DE LA CROYANCE AU MERVEILLEUX
Foi intime et spontanée de l'humanité au merveilleux. — L'accuser d'absurdité c'est compromettre la valeur des facultés humaines. — Compétence du témoignage, en fait de merveilleux. — ParallMo avec les autres faits historiques. — Toute idée préconçue met obstacle à la liberté de l'esprit et à l'impartialité des jugements.
La croyance au merveilleux est souvent représentée de nos jours comme une servitude. On y \oit un tribut payé à Tignorance ou au préjugé^ un reste de ce joug traditionnel auquel l'homme a été soumis si longtemps ; les esprits vraiment éclairés et vraiment libres ont dû^ dit-on, s'en affranchir : ils savent que le miracle n'existe que dans notre imagination, et que tout ce qui se passe sous le soleil est le résultat des lois naturelles.
Si ce système était vrai, il ébranlerait d'un seul coup toute certitude. En effet, ceux qui parlent ainsi confessent que notre nature porte en ellemême une foi instinctive au merveilleux, la persuasion qu'il existe ou que du moins il est possible,
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une conviction intime, indélébile en Tintervention de la Divinité dans le détail des choses humaines. De là, non-seulement la croyance au miracle, mais aussi des dispositions plus fondamentales encore, telles que le besoin de la prière , la foi en la Providence, Fespérance accompagnant la \erlu, la crainte toujours unie au remords, mêm« pour ce qui concerne la vie présente.
Or, dès qu'on accepte les idées rationalistes, toutes ces dispositions naturelles ne paraissent plus reposer que sur un fondement ruineux.
humanité, que fais-tu prosternée devant Dieu depuis tant de siècles? n as-tu pas encore compris qu'il lui est impossible de rien changer au cours des choses, ni de faire aucune dérogation aux lois inflexibles qu'il a posées? Ta prière ne saurait qu'être vaine ou impie ; tes espérances, que ridicules ou sacrilèges. Refoule au fond de toi-même ces impuissants soupirs, et sache te soumettre à un ordre aussi immuable que la nécessité mên^.
Un tel langage n'est-il pas l'accusation la plus grave contre la véracité de notre nature? Voilà un
sentiment qui tient a ce qu'il y a en nous de plus profond, une conviction qui n'est ni le fait de l'éducation ni le fruit des passions mauvaises; elle précède toute impression venue du dehors, et bien souvent elle survit à tous les efforts qu'on
a pu faire pour la détruire ; rien en elle qui dépende du tempérament, du climat ou de la diversité des temps : chez toutes les races, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, nous retrouvons invariablement ees mêmes dispositions de 1 ame huoxaine, avec les caractères que requérait l'ancienne philosophie pour constater une loi de la mture; et pourtant, d'après vous, cette loi nous trompe, cette persuasion nous abuse, cet invincible sentiment ne nous conduit qu'à l'asservissement de nos pensées et à la plus grossière des erreurs ; l'idée qu'il nous donne de Dieu est absurde, celle qu'il nous fournit de nous-mêmes est en contradiction avec les premiers principes : vous en concluez qu'il faut redresser toutes ces choses. J'en conclus moi, avec la même logique, que le fond de notre nature est faux, que nous devons nous défier des notions qu'elle nous fournit, et que la seule philosophie vraie est de se réfugier dans un complet scepticisme. Prise en flagrant déht de mensonge , quel crédit pourrait conserver, à mes yeux, ma propre intelligence ? Quoi 1 elle m'inculque la prière, et la prière est un non-sens ou une impiété ! elle m'enseigne la Providence comme intervention divine, et la Providence ainsi conçue est la plus radicale des impossibilités! Et vous voulez qu'après unepareille expérience je conserve
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encore quelque foi à ses affirmations? Non, Kant seul a bien compris la situation qui nous est faite. Non-seulement je dois douter si la vérité objective est conforme à sa représentation psychologique, mais j'ai de puissantes raisons de soupçonner que cela n'est pas. Car si nion esprit substitue une vaine idole à la place du vrai Dieu, -il peut biea me faire prendre le change sur tout le reste.
Qu'on ne dise pas : La raisop corrige l'erreur. De fait, nous voyons que, jusqu'à ces derniers temps, elle n'a rien corrigé. Les esprits les plus éclairés, les génies même ont été dupes aussi bien que le vulgaire. La prétendue contradiction, qui devrait nous faire redresser le jugement qu'on nous donne comme illusoire, n'a pas pu être aperçue par eux ; nul ne s'est avisé de cette impossibilité évidente. Ainsi Dieu aura créé à plaisir une nature déterminée à peu près invinciblement à Terreur, non pas dans des choses indifférentes, comme pouvait l'être par exemple le mouvement du soleil, mais dans des questions de premier ordre, oii l'erreur entraîne les plus désastreuses conséquences. Cette nature croit au surnaturel et le surnaturel n'est qu'une chimère. Elle interprèle en ce sens l'histoire, la religion, la destinée ; et ni la religion, ni la destinée, ni l'histoire ne renferment un seul élément qui dépasse les limites
de la nature. C'est un mirage trompeur que l'humanité va poursuivant depuis l'origine à travers les sables du désert. A mesure qu'elle avance, le mirage fuit, sans pouvoir guérir ni sa soif brûlante ni ses illusions obstinées.
C'est ainsi que nos philosophes, tout en se disant admirateurs de la nature et en exaltant ses forces, la dépriment jusqu'à nous faire douter de sa véracité.
Ils récusent aussi sa compétence, quand il s'agit d'attester des faits surnaturels. Et pour quel motif? Pourquoi l'homme ne serait-il pas témoin recevable dans les événements merveilleux, tout aussi bien que dans les autres? Est-ce que ces phénomènes sont moins visibles ou moins faciles à constater ? La manne tombe du ciel ; il ne faut que des yeux pour la voir. Un jour s'allonge de plusieurs heures ; quiconque sait supputer les instants est capable d'attester le prodige. Si un homme connu de tous comme paralytique \îent subitement à marcher, si un mort, enseveli depuis quatre jours et réduit à la corruption, apparaît soudain plein de vie, toute la foule présente à ce spectacle a bien certes le droit de m'éclairer sur saréahté.
Parce que je le croirai, on dira : C'est un esprit faible, un homme qui ne sait pas garder l'indé-
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pendance de sa pensée devant une affiimalion collective, quelque étrange qu'elle soit. Je demande à celui qui me fait ce reproche s'il croit à un accident de chemin de fer que lui racontent vingt témoins oculaires. S'il me répond affirmativement : Quoi 1 lui dirai-je, vous abdiquez à ce point la liberté de votre esprit ! — Mais ces personnes sont de bonne foi- — N'cmt-elles pu être victimes d'une illusion?. — Mais toutes me racontent le fait de la même manière. — Vos docteurs m'enseignent qu'il y a des hallucinations collectives, où tous sont frappés des mêmes sensations sans qu'elles aient rien d'objectif. — On me nomme les victimes, on me montre les contusions et les blessures. — Vous ignorez l'empire qu'exerce l'imagination sur les natures impressionnables. Si elle a pu perforer d'outre en outre les mains de plusieurs stigmatisés, répondrez-vous qu'elle n'ait pu produire quelques meurtrissures semblables à celles que vous avez sous les jeux î
De ces deux interlocuteurs, lequel a pour lui la logique et le bon sens ? La véritable liberté d'esprit ne consiste donc pas à demeurer incrédule en présence des démonstrations péremptoires.
Tout au contraire, c'est la marque infaillible d'une ' intelligence préoccupée, ou, pour parler plus clai-
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rement, d'une raifion qui ne jouit pas. de sa parfaite indépendaace.
Tout jugement faux, surtout s'il est adopté comme principe, devient une servitude ; se fixant dans respi:it, à Tétat d'idée arrêtée, il ne lui permet plus la liberté de ses mouvements. Là où il faudrait prendre l'essor, cette idée Tencbaîne ; là où le vrai se montre, elle se jette à la traverse, de peur qu'il ne le reconnaisse et l'embrasse.
Un matérialiste en qui l'éducation ou des études personnelles mal dirigées ont affermi cette conviction, que la pensée n'eet qu'une fonction du cerveau, et qi^eTâme n'est qu'un phénomène de i'organi&me, a-t-il le dégagement nécessaire pour apprécier l'humanité à sa juste valeur, et pour approfondir sûrement les problèmes de la morale ou de la psychologie ?
Un écrivain naturellement bizarre et systématique, qui se passionne d avance pour les hommes ou pour les choses, qui n'étudie l'histoire qu'à son point de vue, et veut absolument amener les faits à confirmer ses idées, est-il dans des conditions favorables pour retracer d'une main ferme le récit des événements, pour nous en donner la clef et nous en assigner les véritables causes ?
Ces esprits-là ne sont pas entièrement libres. On le sent, et voilà pourquoi tout auteur qui traite