CHAPITRE V
DE l'axiome scolastiquk *. PhUosophia est theo-
logiœ ancilla.
Triple origine de cette formule. '— Raisonnements des scolastiqnes pour rétablir. — Si leurs arguments sont justes. — Difficultés et réponses. — Sens du principe catholique.
On peut assigner à cette formule une triple origine. La première, qui semble avoir été trouvée après coup, et à laquelle nous n'attachons qu'une médiocre importance, se rattache à ce texte des Proverbes : Sapientia œdificavit sibi domum^ misit ancillas suas ut vocarent ad arcem (1). Suivant plusieurs interprètes , à la tète desquels il faut placer saint Thomas (2), la sagesse, dont il est ici question, est la science des choses divines, ou la théologie ; les servantes qu'elle envoie pour aller chercher les hommes, et pour les amener à la citadelle où elle fait sa demeure, sont les sciences
(1) Prov. XI, 1.
(2) Sum. I, p. q. 1, a. 4.
naturelles, entre autres la philosophie. L'interprétation est ingénieuse, mais elle semble s'écarter du sens premier et naturel de ce passage, surtout dans le texte grec : car il est question non de servantes, mais de ministres ou de serviteurs^ ^ouXouç, expression que les Pères rapportent, à peu près unanimement, aux apôtres.
Outre cette origine biblique, il en est une autre qui a exercé sur les esprits une plus sérieuse influence* Au livre I**^ de sa Métaphysique^ Aristote, classant les diverses branches de la philosophie, donne la supériorité aux sciences spéculatives : la mathématique, la physique et la théologie ; et, parce qu'elles doivent, à leur tour, être rangées selon la dignité de leur objet, il est évident que la dernière nommée est la première de toutes. La théologie doit donc être regardée comme marchant à la tête de ces sciences privilégiées; c'est la science principale et divine, à qui revient le commandement et la direction ; et les autres, comme autant de servantes, n'ont pas le droit de la contredire (1).
Assurément le philosophe de Stagyre ne connaissait, en fait de théologie, que celle qui est le fruit de l'investigation naturelle ; mais on conçoit
(t) Aristot., Métaph. t, 2. Cf. ii, 2; x, 7. Eth. Nioom., vi, 7, etc..
aisément que le principe posé par lui devait recevoir une interprétation différente chez les auteurs juifs et chrétiens, puisqu'ils croyaient à une science de Dieu acquise par une voie supérieure. Philon avait déjà formulé l'adage scolastique, lorsqu'il disait : « €e que Tencyclopédie des arts libéraux est à la philosophie, celle-ci, à son tour, Test à la sagesse, c'est-à-dire qu'elle est sa servante (1). »
De bonne heure, les saints docteurs s'exprimèrent sur ce sujet comme devaient le faire plus tard les théologiens du moyen âge.
Clément d'Alexandrie dit en propres termes :
« La sagesse (et l'on sait qu'il entend par ce mot la science divine ) est la maîtresse de la philosophie, comme celle-ci l'est de tous les arts préparatoires à son enseignement (2) . »
Fidèle aux leçons de son maître, Origène assigne la doctrine chrétienne comme le but et comme le couronnement suprême de toutes les autres études ; puis il ajoute : « Ce que les philosophes disent de la géométrie , de la musique , de la grammaire et de l'astronomie, à savoir qu'elles sont des aides et des auxiliaires de la
(1) Decongr, quœr, emd, gratta.
{%) Clém. Alex., Strom.^ i, 5.
philosophie, nous le disons, nous, de la philosophie relativement à la science révélée (1). »
Nous pourrions citer plusieurs auteurs anciens qui s'expriment de la même manière; mais un seul témoignage nous suffira , celui de saint Jean Damascène, le Thomas de TOrient, qui k premier appliqua la logique d'Aristote à la démonstration des ventés religieuses : « Tout artisan, dit-il, a sous la main des instruments pour exercer son industrie; il est juste qu'une reine ait des suivantes attachées à son service : ainsi nous devons regarder les sciences profanes comme servantes de la vérité, et reléguer bien loin l'impiété qui a exercé autrefois sur elle une honteuse tyrannie (2). »
Après de tels antécédents, il ne faut pas s'étonner que les docteurs scolastiques aient été, à peu près tous, du même sentiment sur les rapports de la théologie et de la philosophie. Nous ne rapporterons pas leurs assertions, elles sont assez connues ; mais ce qui a plus besoin de l'être , si l'on veut éclaicirleur pensée, ce senties motifs qu'ils font valoir pour| établir la subordination de la scien e purement rationnelle à la science sacrée. Nous en donnerons ici une rapide analyse.
Il) Orig.y édit. Delarue, t. I, p. 30.
(2) S. Jean Dainasc , édit. Lequien, t. I, p. 8.
Tout d'abord, les scolastiques font remarquer que les sciences humaines, quelle que soit leur nature, ont un même but; et ce but n'est autre que le bonheur, la perfection de l'homme. Il est donc nécessaire qu'il y ait entre elles un certain ordre et une légitime hiérarchie. Quelle sera la science appelée à tenir le premier rang, à conduire, à diriger toutes les autres? Sans doute la science dont le regard a le plus d'étendue, celle dont l'horizon est plus vaste, ou, pour parler leur langage, celle dont l'objet est plus intelligible, soit du côté de la certitude qu'il fournit, soit du côté de l'ensemble de choses qu'il embrasse, soit du côté de la lumière qui l'éclairé. A ce triple point de vue, la métaphysique a tous les titres à faire valoir, et l'on sait que dans la métaphysique, la théologie occupe la place la plus élevée.
Jusqu'ici ce langage est assez d'accord avec celui des spiritualistes modernes.
Mais, ajoutent les scolastiques, la théologie ellemême se partage en deux grandes sciences : l'une tient tout de la nature, l'autre doit tout à la révélation ; l'une est imparfaite et bornée, l'autre est plus complète, plus universelle ; la fin qu'elle poursuit est plus haute, l'objet qu'elle contemple est dans un jour plus pur, la sécurité qu'elle donne à l'esprit est plus entière et plus profonde; elle ne
reçoit ses principes d'aucune autre science, elle les tient immédiatement de Dieu. N'ayant donc rien à leur emprunter, elle se sert d'elles ainsi qu'elle ferait de ministres inférieurs, par exmple, comme un architecte se sert des ouvriers qu'il emploie, ou comme l'état civil use de l'état militaire. Elle prend par la main la raison pour l'élever jusqu'à comprendre, d'une manière plus pleine, les vérités qui lui sont proposées au nom de la foi ; elle la fait pénétrer dans les choses divines, non point seulement par la porte que lui ouvrent les créatures, mais par une autre plus secrète que lui indique la révélation, guide sûr et infaillible (1).
Tous les objets de notre connaissance, disent-ils encore, acquièrent dans notre esprit comme une sorte d'être, par le fait même qu'ils existent dans notre pensée. Et cet être a différents principes, savoir : ou la nature, ou la grâce, ou la gloire. Dès lors il est évident qu'il y a une gradation dans les connaissances dont l'homme est capable. Elles forment comme une échelle qui, ayant son point d'appui sur la terre, touche le ciel dans sa partie supérieure^ et va se perdre dans le sein de Dieu (2).
Voilà comment raisonnent les théologiens. En
(1) Cf. s. Thom., Sum., i, p. q. 1, a. 5.
(2) Cf. S. Bonav., Breviloq. et, fUner, ment, in Deum,
lisant attentivement ce qu'ils ont écrit sur ce sujet, on s'apercevra facilement que les preuves apportées pour établir la suprématie de la science sacrée, peuvent se résumer à peu près de la sorte : Sa source est placée plus haut, sa fin est supérieure, son objet est plus grand et plus noble. Si donc une science doit être appréciée, et d'après son principe, et d'après sa matière, et d'après son but, nul doute que toutes les raisons ne se réunissent en faveur de celle-ci ; elles lui assurent la prééminence sur toutes les autres.
Ce raisonnement des scolastiques est-il juste ? A moins d'abandonner tout à fait le point de vue chrétien, on ne saurait en contester la valeur.
Encore une fois, du moment qu'on regarde la révélation comme une chimère, il n'y a pas même lieu à poser la question des rapports entre la philosophie et la théologie. Mais, si la parole de Dieu est une réalité sérieuse, si l'Église et le christianisme ne doivent pas être a priori classés parmi les faits purement naturels, je demande comment on pourrait assigner à la science théologique une place inférieure et subordonnée.
Je vois bien ce qu'on va me dire : Vous ne pouvez pas faire de la science indépendamment de la raison, et, du moment que la raison entre quelque part, elle y vient avec toutes ses prérogatives ; avec
244 LA LIBERTÉ DE l'eSPRIT HUMALX
le droit de juger, par ce qu'il est de son essence ; avec celui de rejeter les affirmations en désaccord avec elle, parce que les admettre serait contre na* ture.
Les docteurs anciens ont résolu d'avance cette difficulté, et nous-mêmes nous y avons répondu tout à rheure. Oui, la raison entre dans toute science, mais elle y entre à la condition de respecter ce qui existe indépendamment d'elle. Elleentre en physique avec cette clause, qu'elle ne niera aucun des phénomènes constatés par l'expérience ; elle entre en astronomie, mais y sera-t-elle admise à repousser comme absurdes les observations faites sur le ciel, et les données obtenues à l'aide de nos télescopes? Elle entre dans l'histoire, mais a-t-elle le droit d'en refaire la trame suivant ses caprices, au lieu de la reproduire d'après le patron de la vérité ? Non ; partout où elle trouve des faits, son premier devoir est de les mettre hors d'atteinte. Qu'elle les considère attentivement^ qu elle en étudie les rapports, l'enchaînement, les causes, les résultats à la bonne heure! mais que jamais, sous prétexte d'évidence, elle ne révoque en doute ce qui était solidement établi : car ce sont ses théories qui doivent s'accommoder aux choses certaines, et non les choses certaines qui doivent se plier à ses théories.
Or, quand la raison se présente pour pénétrer dans le domaine de la théologie, elle y trouve éga* lement des faits, des faits constatés par l'observation et enregistrés par l'histoire. Tant qu'elle se contentera de les étudier, de les classer, de les rapprocher les uns des autres, soit pour s'assurer de leur existence, soit pour en déduire les lois véritables, nul n'aura le droit de se plaindre. Mais il n'en serait plus de même du moment que la raison voudraitles falsifier, les nier ou en altérer le caractère; alors elle outrepasserait ses pouvoirs, elle manquerait à ses obligations les plus rigoureuses ; au lieu d'être une auxiliaire utile^ elle se poserait en ennemie ; loin de fournir une lumière plus abondante, elle ne ferait qu'épaissir les ténèbres et arrêter le jour.
Le sens de l'axiome catholique est désormais facile à fixer. Il se réduit à exprimer ces trois choses :
1"^ La théologie est juge des écarts que la raison peut se permettre à l'endroit du christianisme , et c'est à elle de les réprimer, en fixant la doctrine ;
2** La théologie a droit de se servir des données philosophiques pour prouver la vérité de la révélation et la nécessité de croire ;
3* La parole divine une fois acceptée^ la raison
sert à en pénétrer la Bignification et à eu éclairer les profondeurs.
Voilà ce que les scolastiques ont voulu dire et non pas autre chose.
Le docteur Clémens, enlevé prématurément à la science, qu'il enseignait avec écl^t dans l'Académie royale de Munich^ nous prête ici l'autorité de sa parole :
« Que la philosophie considérée en elle-même ne soit d'aucune importance, qu'elle ne constitue pas une science véritable, ayant son domainepropre où elle est pleinement indépendante, et ne se trouve gênée par aucunes mesures restrictives ; ou bien encore, que la liberté de sonder tout ce qui est de son ressort doive être réprimée, le progrès de la raison arrêté dansla connaissance du vrai, et autres choses semblables : c'est ce que les scolastiques n'ont jamais voulu dire, en adoptant leur aiiome; tout au contraire, on peut tirer de leurs principes uoe doctrine formellement opposée. Car, en premier lieu, suivant leur opinion, la philosophie, par sa nature même, diffère totalement de la théologie; de plus, elle lui sert comme de fondement^ elle traite une infinité de sujets qui sont absolument étrangers à la science sacrée ; ceux qui sont communs à l'une et à l'autre, elle les envisage autrement ; enfin le rôle même qu'elle est appelée à
remplir, dans Tétude des choses divines, fait au théologien un devoir de s'y appliquer de toutes ses forces , d'étendre son règne et de favoriser ses progrès en tou^ sens (1). »
De là vient que Duns Scot, Durand de Saint- Porcien et quelques autres refusent d'admettre l'adage généralement reçu. Le premier, après avoir déclaré que la théologie n'est soumise à aucune autre science, ajoute qu'elle-même à son tour n'en a aucune autre comme stibaheme, parce qu'on n'en trouve point qui reçoive d'elle leurs principes (2). « Non, dit de même Durand, la théologie ne considère pas les autres sciences comme subalternes; et la raison est celle-ci : le» sciences qui puisent dans leurs propres principes une connaissance plus évidente que celle qui leur viendrait d'une autre, ne sont point subordonnées à celle-là. Or^ telle est la condition des sciences d'invention humaine relativement à la théologie. » Il prouve ces affirmations, en établissant qu'une science n'est, à proprement parler, subordonnée^ ou, si l'on veut, subalterne vis-à-vis d'une autre science, qu'autant, qu'elle en dépend pour la parfaite connaissance de ses principes. Puis il montre que les sciences naturelles ne sont point dans ce
(1) D'Clémens, de Scholastic. Senmt.y «to.,., p. 23.
(2) Scot., m Sent, proloq.f q. m.
rapport vis-à-vis de la science révélée : car elles ont pour fondement Tévidence acquise par les sens, par la mémoire, par l'expérience, par la raison ; et si la théologie nous donne quelque connaissance de leur objet, c'est seulement par voie d'autorité et d'une manière énigmatique (1).
Nous pourrions donc, sans nous éloigner de Torthodoxie, permettre aux philosophes de nier, en un certain sens, l'axiome qui leur est odieux. Oui, leur dirons-nous , constatez l'indépendance de la raison, la liberté pleine et entière de ses recherches. Mais que la raison reste toujours raisonnable , que les spéculations de la philosophie demeurent purement philosophiques. Tant que vous n'affirmez que d'après l'évidence, vous ne nous inspirez aucune frayeur : car , comme l'a très-bien dit Descartes^ « une révélation ne peut jamais être contraire à une vérité. Ce serait donc une espèce d'impiété d'appréhender que les vérités découvertes en philosophie fussent contraires à celles de la foi (2). »
Ajoutons que ce serait une impiété plus grande encore de penser qu'une assertion philosophique contraire à la foi pût jamais être, pour nous, l'expression d'une vérité.
(1) Durand, in Sent, proloq,, q. viii.
(2) Descartes, CEuc, t. III, let. 83.
Ces deux propositions réunies fixent les limites dont nous avions besoin. Elles établissent le sens véritable des rapports qui doivent exister entre les deux sciences. Elles assignent à la philosophie les véritables conditions de sa liberté.