LA LIBERTÉ DE L* ESPRIT HT' MAIN
vent donc aller dans leurs voies sans se gêner, sans se contredire; elles auront beau avancer toujours, elles ne se rencontreront jamais : car les routes qu'elles suivent ne sont pas dans un même plan, mais dans des plans parallèles. L'une est fondée sur l'autorité , Tautre est fondée sur la liberté; que chacune exploite son principe, qu'elle s'efforce d'en tirer tout ce qu'il renferme, quel mal peut-il en résulter? Toutes deux seront dans le vrai, à différents points de vue. Le philosophe pourra rester croyant, alors même que ses spéculations ne se laisseront limiter par aucun symbole religieux; et le croyant, à son tour^ ne perdra rien de sa foi, pour laisser toute liberté à ses opinions philosophiques.
Ce système se retrouve, plus ou moins nettement formulé, au fond d'un certain nombre d'esprits, et il a marqué sa trace dans des écrits qui jouissent d'un crédit justement mérité à d'autres titres. On fait ainsi de la religion et de la philosophie « deux ordres de pensées qui diffèrent depuis le commencement du monde et qui différeront jusqu'à la fin ( 1). » On trouve étonnant que nous nous scandalisions de rencontrer, dans des ouvrages de philosophie pure ^ des assertions qui ne
(1) M. Cousin, Promenade philos, en Allemagne.
DANS LA FOI CATHOUQl E. 226
peuvent s accorder avec le clirislianisme. On regarde comme tout simple que, dans les établissements destinés à l'instruction de la jeunesse, à côté de renseignement religieux et nécessairement orthodoxe, donné par Taumônier, se place un enseignement philosophique, qui non-seulement fait abstraction totale de l'élément chrétien, mais ne craint pas, même sur les points fondamentaux^ de se mettre en opposition flagrante avec lui. Comme si c'était une condition normale du développement de l'esprit humain de lui faire adopter le pour et le contre; comme si l'âme pouvait se scinder, et, donnant une partie d'ellemême aux croyances traditionnelles, réserver l'autre, la meilleure sans doute, au scepticisme des théories incrédules ou à TindifTérence des philosophies athées I
Non, il n'y a pas deux vérités contraires^ Tune faite pour l'intelligence, l'autre appropriée aux besoins du cœur; l'une que la conscience embrasse, l'autre qui alimente la foi ; l'une religieuse, qui s'impose au nom de Dieu, l'autre philosophique, qui se découvre à la lumière de la raison ; émettre explicitement ou implicitement ces principes, ce serait renouveler Terreur des averroïstes, justement condamnée par Léon X, au cinquième concile de Latran.
Luther, dans une célèbre, dispute, dont la date n'est pas certaine, avait, lui aussi, mis en avant lexistence des deux vérités opposées. « En théologie, disait-il^ il est vrai que le Verbe s'est incarné; en philosophie, c'est absurde et tout simplement impossible. . . La Sorbonne, mère de toutes les erreurs, a eu tort de définir que le vrai philosophique est en même temps le vrai théologiqve; c'est à elle une impiété de condamner ceux qui pensent le contraire... Souvent la théologie va se heurter contre les règles posées par la philosophie, et celle-ci, à son tour, va donner en plein contre les principes établis par la théologie (1). » C'était une boutade, dont le père de la Réforme revint bientôt, et il ne fut suivi par aucun de ses disciples. Eux-mêmes, au contraire, en rougissaient, et plus tard, lorsque Daniel Hoffmann, professeur à Helmstadt, eut émis de nouveau les mêmes opinions, ils le forcèrent à se rétracter, aussi bien que ses adhérents.
C'est qu'en effet, cette maxime une fois adoptée, il n'y aurait plus d'erreur si opposée à la morale ou à la religion^ qui ne pût être justifiée. La vérité n'aurait plus d'existence absolue ; ce serait une apparence trompeuse^ une de ces lueurs sans objet,
(1) Sentent, t», 4», 5», 15», in Disput. hab. an. 1539, vel 1541, t. I, 0pp. Lutherie p. 4C8, édit. Jen.
DANS LA FOI CATHOLIQUE. 2i7
produites par une faiblesse d'organe ; ou bienencore une affaire de point de vue, une question do dispositions et de situation personnelles. Nous retomberions dans le système qui attribue la foi tout entière à l'ima^nation ou à la sensibilité, et qui met la raison exclusiyement du côté de la philosophie. Alors, pourquoi des demi-mesures? Si les croyances religieuses ne sont pas conciliables avec les grands principes communs à toutes les inteUigences, il faut avoir le courage de les stigmatiser comme elles le méritent ; si^ au contraire, on les respecte, si on leur accorde quelque valeur, qu'on ne vienne donc plus nous dire que la raison peut se trt)uver en opposition avec elles.
Les deux sciences, quoique ne suivant pas la même route, ne sauraient aller au rebours l'une de l'autre . Si parfois elles se rencontrent, elles devront cheminer de pair; et lors même qu'elles nous sembleront le plus éloignées, il sera toujours possible d'établir un trait d'union entre elles. C'est ce qu'ont fait les théologiens. Parcourant successivement les différentes affirmations de la foi, ils en ont analysé le contenu et montré que nulle part la philosophie n'a rien signalé qu'elle pût solidement contredire. Loin de là^ toutes les fois qu'elle se rapprochait du dogme, ses pressentiments se trouvaient confirmés, ses desiderata
comblés, ses démonslralions achevées et corroborées. Admirable harmonie qui établit l'unité de la science sur l'unité même du plan divin, et qui produit celte large synthèse, résumée dans l'enseignement des écoles catholiques !
La raison n'est pas en droit de marcher à côl6 de la révélation, sans s'occuper d'elle ; elle est encore moins autorisée à prendre vis-à-vis d'elle une position supérieure, pour la juger ou la réduire à la mesure de ses pensées propres. 11 n'y a donc pour la philosophie qu'une seule situation normale, celle où elle accepte une certaine subordination, consentant à se laisser guider, du moins à se laisser indiquer les écueils et les périls de naufrage.
Mais cette dépendance peut être entendue de bien des manières. Parlons d'abord de ceux qui ont voulu l'exagérer jusqu'au point de supprimer la raison.
A les en croire, l'intelligence humaine n'était par elle-même capable que de se tromper et de faillir. Boiteuse depuis sa chute, il lui fallait en tout et partout l'appui de la révélation divine; impuissant^ à se mouvoir, elle ne pouvait même faire les premiers pas sans être constamment soutenue. Ces erreurs ont été trop pleinement, trop solennellement démenties, pour que nous devions
DANS LA i'OI CATHOLIQUE. 229
ici les réfuter de nouveau. La philosophie^ même la plus soupçonneuse, a pu voir avec quelle sollicitude les défenseurs intrépides du dogme veillaient en même temps pour assurer à la raison l'intégrité de ses forces ; et comment TÉglise, tant accusée de la déprécier, était, au contraire, empressée à la défendre. Toutes les fois qu'on est venu lui dire que la vérité découlait uniquement de la révélation, qu'a-t-elle répondu sans hésiter? Qu'il fallait laisser à chaque science son objet, et ne pas confondre des rôles essentiellement distincts; que le soleil qui s'est levé sur Thumanité en vertu de la grâce, ne suppose pas, en dehors de lui, des ténèbres absolues ; qu'au contraire, la lumière naturelle, obscurcie sans doute par la chute primitive, mais non entièrement éteinte, insuffisante pour nous guider sûrement jusqu'au bout mais non pour nous mettre, tout d'abord, sur la voie, brillait encore aux yeux qui voulaient la voir ; qu'à elle il fallait rapporter certaines idées de justice et de moralité qui forment comme le fond de la conscience publique, en outre, la démonstration de l'existence de Dieu, et celle de plusieurs autres vérités appartenant à la religion naturelle.
Il est donc entendu que nous n'usons pas de représailles vis-à-vis du rationalisme . 11 prêche
ï?30 LA LIBEB7K DE l'esPRIT Hl MAIN
TabsorptioD de la théologie dans ]a philosophie ; nous ne réclamons nullement la confiscation de Tune au profit de l'autre ; nous les laissons subsister toutes deux, avec leurs attributions propres, sans exagérer les droits, sans porter la dépendance au delà des justes limites.
J*ai lu quelque part que nous voulions faire de ia philosophie « une sorte de caution et de pionnier de la théologie, » ayant pour fonction de déblayer le terrain devant elle, de lui ouvrir le chemin en réfutant les apparentes contradictions que renferment les mystères, et rendant inacceptables les opinions qui leur sont opposées ; d'escorter en quelque sorte le dogme, en le mettant d'accord avec les lois de la raison et de la nature. On appelait cela « reculer aux plus mauvais jours du moyen âge (1). »
Que les philosophes se rassurent. Non, nous ne voulons point les introduire dans le sanctuaire, ni les transformer en acolytes, portant devant le prêtre ou l'eau bénite, ou l'encensoir. Ils resteront hors du temple ; tout au plus pourront-ils entrer, s'ils le veulent, dans le vestibule et sous les parvis. Mais ce que nous leur demandons, c'est de ne pas dresser des machines contre la maison de
(1) Journal des Débats ^ 8 octob. 18S8, art. de M. Franck.
Dieu, de ne pas creuser la terre sous ses fonda^ tions, dans le dessein d'ébranler ses murailles. Sonder les yérités mystérieuses de la foi, faire ressortir leur accord avec les principes de Tesprit humain, ce sera l'œuvre de la science sacrée et non d'une philosophie profane. Elle risquerait trop de s'égarer dans ces obscures profondeurs. Qu'elle se garde donc d'y descendre ; qu'elle demeure sur le sol, aux clartés de son soleil trop souvent encore voilé et ténébreux ; celui-là seul qui tient d'une main ferme le flambeau de la foi elle fil conducteur de la tradition, pourra se hasarder dans ces routes difficiles, où tant d'autres ont péri, victimes de leur imprudence.
Ainsi la subordination que la philosophie peut et doit accepter, ne lui enlève ni le pouvoir de voler de ses propres ailes, ni la propriété du terrain où elle s'établit. Il ne s'agit pour elle ni d'être enchaînée dans ses mouvements, ni de demeurer toujours en tutelle.
Quels seront donc alors et le mode et la mesure de sa dépendance?
Pour répondre à cette grave question, nous n'avons rien de mieux à faire que d!écouter la voix auguste, qui nous vient de Rome, avec l'autorité que Dieu a donnée à son pontife :
« Certainement l'Église ne condamne pas le
travail de ceux qui veulent connaître la vérité, puisque c'est Dieu qui a mis dans la nature iiumaine ce désir de saisir le vrai ; elle ne con damne pas non plus les efforts de la saine et droite raison, par lesquels on cultive l'esprit, on scrute la nature, ou met en lumière ses secrets les plus cachés. Cette mère très-tendre reconnaît et proclame justement que, parmi les dons du Ciel, le plus insigne est celui de la raison^ au moyen de laquelle nous nous élevons au-dessus des sens, et présentons en nous-mêmes une certaine image de Dieu. Elle sait que nous devons chercher jusqu'à ce que nous ayons cru ; pourvu que nous tenions, en outre, pour certain qu'il n'y a plus rien à croire et à chercher, lorsque nous avons trouvé et cru ce qui a été enseigné par le Christ; car il ne nous .commande pas de chercher autre chose en dehors de ses enseignements.
« Qu'est-ce donc que l'Eglise ne tolère ni ne permet pas, qu'elle reprend et condamne absolument en vertu de la mission qu'elle a reçue de garder le dépôt qui lui a été confié ?
«( L'Église reprend fortement, et elle a toujours condamné et condamne la conduite de ceux qui, abusant de la raison, ne rougissent ni ne craignent de l'opposer et de la préférer follement et criminellement à l'autorité de Dieu ; de ceux qui s'élè-
vent insolemment, qui, aveuglés par leur orgueil et par leur vanité, perdent la lumière de la vérité et rejettent, avec un souverain mépris, cette foi dont il a été écrit : Qui ne croit pas sera condamné. Pleins de confiance en eux-mêmes, ils nient qu'on doive en croire Dieu sur Dieu même, et accepter avec obéissance ce qu'il a voulu nous faire connaître de sa propre nature. A ces hommes TÉglise ne cesse de répondre que^ lorsqu'il s'agit de la connaissance même de Dieu, c'est à Dieu qu'il s'en faut rapporter ; que c'est de lui que vient tout ce que nous croyons sur lui, parce que l'homme n'aurait pu le connaître^ comme il en a besoin, si Dieu lui-même ne nous avait communiqué cette connaissance salutaire (1). »
Voilà, d'une part, tout le travail que la raison accomplit^ pour s'étudier elle-même et pour étudier la nature, hautement avoué, solennellement encouragé par l'Église; de l'autre, celui qu'elle entreprendrait pour combattre la révélation et se préférer à Dieu, non moins solennellement condamné et réprouvé. La soumission qu'on lui demande est celle que le Créateur a imposée à la mer lorsqu'il lui a dit : Tu viendras jusqu'ici, et sur ce rivage tu briseras l'orgueil de tes flots.
(1) Bi-ef de Pie IX aux évêques d'Autriche, 17 mars 1856.
Raison humaine^ ton domalae est assez large , la liberté de tes mouvements assez complète dans ces espaces, plus vastes que l'Océan, où le Créateur a marqué ta place ; là tu pourras te donner carrière , élever tes investigations jusqu'aux cieux ou les abaisser jusqu'aux abîmes ; seulement respecte ce grain de sable, qui t'a été assigné pour limite, et prends garde de vouloir le dépasser jamais, car il deviendrait l'écueil où toute ta science ferait naufrage.
Oui, que la raison se renferme dans sa sphère naturelle, c'est tout ce que le christianisme demande. Peut-il moins faire que de réclamer^ d'exiger qu'on respecte sa frontière ? Si parfois il permet à la raison de franchir cette borne et de mettre le pied sur le sol sacré, alors c'est justice qu'elle y vienne comme une étrangère, et qu'elle accepte la législation spéciale qui régit la contrée où elle se trouve. Est-ce là ce qu'on appelle porter le joug? Mais qui ne voit que cette obligation ne saurait être déclinée? Écoutons encore Pie IX.
« L'Église enseigne et proclame que, si quelquefois on peut employer la science humaine à l'étude des oracles divins, la raison ne doit point pour cela usurper orgueilleusement le droit d'enseigner en maîtresse, mais qu'elle doit agir comme une servante obéissante et soumise, dans la
crainte de s'égarer en marchant en avant et de perdre, en suivant renchaînement des paroles extérieures, la lumière de la vertu intérieure et le droit sentier de la vérité (1). »
La règle que l'auguste pontife donne ici pour l'exégèse s'applique, en général, à tous les efforts que peut faire la raison, pour développer ou expliquer le dogme. Là, en effet, elle n'est plus chez elle ; admise comme auxiliaire, en vertu d'un contrat exprès ou tacite^ elle doit demeurer fidèle aux conditions qui lui sont posées ; elle vient pour édifier, non pour détruire ; et comme elle ne peut être utile qu'en se mettant sous les ordres de la science qui l'appelle à son aide, alors elle est nécessairement servante de la théologie.
Cette expression révolte les libres penseurs; nous sommes naturellement conduit à en préciser le sens.
(1) Bref aux évêques d* Autriche.