LA LIBERTÉ DE L*E8PRIT HUMAIN
me tire jamais la main à son ouvrage matériel, pour en diriger les mouvements ou pour y modifier le jeu des ressorts ; encore moins lui accordent-ils le pouvoir d'intervenir dans les faits moraux de rhumanité, autrement que par ces lois générales, posées au commencement et immuables comme Tessence divine elle-même.
Une de ces lois c'est le progrès de ta nature intelligente ; et ce progrès doit être exclusivement Tœuvre de notre liberté.
En effet, l'interveation divine mise de côté, et la grâce déclarée impossible, il ne reste plus d'autre moteur, dans l'ordre moral, que la volonté humaine. C'est donc elle toute seule qui est .appelée à réaliser le progrès. Elle seule tient le fil de nos destinéef ,
Mais, dira-t'On, la volonté créée est mobile, capricieuse, siyette à faillir; si c'est d'elle quç Thumanité doit attendre 9on ajàiéliorationj comment pourra-t-elle être jamais assurée d'arriver au terme? La pensée, au lieu d'avaucer, m reculerat-elle pas en arrière? Et les mœurs, au lieu de devenir plus saines, ne sont-elles pas exposées a être de plus en plus envahies par la corruption?
Ici, nos philosophes répondent par une distinction analogue à celle que nous avons indiquée tout à rheure. Non sans doute, disent-ils, le libre
arbitre n'est pa» impecoable, et Tétat social luimême n'amène pas chaque individualité à sa perfection. Mais cas erreurs de détail se corrigent dans l'ensemble. L'espace profite, même des fautes ou des erreura qui se recontrent dans les particuliers, et, si chacun^ pris à part, n'est point assuré d'arriver au but, l'humanité entière en approche néanmoins tous les jours davantagSt
Sans envisager cette doctrine dans son ensemble, bornons-nous à ce qui concerne le progrès intellectuel. Ne voyez-vous pas, poursuivent nos adversaires, que la société est rhéritière naturelle de tous les hommes puissants par la pensée, et que chaque jour elle recueille les successions les plus riches. Une sorte de main-morte universelle s'établit à son profil; l'humanité reçoit et n'aliène pas. Les idées meurent-elles donc avec ceux qui ont eu la gloire de les produire à la lumière ? Qui ne voit que les découvertes se conservent et se perfectionnent; que la plupart des initiatives heureuses se perpétuent ; que les sciences vont se constituant, parce que le génie qui les fonda^ donne la main, à travers le temps, au génie qui les contrôle ou ^qui pousse phis loin leurs conquêtes; que l'industrie, appliquant ces données, bénéficie^ à son tour, de tous les efforts de l'esprit humain, et traduit en résultats utiles pour le bien-être commun les spécu-
latioDs même les plus abstraites et les plus dégagées de la matière ?
Il est vrai que Part moderne a beaucoup désapprisy mais c'est qu'il a trop voulu briser avec les grandes traditions que les âges précédents lui avaient léguées. Et puis il est à remarquer que souvent le progrès esthétique ne marche pas de pair avec celui de la pensée ; celui-ci est surtout une question de temps, celui-là est plutôt une question de génie. Or le génie n'est attaché à aucune époque. Dieu seul connaît l'heure à laquelle il doit paraître.
L'histoire est aussi invoquée par ces philosophes à Tappui de leurs assertions. Telle qu'ils la conçoivent et qu'ils la retracent, elle n'est tout entière qu'un hommage rendu à notre nature, un monument élevé à la gloire de la liberté. A la liberté on rapporte tous les progrès accomplis dans l'ordre intellectuel, et, si ces progrès n'ont pas été plus rapides, c'est que la pression de l'autorité y a mis obstacle. Du reste^ l'essor des esprits a bien pu être contenu quelque temps, mais non entièrement arrêté. Parfois il semble que la pensée humaine traverse une période de stagnation et de sommeil; on dirait que le flambeau va s'éteindre et que toute lumière va disparaître. C'est l'hiver de ridée civilisatrice, et quelquefois cet hiver dure
des siècles. Mais prenez garde : un travail latent s'opère alors dans les profondeurs mystérieuses de rhumanité,en même temps que l'immobilité règne h la surface. Qu*un rayon de soleil vienne à luire, qu'une idée se lève et éclaire le monde, la vie des sociétés va se réveiller, comme une sève longtemps contenue ; Thumanité, entrant dans une phase nouvelle, fera tout à coup un de ces pas de géant qui montrent bien qu'elle n'avait jamais été entièrement stationnaire.
Je crois avoir assez fidèlement reproduit les idées d'une école nombreuse d'historiens, de philosophes, de littérateurs^ décidés à reconnaître en toutes choses la loi du progrès intellectuel, et à en faire tous les honneurs aux forces de notre nature.
Qu'avons-nous à reprocher à ce système? Une seule chose : c'est qu'il ne tient compte ni de la vérité historique, ni de la vérité philosophique.
Nous ne nions pas le progrès. S'il peut être parfois contestable, quand il s'agit des mœurs, nous pensons qu'il existe à la longue, habituellement au nioins, pour un certain ordre d'idées. Mais, du moment qu'on établit en principe qu'une époque est toujours supérieure à celle qui la précède, on se jette dans un dédale d'où il est impossible de sortir, si ce n'est en torturant les
faits pour les plier au système. Comment nier les faux pas non-seulement des individus, mais des nations, mais de l'humanité entière ? Que de déviatîons^ qui ne seraient jamais redressées, si Dieu lui-même n'intervenait t Pourrait-on nous dire, par exemple, en quoi les idées religieuses avaient progressé durant tant de siècles de paganisme? Celles des Romains, au temps d'Auguste, étaientelles b^ucoup plus justes et plus saines que celles des contemporains de Romulus, ou celles de l'ancienne Grèce ? Leurs dieux étaient-ils plus honnêtes? la manière de les honoi^er^ plus digne, plus raisonnable?
Près d'eux, au contraire, au milieu même de cette société avenue et corrompue, le Juif conservait sa foi séculaire et son antique tradition. Était-ce le progrès qui lui avait appris à ne fléchir le genou que devant un seul Dieu? Au point de vue de la culture intellectuelle, n'était-il pas bien souve&t inférieur de tout point à «et adorateur des iddes, qui passait près de lui le front haut, dans cette Rome, rendex-vous de toutes les erreurs comme de toutes los nations de la terre ? Cependant, sous le rapport religieux, quelle différence entre ces deux philosophies î L'un en lisant un vieux livre, feuilleté déjà par plus de trente générations, a appris Bur Dieu ot sur Thomme pins
de vérités que n'en tait eneore, de nos jourH, celte religion qui ie dit purement naturelle. L'autre, malgré l'héritage que lui ont légué près de deux mille ans de recherches, en est encore à ignorer le premier mot de la science indispensable pour donner un but à la Yie humaine. En yéritc, s'il y a quelque part un démenti solennel Jeté à la doctrine du progrès par les seules forces de Tintelligence, il est dans ce fait aussi éloquent qu'incontestable.
ie fais peu de cas des raisonnements, quand il sont en contradiction avec l'histoire. On me dit : L'esprit humain ne peut manquer d'avancer. Je réponds : Oui, dans les sciences expérimentales, tii où kl découverte de l'un s'ajoute aux observations dee autres \ car^ tôt on tard, û viendra queU qu'un qui joindra bout à bout ces expériences, et obtiendra ainsi une somme de connaîasances supérieure à chacune prise en particulier. L'esprit humain dmt avancer : oui encore, dims les «cieiiees mathématiques, là où un théorètne démontré en^ ^ndre comme naturellement un autre théorème^ «ans que jamais la lumière ^ea puisse être con« tesiée, ni le doute intervenir pour renv^merles assises établies auparavant. L'esf»*it humain doit avancer: oui enfin, si l'on vsut^ dans tout ce qui emeeme ht ^srâence de la iMAure^ l'inveiittoii des
arts, la connaissance des secrets que nous allons dérobant successivement à la création. Mais que Tesprit humain, par lui-même et en vertu de la liberté dont il est pourvu, doive nécessaire-. ment progresser dans la possession de la vérité philosophique, et surtout de la vérité religieuse, que dans cet ordre de choses, avant comme après Jésus-Christ, chaque siècle signale un progrès, chaque période révèle un pas en avant, c'est là une assertion que nul sophisme ne saurait établir, parce que la conscience du genre humain la contredit, et qu'elle est en opposition absolue avec les révélations que nous apportent les annales de tous les peuples.
On sait assez quelles sont les conséquences de la notion du progrès, telle qu'elle est conçue par le spiritualisme rationjiliste. C'est, en philosophie, la négation absolue du surnaturel; c'est, en religion et en politique, l'idée du développement progressif^ adoptée comme dogme fondamental et devenant la règle de toutes choses. Faut-il s'étonner qu'on rêve la transformation du christianisme comme celle de la société, et qu'on cherche à refaire l'Évangile, en même temps qu'on veut bouleverser la carte du monde ?
Ne nous y trompons pas, ces théories sont pour beaucoup dans les troubles qui nous agitent, dans
DANS LA FOI CATHOLIQUE. Sl'i
les commotionB dont nous sommes victimes. Si la révolution est fille du principe panthéiste^ Tesprit libéral avancé, qui lui donne ordinairement la main, descend en ligne directe de la notion rationaliste. C'est lui qui déclare que Thumanité, entrant dans des voies nouvelles, doit désormais briser avec la tradition, et chercher, à la lumière de la raison toute seule, des institutions capables de répondre à ses besoins. C'est lui qui nous prophétise une religion de l'avenir, dernière et définitive conquête de l'homme, laquelle surpassera autant la religion du Christ que les institutions modernes l'emportent sur celles du moyen âge. C'est lui enfin qui, regardant la civilisation comme une œuvre purement humaine, nie que TÉglise catholique y ait pris aucune part, représente la société fondée par Jésus comme livrée à des instincts essentiellement rétrogrades, combat sa doctrine comme contraire au progrès, s'efforce de renverser son autorité, comme le dernier obstacle qui arrête le mouvement imprimé aux générations contemporaines.
Philosophie aveugle et imprudente, qui , malgré des expériences tant de fois réitérées, n'a rien désappris de ses préjugés, rien oublié de ses haines et de ses rancunes! Montrons-lui, si elle veut ouvrir les yeux, que le progrès véritable de la
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pensée ne peut s'accomplir que dans une heureuse alliance de la liberté et de l'autorité , je veux dire par l'effort de l'homme, sans doute , mais de l'homme éclairé, contenu, redressé même, au besoin^ par la vérité religieuse.