‹ La liberté de l'esprit humain dans la foi catholiqueChapitre 16 sur 48 · LA BIBLE ET LES SCIENCES NATURELLES · texte numérisé non relu

LA BIBLE ET LES SCIENCES NATURELLES

État de la question. — La foi du catholique n'entrave nullement set études : — ni pour Tobservation des faits, — ni pour les dédoo— lions qui en ressortent. — D'où vient la prétendue contradiction entre certaines découvertes et le texte sacré ? — Exemples tirés de l'astronomie, — de la géologie, ^ et de l'histoire naturelle.

Mon intention n'est pas d'établir ici les preuves du parfait accord qui existe entre les données les plus sérieuses de la science et les interprétations les plus légitimes du texte sacré. Ce serait une entreprise de longue haleine, et ce sujet dépasserait de beaucoup et mes forces et ma compétence.

Mais, sans sortir du plan que je me suis tracé, considérant les choses dans leurs principes, non dans leurs détails, il me semble utile d'écarter ici bien des malentendus et de tracer la ligne large et vraie dans laquelle marchera, sans embarras, la science catholique.

L'astronomie, T anthropologie et la géologie sont^ de toutes les sciences de la nature, celles que

Von a essayé le plus souvent de mettre en conflit avec la vérité révélée .

Tout dernièrement, dans un ouvrage qui a fait sensation en Angleterre, M. Godwin, membre laïque de l'université d'Oxford, affirmait que VÉglise romaine, seloji toute présomption, adhère encore au système de Ptolémée, que la Bible représente le ciel visible comme une voûte solide avec des étoiles enchâssées ; il ajoutait que désormais les géologues de toutes les confessions sont unanimes à admettre^ pour la terre, des millions d'années d'existence, et que, par là, ils se trouvent en contradiction avec le réèit mosaïque (1).

On sait que cette idée est commune à un grand nombre de ceux qui s'occupent de recherches géologiques. D'autre part, nous avons des naturalistes qui soutiennent encore la pluralité d'espèce dans Thumanité ; et, quoique des études plus approfondies aient fait gagner du terrain au sentiment contraire dans ces derniers temps, les avis ne sont pas unanimes, le conflit n*a pas cessé entièrement. Pense-t-on que, dans ces conditions, Tessor de la science ne sera pas entravé, si ceux qui la cultivent tiennent, avant tout, à mettre en sûreté leur orthodoxie î

(1) Essaya and reviews , fMssim.

Oui, certes, nous le pensons, et nous avons des motifs convaincants de le croire.

En quoi consiste le progrès de ces branches importantes du savoir humain? Tout entières appliquées à Tétude de la nature, elles n'ont que deux choses à faire : V observer les faits et les classer ; 2^ en déduire, s'il est possible, les lois qui les régissent.

Je demande en quoi le respect qu*il porte à la Bible, pourra gêner le croyant dans la première de ces opérations. Est-ce, par hasard, que Dieu nous défendrait de lire ce livre de la nature qu'il a ouvert devant nous, pour aider le développement de nos pensées, et se faire connaître luimême dans son ouvrage? S'il y a quelque page de la création encore ignorée, la religion n'applaudit-elle pas la première à tous lés efforts qui sont faits pour la déchiffrer, sans rien exiger sinon qu'ils demeurent dans les conditions que la raison même leur impose?

Ces conditions sont: que l'on prenne garde d'admettre comme un fait certain ce qui n'est encore qu'une simple hypothèse ; et qu'on se garde encore plus de tirer des conclusions qui dépassent les données fournies par l'expérience.

Un géologue découvre un ossement fossile qui, d'après des inductions certaines , lui permet de

reconstruire le corps tout entier : voilà un fait. D'après la nature du terrain, il assigne à ce squelette un âge; ce ne sera peut-être plus déjà qu'une simple hypothèse, 11 devra raisonner sur elle comme il ferait en toute autre matière. Si cette hypothèse ne contredit aucun fait certain^ il pourra l'admettre comme un système plus ou moins probable, ou du moins comme une théorie dont la fausseté n'est pas démontrée. Mais si cette supposition se trouve en désaccord avec des faits indubitables, il est d'avance indiqué qu'elle repose sur un fondement qui n'a rien de solide.

Je pourrai dire : Dans l'état actuel de la science et d'après les opinions reçues aujourd'hui, je serais porté à conclure en tel ou tel sens; mais parce qu'à rencontre de ces conclusions il y a des vérités certaines, je suis obligé de m'arrêter. Une difiBculté nouvelle a surgi; quoique nous n'en ayons pas encore la solution, il ne faut pas douter qu^elle ne s'évanouisse bientôt, comme il est arrivé tant de fois en semblables circonstances. Ainsi la conciliation que je ne saurais voir, et qui me semble peut-être impossible, deviendra palpable pour tous, dans un état plus avancé des connaissances humaines.

N'est-ce pas la réserve qu'enseigne, je ne dirai pas la foi, mais le plus simple boa sens? L'hu-

uiâDité est en possession de mérités absolues ; elle ne doit jamais, pour aucune raison, rien répudier de cet héritage.

Lorsqu'un conflit paraît s'élever entre un fait, qu'elle vient de découvrir, et une de ses croyances, l'opposition peut tenir à deux causes. Ou bien le fait est mal interprété, soit en lui-même, soit dans les conséquences qu'on lui donne; ou bien l'on prête au texte sacré un sens qu'il ne contient pas, on exagère k portée de certaines expressions, en les prenant trop à la lettre.

Quelques exemples bien connus montrent que la prétendue contradiction dérive toujours de l'une de ces deux sources.

Copernic, chanoine delà cathédrale de Frawembourg, conçoit la pensée qu'on s'est trompé jusqu'à lui, par rapport aux mouvements de La terre et des astres; après de longues hésitations, il publie, en le dédiant au pape Paul III, [son livre des Révolutions des globes célesteSj destiné à produire lui-même une révolution dans le monde intellectuel. Kepler confirme le nouveau système par d'éclatantes découvertes, et Galilée s'en fait l'interprète. On sait les objections qui se soulevèrent contre le dernier. Ces idées, en étonnant les esprits^ leur semblaient incompatibles avec la foi. Mais bientôt un examen plus attentif montrait que,

dans rinterprétation du texte sacré comme dans Tobseryalion des phénomènes naturels, on s'était laissé prendre aux apparences. De part et d'autre, V Église n'a jamais rien prononcé sur le fond de la question (1), et le respect le plus entier pour l'Écriture ne s'oppose nullement à l'adoption du nouveau système.

Avec quelle bonne foi peut-on donc écrire, à l'heure qu'il est, que l'Église romaine tient encore pour le système de Ptolémée? Elle ne Ta jamais adopté, pas plus qu'aucun autre. Il est vrai^ les théologiens du saint-office, partageant l'erreur commune de leur temps, ont regardé comme une innovation dangereuse ce qui n'était apparemment qu'un pas vers la vérité. Ils ont surtout reproché à Galilée de vouloir appuyer ses idées sur la parole de Dieu, tandis qu'elle reste étrangère à toutes les spéculations naturelles. Voilà leur crime. Maintenant que le jour s'est fait sur cette question, on voit que le plus sage aurait été et sera toujours de mettre la Bible en dehors des discussions soulevées sur de semblables matières.

Somme toute^ l'opposition entre la Bible et l'astronomie moderne, à quoi se réduit-elle? A une seule chose. Moïse n'a pas parlé le langage scîen-

(1) Riccioli, Voir Delambre, Hist, de Vastrimomie moderne j p. 44.

tlfique ; il ne le devait pas. S'adressant aux multitudes^ il lui fallait prendre des expressions à la portée de tous ; préoccupé uniquement d'établir une législation religieuse et politique, il n'avait que faire des spéculations étrangères à son but et sans importance pour le bien moral de Tbomme. 11 se place donc à notre point de vue ; il adopte la langue vulgaire ; quand il parle du soleil et de son mouvement, de la terre et de son immobilité, ce sont les pbénomènes sensibles qu'il décrit, sans intention de décider si la réalité est d'accord avec les apparences. Ceux qui ont voulu y voir autre chose se sont trompés ; en s'attachant trop à la lettre, ils ont forcé le sens de l'Écriture , comme ferait celui qui voudrait entendre au sens propre toutes les expressions métaphoriques dont elle est remplie. Il faut raisonner de la même manière^ relativement aux difficultés soulevées par la géologie contre le premier chapitre de la Genèse. Quand le xvm* siècle commença à découvrir les signes nombreux et non équivoques des diverses révolutions qu'a subies notre globe^ il en conclut, tout d'abord, que la cosmogonie sacrée se trompait grossièrement : la terre était de beaucoup plus ancienne que Moïse ne le supposait ; les êtres vivants, dont tant de générations avaient disparu^ ensevelies dans les couches diverses du sol, re-

montaient à une époque bien plus reculée que celle qui leur était assignée dans la Bible.

D'où vint, ici encore^ l'impossibilité prétendue de concilier les données de la science avec la première page de nos Écritures ? De ce qu'on s'était accoutumé à interpréter trop servilement un récit inspiré, d'un style souvent figuré, et qui porte dans tout son ensemble ce caractère de lyrisme, fréquent dans la Genèse. On s'obstinait à n'y voir qu'une froide histoire, où chaque terme devait être pris à la lettre. Ainsi le mot de jour ne pouvait, disait-on, signifier qu'un espace de vingt-quatre heures, et pourtant plusieurs de ces jours se sont (foulés avant la création du soleil. S. Augustin indiquait déjà, de son temps, que ces jours pouvaient être autant de périodes ;d'une durée indéfinie. Aujourd'hui^ bien que les opinions soient encore fort partagées sur leur signification, qui donc ferait scrupule à un savant d'interpréter le récit mosaïque dans le sens adopté par l'évêque d'Hippone?

Plusieurs explications fort ingénieuses ont été tentées, pour montrer que, dans tous les détails de sa narration, le premier chapitre de la Genèse est en parfaite harmonie avec les découvertes les plus certaines et les plus récentes. Les uns, avec Ohalmerset Buckland, supposent qu'il s'est écoulé

an intervalle considérable entre la création du ciel et de la terre, rapportée au premier verset, et l'organisation de notre univers, qui fait l'objet du récit commençant au second ; là, dans une succession indéfinie de siècles , ils placent toutes les révolutions dont la géologie retrouve les traces. D'autres, adoptant l'idée de Hugh Miller, disent que les jours de la narration biblique ne sont autre chose que six grandes époques, dans lesquelles ils retrouvent tous les faits géologiques et dans le même ordre que la science les constate. Nous rendons un plein hommage à ces opinions ; elles ne manquent ni l'une ni Tautre de probabilité. Néanmoins, nous ne pensons pas qu'il soit absolument nécessaire , pour sauver l'inspiration, d'établir ce parallèle minutieux et Cette correspondance de détails. Ce n*est point une leçon scientifique que Moïse a voulu donner, ni un récit froidement compassé qu'il a prétendu faire. Il a parlé des origines du monde, à peu prè& comme les prophètes nous parlent de sa fin, procédant par tableaux saisissants, peignant à grand» traits , indiquant le caractère général de l'oeuvre et ses phases principales, plutôt que de s'astreindre à un ordre rigoureux et de descendre aux derniers détails, mettant l'ordre dans le désordre, visant avant tout à donner une idée juste de l'en-

semble et à faire ressortir Tunité du dessein que Dieu s'est proposé*

Quiconque se placera à ce point de vue, loin de s'aheurter à quelque difficulté particulière^ sera frappé de l'admirable lumière qui règne dans la narration ; il verra çà et là des éclairs, qui devancent la science do plus de trois mille ans ; il constatera que , tout en demeurant sur les hauteurs, le récit mosaïque marche parallèlement au progrès, de nos découvertes ; qu'en un mot, suivant Texpression d'un juge compétent, cette géogénie se présente encore aujourd'hui, d'un côté, comme l'application la plus nette des théories les mieux établies ; de l'autre^ comme le résumé le plus succinct des grands faits géologiques.

Écoutons un instant l'écrivain dont j'ai emprunté les paroles :

« Quoi de plus rationnel, en effet, et de plus conforme à l'état même de nos connaissances actuelles, quand il s'agissait de mettre Tordre dans la confusion générale des choses, que de créer le véhicule au moyen duquel les phénomènes de la lumière, de la chaleur, etc., pouvaient se manifester et porter la vie partout ; que de rassembler de toutes parts les éléments dispersés en certains groupes espacés entre eux ; que d'établir çà et là des centres d'attraction autour desquels

tout pût graviter suivant une loi immu ble, etc. C*est cependant ce qu'on trouve^ en termes brefs et vulgaires mais intelligibles à tous, dans les premiers versets de la Genèse, qui nous offrent clairement trois grandes opérations parfaitement distinctes. En effet, on y trouve en résumé : Deus fecit lucem (le fluide de la lumière, de la chaleur, etc.), firmamentum (l'espace et toutes les masses qui s'y trouvent disséminées), solem et stellas (les centres d'attraction), etc.

« Quant à la création organique, elle se partage en quatre époques successives, tout aussi rationnelles. La première établit la vie végétative, qui se manifeste non-seulement dans les plantes, mais encore dans ces animaux inférieurs où l'on trouve à peine autre chose que les phénomènes de nutrition, d'accroissement, etc. Vient ensuite la vie de relation, où la sensibilité, l'instinct, l'intelligence, la volonté se joignent successivement, en diverses proportions, aux phénomènes de pure existence. Cette vie nouvelle prend d'abord un certain développement dans les poissons (comprenant sans doute les reptiles), puis dans les oiseaux, qui constituent ensemble la seconde époque de la création. Elle acquiert une nouvelle extension dans les mammifères, qui paraissent à une troisième époque ; et enfin elle parvient au plus haut

degré dans Thomme, qui termine l'œuvre du Tout- Puissant, en recevant une âme à son image pour le distinguer de tous les animaux (1). »

Si la Bible ne gêne pas le géologue sérieux, qui se livre à l'étude des faits et s'abstient des vaines hypothèses, elle n'entrave pas non plus les études du naturaliste, tant qu'elles se renferment dans les juBtes limites que la raison leur impose. Que l'observateur de la nature enregistre fidèlement les faits que lui livre l'expérience, qu'il les analyse, les classe et en déduise les lois générales auxquelles ces phénomènes sont assujettis, jamais la foi n'aura rien à craindre de ce travail, le seul légitime, le seul propre à la science. Il n'en sera plus de même, il est vrai, du moment que celle-ci voudra bâtir des systèmes à priori^ et se donner carrière dans le vaste champ des hypothèses.

Alors il pourra arriver qu'elle heurte de front quelqu'une de nos croyances, qu'elle se trouve en conflit avec la révélation ; mais à qui la faute ? Est-ce le dogme qui est sorti de son domaine, ou est-ce la science qui a quitté le sien ?

Quand un naturaliste, par exemple, aflîrme, au nom de la science, la pluralité d'espèces dans l'humanité, est-il bien sûr de ce qu'il dit? La preuve du

(n M. Beudan, Trailé de géologie, c. ult.

contraire, c'est qu'un examen approfondi de la question ramène au dogme de T unité les représentants les plus sérieux de l'anthropologie (1). Lorsque, récemment encore, certains expérimentateurs pensaient avoir obtenu des générations spontanées, c'est-à-dire des naissances sans germe préexistant, et qu'ils en tiraient des conclusions contraires à la foi, pouvaient-ils se flatter d'avoir pour eux une entière certitude ? S'il en est ainsi, d'où vient que déjà personne ne croit plus à la génération spontanée?

A défaut d'autre autorité, la révélation devrait donc avoir pour tous celle d'un conseiller charitable, qui avertit de suspendre son jugement, de ne point donner son nom à des opinions hasardées, parce qu'elles seront bientôt démenties et qu'il n'en reviendra que de la honte. Ainsi le respect du texte sacré, loin de nuire à la science, ne fait que la prémunir elle-même contre ses propres excès et la délivrer du danger des folles théories. Qu'on ne se contente pas légèrement, qu'on attende l'évidence avant de prononcer, la religion n'en demande pas davantage.

Mais enfin, dira-t-on^ quelle conduite tenir si ja-

(I) Nous l'avons montré dernièrement. V. Études religieuses^ historiques et littéraire":. Janvier 18C4. Paris, Douniol.

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mais un fait était prouvé scienlifiquement, tandis

que, d'autre part, il serait en contradiction avec la

Bible?

Le croyant est assuré que c'est une hypothèse

chimérique. Et il en a pour garant tout le passé, puisque jamais pareille opposition n'a existé jusqu'à ce jour. On a pu quelquefois s'y tromper, prendre pour certain ce qui ne l'était pas, ou pour contradictoires des assertions parfaitement conciliables. Mais de toutes les théories en lutte avec la parole de Dieu, il n'en est pas une seule qui soit restée debout devant la lumière progressivement croissante de la science.

Si donc, à l'avenir, une situation semblable se présentait de nouveau, nous dirions sans hésiter : Le conflit n'est qu'apparent. Ou bien le fait qu'on allègue ne repose pas sur des preuves solides, ou bien l'Écriture ne dit pas ce qu'on a cru y voir. Enfin, si deux choses sont établies. Tune scientifiquement, l'autre théologiquement, je ne nierai ni l'une ni l'autre ; mais je dirai : Il y a une conciliation possible, que je ne comprends pas encore, mais que l'avenir ne tardera pas à dévoiler.

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