PROGRÈS DE LA PENSÉE, SOLUTION CATHOLIQUE
Exagérations de quelques éorivains. — La chute n'a pas rendu absolument tout progrès impossible. — Mais le progrès naturel ne saurait être complet ni salutaire. — La révélation seule produit le progrès religieux et moral. — Il favorise tous les autres. — r Objection tirée de l'immobilité. — Réfutation.
Les catholiques ne peuvent adopter sur cette question ni la théorie panthéiste^ ni la notion rationaliste. Mais quelques-uns se sont parfois égarés, dans la réfutation de ces erreurs. Poussant trop loin, ils en sont venus à nier tout progrès dans Tordre naturel, et à n'en admettre d'autre que celui qui vient du christianisme. Exposons brièvement les motifs qui les induisaient dans cette opinion excessive.
L'homme est déchu, disaient-ils, tel est le seul point de départ historiquement vrai et philosophiquement légitime. Depuis la faute originelle, Thumanité, sortie de son état normal, ne peut, par
elle-même, que s'en éloigner tous les jours davantage. Sa marche ne sera donc pas un progrès, mais une déchéance. Ce qu'on nous raconte de ses développements spontanés repose sur unsophisme; les faits proclament que l'ignorance et la corruption ont été grandissant^ jusqu'à ce que le remède ait élé appliqué au mal par une intervention divine. C'est donc la grâce toute seule qui est la source du progrès. D'ailleurs, l'état social lui-même, auquel on recourt pour l'en faire dériver, est né du besoin de réparation qui a suivi le péché ; les pouvoirs publics, armée pour maintenir la paix, sont le résultat du mal moral, ils appartiennent à un ordre qui n'est plus l'ordre primitif ni celui de la nature.
Cette persuasion, où le vrai est mêlé au faux, a coutume d'entraîner une sorte de réprobation à priori pour tout ce qui vient des forces naturelles de l'homme. Ellecrée des répulsions profondes , elle suscite une aversion instinctive pour ce qui est moderne, en fait d'institutions et d'idées.
Essayons de dégager la saine doctrine des exagérations, qui en altèrent la pureté. Oui, la déchéance est un fait ; mais un fait dont nous n'avons la pleine certitude que par la foi. Le spectacle de Tétat actuel du monde met bien sur la voie
pour le trouver, il fournit des indications précieuses, et rend la donnée révélée non-seulement acceptable rationnellement, mais souverainement vraisemblable; il a même amené certains philosophes païens à la soupçonner, tout en la défigurant dans des hypothèses plus ou' moins étranges : mais démontrer d'une manière péremptoire que la situation actuelle de Thomme est le résultat d'une prévarication, c'est ce que la raison humaine toute seule ne saurait faire.
D'ailleurs, la chute, en courbant l'humanité vers la terre, n'a pas entièrement brisé ses forces. Elle a affaibli l'intelUgence, elle ne Ta pas étouffée. Elle a suscité des passions ; et, parce que leur impulsion est violente, il est d'avance indiqué que le grand nombre s'y laissera emporter ; s'ensuit-il néanmoins qu'en tout et toujours le bien sera vajticu par le mal, et surtout qu'il n'y aura jamais aucun développement véritable dans l'ordre des idées? Ce serait assurément s'abuser que d'aller jusque-là .
Dernièrement un homme d'État éminent trouvait la cause principale llde nos déceptions et de nos mécomptes dans l'oubU du dogme chrétien sur le péché originel (1). Il avait mille fois
(1) M. Gnlzot, l'Église et la Société chrétienne en 1861.
raison, en ce sens que les vices et les faiblesses de riiumanité sont des obstacles persévérants, avec lesquels il faut compter, sous peine de se bercer d'illusions et de chimères.
Ces vices et ces faiblesses n*éclipsent pas néanmoins totalement là lumière; Thumanité serait trop malheureuse, si elle vivait au jour le jour, sans rien retenir, sans rien apprendre dans son long pèlerinage. 11 est des idées que le temps dégage, des institutions que Texpérience mûrit ; en un mot, rien n'empêche que nous n'admettions un certain progrès naturel, qui n'est pas, directement du moins^ l'effet de la grâce ni l'œuvre du christianisme.
Suivant la doctrine de S. Thomas, la nature humaine n'a pas été tellement ruinée par le péché qu'elle soit tout à fait privée de ses ressources. Elle peut encore accomplir quelque bien particulier : les améUorations matérielles, les perfectionnements de l'agriculture et de l'industrie, ce qui tient aux communications entre les hommes et à une certaine civilisation, en un mot cet ensemble de choses que l'on comprend parfois exclusivement sous le nom de progrès, sont encore de son ressort (1).
(1) s. Thom. I p., q. cix, a. 2.
Elle peut aussi réaliser ud certain bien dans Tordre moral, mais non pas toutefois observer la loi entière , parce que toujours il y a en elle des défaillances. S. Augustin, le grand défenseur de la grâce, reconnaît toutes ces choses. Il nous montre les pas de géant que les nations païennes avaient faits, dans un certain ordre; seulement il kc plaint que ce fût hors de la voie du salut. Leurs efforts avaient réussi à orner la cité de la terre, ils étaient demeurés stériles pour fonder en eux la cité du ciel.
Quant à la société civile et aux pouvoirs publics, on ne saurait aucunement s'arrêter à l'opinion qui leur assigne la chute comme principe et comme origine. Le même S. Thomas enseigne expressément que Thomme, de sa nature, est un être social^ que ce caractère aurait déterminé sa condition et sa manière d'être^ aussi bien dans l'état d'innocence que dans l'état déchu, que le pouvoir aurait existé dans un cas comme dans l'autre (1). Seulement, si Adam n'avait point péché, on n'aurait pas vu cette domination de l'homme sur l'homme^ d'où résulte la servitude ; l'esclavage est un des fruits amers de la déchéance. Peut-être aussi la puissance civile n'aurait-elle pas
(1) s. Thom. I p., q. xcvi, a. 4.
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eu besoin d'exercer la coaction. Cependant rien ne le démontre : car la persévérance du premier homme ne rendait pas tous ses descendants impeccables; et quand même on ne supposerait pas, parmi eux, de fautes théologiques, il aurait certainemedt pu exister de ces oppositions do volonté, que TÉcriture nous montre, en quelques endroits, même parmi les esprits bienheureux. L'infraction de certaines lois humaines aurait dû être prévenue ou réprimée par un certain déploiement de force .
Ni la société, ni le droit, qui la fonde et qui la conserve , ne sont donc de seconde main ; pour trouver leur source commune, il faut remonter jusqu'au premier plan du Créateur. De fait, il est vrai, l'homme n'a vécu dans l'état civil que lorsqu'il était déjà coupable ; la déchéance a imprimé son cachet à toutes nos institutions, elle a profondément modifié les rapports, et changé, en quelque façon, le caiactère de l'autorité, aussi bien que la nature des gouvernements ; cependant ces modifications ne nous empêchent pas de reconnaître, dans la constitution sociale, une nécessité primitive, fondée sur l'essence même de l'humanité.
De tout cela il résulte que la nature, même telle que le péché l'a faite, pourra encore produire quelques bons fruits, que tout n'est pas nécessai-
rement vicié ni dans la littérature du paganisme, ni dans sa pbdlosophie ; que nous pouvons admirer Dieu dans son œuvre, non-seulement là où la grâce a semé la plénitude de la vérité, pour recueillir la plénitude de la vertu y mais là même oùThumanité, privée des lumières surnaturelles, a été réduite à marcher à tâtons dans ses propres ténèbres, creusant a?ec effort le laborieux sillon, que ses sueurs ne parvenaient pas entièrement à féconder. Car si la moisson n'était pas riche, pourtant le travail n demeurait pas entièrement inefficace.
Ainsi ce que nous nions ce n'est pas toute espèce de progrès naturel, c'est un progrès naturel complet, suffisant et véritablement salutaire.
Et d'abord, est-il possible de constituer la religion en dehors delà base révélée ? M. Jules Simon l'a essayé. Lorsque son livre parut, il n'y eut qu'un cri de toutes parts : incrédules et croyants, rationalistes et catholiques s'accordaient à proclamer que l'auteur, malgré son talent incontesté, avait radicalement échoué dans cette tentative. D'où vient cet insuccès? Ëst-cequ'ilne saurait y avoir une religion purement naturelle ? Plusieurs l'ont dit et, à notre avis, ceux-là se trompaient; en principe, ils allaient trop loio^ mais, dans l'espèce, leurjugement était tout à fait légitime. Qu'est-ce^ en effet, qu'une rehgion sans prière, sans culte ^ sans sacrifice.
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sans sacerdoce, comme celle dont M. Jules Simon s*est fait Tinventeur? La religion ne devient- elle pas même totalement impossible^ du moment qu'on supprime, ainsi qu'il le fait, toute Providence spéciale, toute communication de Dieu a\ec rbonune.
Il y a pourtant une religion naturelle, mais bien différente de celle-là. Toutes les théologies en attestent l'existence/en énumèrent les dogmes, en font ressortir les lois. Cette religion aurait pu suffire à l'bumanité, dans une autre hypothèse; dans l'ordre actuel, elle ne lui suffit plus. Le tort principal de nos philosophes, c'est de se placer à un point de \ue exclusif, de faire abstraction d'une partie des faits, de ne considérer l'homme que tronqué, décapité, pour ainsi dire, de ce qui fait sa force et sa gloire, de réduire toutes choses à des proportions mesquines, au lieu de leur laisser la stature et l'ampleur que Dieu leur a données.
11 est un fait qui domine et agrandit tout le reste. Dieu est intervenu dans le développement dé rhumanité. Lui-même s'est chargé de diriger ses pas, de lui ouvrir la voie du progrès.
Pourquoi donc, ô philosophes, défendez-vous à la révélation de venir s'ajouter aux vues trop courtes de la nature ? Quoi I vous êtes inondésdejsalumière et vous révoquez en doute sa possibilité ! Vous dis-
cutez sur Texistence du soleil, alors que ses rayons éclairent pour vous toutes choses; ah! c'est en Tain que vous épaississez sur vos tâtes le nuage des préju gés aveugles et les ombres volontaires de votre docte ignorance, l'astre que Dieu a fait briller pour vous , perce tous ces brouillards, et vous force à confesser, malgré vous^ son action bienfaisante sur le monde.
Le christianisme n'est pas précisément la cause du progrès matériel; ce n'est là ni son but, ni sa sphère. Néanmoins qui pourrait nier la puissante impulsion qu'il lui imprime, par l'élévation même à laquelle il tient lésâmes, par le respect qu'il leur inspire pour tout ce qui se rapporte à Thumanité, par l'opposition qu'il met à la violation des droits d'autrui, par l'ordre qu'il favorise, par la paix qu'il conseille et procure, par les victoires continuelles qu'il fait remporter sur les passions mauvaises, ces véritables ennemies du progrès, qui, si elles ne sont combattues, finissent par amener la décadence des peuples et par éteindre dans la boue la flamme de leur génie?
Ce qu'on appelle le progrès politique n'est pas non plus une émanation directe^ immédiate de la religion. L'Église n'est point exclusivement déclarée pour telle ou telle forme de gouvernement; elle laisse les nations régir, comme elles l'en-