire parmi nos croyances, nous avons le droit de l'examiner^ de l'interroger, de le disséquer, pour voir

ce qu'il renferme. A cette condition seulement il peut s'assimiler à notre pensée et y prendre vie. Autrement il n'y çera qu'un produit exotique , une plante dépaysée et incapable de s'enraciner dans le sol, une sorte de dépôt semblable à ces blocs erratiques que nous trouvons sur nos montagnes, et que les révolutions du globe ont laissés là comme égarés, sans aucun rapport avec les terrains qui les entourent.

Je n'affaiblis ni la difficulté ni le motif qu'on prétend y voir pour soumettre les données de la foi à l'inquisition rationnelle. Cependant il est fa* cile de reconnaître que ces considérants n ont pas de valeur.

En effet, du moment qu'on se place dans l'hypothèse d'une révélation faite à l'homme par la Divinité, il faut bien accorder que l'accepta^tion en est obligatoire. Ce que la raison aura le droit de vérifier, c'est le fait de son existence. Ici, nous l'avons expliqué précédemment (1)^ la recherche sera du domaine de la philosophie. Dieu est-il intervenu? La voix du Ciel s'est-elle fait entendre? voilà des faits à examiner, selon les lois que l'on suit pour tous les autres événements historiques. Et quand la raison donne sa réponse sans préjugés, sans

(l) 1'- partie, cli. vin et ix.

parti pris, d'après la nature des monuments, d après le nombre et la valeur des témoignages, on ne peut nier qu'elle ne soit dans son rôle véritable.

Mais si elle a une fois reconnu que la parole divine est arrivée jusqu'à nous, conservera-t-elle le droit • de lui appliquer, sans réserve et sans arrière-pensée, la méthode générale des recherches scientiques ; de la considérer comme un fait naturel, qu'il faut observer, analyser, ainsi qu'un autre fait, et subordonner ensuite à des lois inséparables de l'esprit humain (1)? »

Assurément cette manière de procéder serait en contradiction avec les lois mêmes de l'intelligence. Pleinement édifiée sur la source du témoignage et sur la vérité de son contenu, ce que doit faire la raison, c'est, tout d'abord, de s'efforcer de le comprendre ; mais elle n'en est pas moins tenue à laccepter, lorsqu'il dépasse sa portée et qu'elle n'en pénètre pas le mystère. Prétendraitelle alors que la révélation lui est inutile? que la notion venue du Ciel sera pour elle comme un dépôt cacheté j qu'elle s'obstinerait en vain à garder j et qui ne la rendra pas plus riche (2) ? Nous répondrons que, s'il en est ainsi, la plupart de ses au-

(1) M. Franck, De la certitude, introd., p. 94.

(2) W., ibid., p. 77.

très connaissances devront être rejetées au même titre.

Nous ne connaissons , dit Bossuet , le comment de rien. Or c'est seulement ce comment qui nous échappe, dans les vérités surnaturelles. La révélation, qui m'en est faite, enrichit mon esprit, en m'apprenant des faits :.le Verbe s'est ipcamé, il a racheté le genre humain, TEsprit de Dieu est descendu sur le monde : autant de choses que j'ignorais et dont on m'enseigne l'existence. Mais de quelle manière Dieu a-t*il pu se faire homme? en quoi sa mort a-t-elle été la réhabilitation de, ma nature ? par quels nœuds invisibles et pourtant réels l'Ësprit-Saint peut-il s'unir aux âmes fidèles^ C'est là ce que tous les efforts du génie n'aboutissent pas à me montrer clairement. Gonclurai-je qu'après avoir entendu la parole divine, je n'ai qu'une obscurité de plus sans aucune lumière nouvelle? L'humanité tout entière se lèverait pour me démentir. C'est sur la foi qu'elle a eue de ces choses qu'elle s'est elle-même corrigée et transformée; c'est en partant de là qu'elle a réalisé tant de conquêtes dans l'ordre religieux, et même dans l'ordre purement philosophique. La notion de Dieu s'est éclaircie, celle de l'homme s'est illuminée ; la vie future a changé d'aspect, la morale- est entrée dans une voie meilleure, les

idées chrétiennes, en se popularisant, ont formé dans le monde un fonds de vérité incomparablement supérieur à celui que Ton possédait avant r Évangile, et ce fonds, au lieu d'être le privilège d*un petit nombre de sages, est bientôt devenu le patrimoine de tous.

D'ailleurs, si je suis loin de saisir entièrement ce qui fait la matière du témoignage divin^ je suis plus éloigné encore de n'y rien comprendre. La création m'est présentée comme un miroir où viennent se réfléchir les réalités de la sphère surnaturelle. Ce miroir est infidèle, il faut en convenir; les objets y perdent une partie de leur éclat, je n'y retrouve pas tous leurs caractères, rien de plus certain. Néanmoins, cette image imparfaite n'est pour nous ni sans vérité ni sans lumière. Elle parle assez pour nous faire croire, pas assez pour nous faire jouir ; si ce n'est point encore la vision face à face^ c'est déjà pourtant la science à son début, c'est une idée des choses divines, conçue par analogie , une connaissance ébauchée, qui doit aller grandissant, jusqu'à ce qu'elle trouve enfin sa consommation dans le plein jour de la gloire.

J'ose à peine insister sur ces explications, parce que, dans le christianisme, elles sont élémentaires. Si quelqu'un n'en voit pas la portée, je le

plains; si, la voyant, il s'obsline à nier, je le plains beaucoup plus encore.

Quoi qu'il en soit, la suprématie revendiquée par la philosophie sur le dogme chrétien est évidemment un non-sens, puisqu'elle supposerait la destruction de ce dogme. Du moment que vous subordonnez la théologie à la philosophie, vous niez leur distinction et le caractère de la science sacrée. Il n'y a plus deux termes, mais un seul, non plus une science procédant de la raison et une autre procédant de la révélation, mais une science unique et purement rationnelle. Nous dirons donc à nos adversaires : Soyez francs, et allez jusqu'au bout de vos doctrines. Ce n'est pas la suprématie de la raison que vous demandez, mais l'abolition de la foi ; entre la théologie et la philosophie, ce n'est pas^ pour vous, une question de supériorité, c'est une question d'absorption et de • complète identité.

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